Peking Opera Blues, plan par plan

- FILMOLOGIE -

Peking Opera Blues, image par image
L'ouverture

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Après un générique construit sur le thème de l'opéra chinois, Peking Opera Blues débute par 11 plans, qui constituent la situation initiale du récit. Sans enjeu narratif, ils mettent en scène un concert de musique, donné chez un général. Pourquoi avoir accordé autant d'importance à une scène en apparence si anodine? Loin d'être une simple description du cadre narratif d'où naîtra le début de l'histoire, cette scène constitue en fait un véritable programme de ce que sera le film.

Peking Opera Blues commence par une ouverture au noir sur un plan fixe. Il y a peu de mouvements. L'éclairage très laiteux, la couleur blanche et la composition très travaillée, sur le motif de la symétrie, donne un caractère artificiel à la scène. Véritable tableau au sein du film, ce plan remet immédiatement en question tout projet réaliste. Le film s'assume en tant que fiction. Il introduit également le travail de mise en abîme des arts avec lequel le réalisateur va jouer tout au long de l'intrigue.

En outre ce "tableau" fait penser à de l'art officiel. Composé de lignes verticales, d'horizontales et d'obliques, il offre une vision très pesante et solennelle, à l'image de la cheminée très massive. C'est que ce plan correspond aussi à la vision du général assis en face des musiciennes. De fait il constitue une première critique du pouvoir et de sa vision étroite de l'art. Pourtant la musique douce et gaie s'oppose à la lourdeur de la composition. On s'attendrait, dans le style du plan, à une musique plus lente, plus "militaire". Ce contraste ironique introduit un autre thème du film: l'instabilité du monde. Cette musique symbolise en effet une faille dans l'ordre établi. Tout le film fonctionnera sur ce jeu des contraires, facteur de désordre et de remise en question. On retrouvera par exemple le procédé dans le cadre de l'opéra de Pékin. Sally Yeh vient y perturber l'ordre masculin...

Mais ce plan dispose encore d'un autre niveau de lecture, puisque les 3 musiciennes renvoient aux 3 héroïnes du film. Chaque instrument correspond à la personnalité des personnages. A gauche, le long manche peut faire penser à l'arme de la révolutionnaire. Le tambourin symbolise l'opéra de Pékin, basé sur les percussions. L'espèce de mandoline correspond à l'esprit sensuel et vénal de la femme qu'incarne Cherie Chung. Le positionnement des personnages indique également comment les relations entre les 3 femmes vont se jouer. Au centre "Sally Yeh" fait le lien entre deux mentalités opposées: l'idéal politique et le matérialisme. En même temps la symétrie, nous indique que ces deux là sont aussi des doubles. Ceci se vérifiera quand les 2 personnages planifieront la récupération du document chez le général. Si leurs buts sont très différents, leurs façons d'agir sont parfois très proches. En un plan, Tsui Hark nous livre donc sa vision du cinéma. Le film est un jeu mathématique et symbolique. Cette construction de l'esprit n'en est pas pour autant simpliste. Les différents niveaux de lecture, le jeu complexe des oppositions et des ressembles évitent tout manichéisme.

Le deuxième plan est un panoramique sur Cherie Chung. Ce sera le seul mouvement de caméra de la scène. Il joue le rôle de déclencheur de l'action. L'art pictural laisse ainsi place à l'art du mouvement qu'est le cinéma. Déplacement du bas vers le haut, cette élévation se focalise sur le motif de cette scène d'ouverture: le regard. Ce regard ressemble à un salut. Mais le spectateur n'est pas encore en mesure d'en déterminer le destinataire. Il s'agit ici de jouer avec la curiosité du spectateur. A noter que les 2 autres musiciennes disparaissent du cadre pour laisser place au seul personnage incarnée par Cherie Chung. Comme on le verra, c'est que son comportement va symboliser celui de tous les personnages du film.

Ce troisième plan propose encore un changement de point de vue. Après un plan d'ensemble sans perspective, un panoramique en gros plan sur l'actrice, le réalisateur construit un plan cette fois-ci tout en profondeur de champ. Car si Tsui Hark ordonne l'espace et ces personnages de manière mathématique, son point de vue, lui, n'obéit pas à une mécanique programmée. Nous sommes dans une esthétique du contraste et de la variation. Ici le premier plan nous permet d'adopter le point de vue de Cherie Chung. Son salut s'adressait à l'assemblée et peut-être au général, qui la regarde. La table au second plan, qui ressemble cette fois à une nature morte, joue le rôle de barrière avec le public. Elle signifie l'exclusion du personnage par rapport au monde qu'elle observe. Or ce monde est complètement opposé au plan d'ouverture. Le "tableau" est ici un chaos de corps et de couleurs. Un seul homme est entouré de femmes. Tableau du plaisir et de la débauche, cette première vision du pouvoir constitue la majeure critique du politique développée tout au long du film. Au lieu de se mettre au service d'autrui, l'homme politique utilise le pouvoir à des fins égoïstes.

Retour sur le regard de Cherie Chung. Le spectateur connaît à présent ce que regarde le personnage. Mais les yeux s'abaissent. L'expression du visage change. Quelque chose de nouveau semble avoir attiré l'attention de la jeune femme. Par rapport au premier gros plan sur Cherie Chung, la caméra est placée de manière opposée à ses spectateurs. L'opposition des deux mondes reste ainsi bien marquée. Ce jeu de champs / contre-champs à 180°, qui se poursuivra tout au long de la scène, symbolise la séparation des deux personnages, la musicienne et le général.

Les 3 plans fixes suivants se focalisent sur les bijoux des femmes. Le regard de Cherie Chung ne se porte plus sur le général et ses femmes, mais sur ses richesses. Cette répétition crée un effet d'insistance. Ce regard n'est donc pas un simple regard curieux, mais un puissant désir. Le refus d'utiliser tout mouvement de caméra permet de conserver le caractère statique de la scène. Tout n'est pour l'instant que regard, le désir n'est pas relayé par des actes.

Retour sur le regard de la jeune femme. Le plan est exactement le même que le quatrième. Cette répétitivité des plans permet d'augmenter la tension causée par la cupidité du personnage. En outre cette tension est renforcée par la brièveté des plans. Le désir s'exprime de manière toujours plus forte, mais reste inassouvi. Ce dispositif permet également de souligner que, pour la jeune femme, le général n'a aucun intérêt en tant que tel. 

Nouveau plan fixe en contre champ sur le général, qui se renseigne sur la musicienne. Il ignore totalement ses femmes et les méprise en parlant ouvertement d'une rivale. Ce comportement machiste annonce un autre thème important du film, celui de la place des femmes dans la société. D'un point de vue symbolique, les femmes peuvent aussi représenter les territoires gagnés par le général. Incapable de se satisfaire de ses victoires, l'homme politique ne vit que pour continuer à étendre son pouvoir et son influence. Cherie Chung devient alors la métaphore de cette situation du politique. Elle représente le nouveau défi à relever.

Nouveau retour sur Cherie Chung. Mais cette fois le cadrage a changé pour laisser apparaître un globe terrestre. Si on observe le premier plan, on se rend compte qu'il s'est substitué à un objet de forme vertical. Ce changement dans le décor n'est évidemment pas une erreur de raccord. Le symbolisme prime ici sur le réalisme. Le globe renforce la symbolique des champs / contre-champs. En effet, il sera utilisé bien plus tard dans le film pour représenter la vanité de l'action humaine. L'humanité tourne en rond, guidée par ses désirs. De couleur noire ici, le globe annonce le futur échec du regard vénal du personnage. Ses rêves de richesse ne se réaliseront jamais.

Retour enfin sur le général, en plus gros plan. Son visage devient bien visible. Comme son adversaire politique (le père de Brigitte Lin), il ressemble à une caricature de bande-dessinée. Les fausses moustaches et les faux sourcils symbolisent une nouvelle critique du pouvoir dictatorial. Il s'agit d'un pouvoir "postiche", c'est à dire la dénaturation de la vraie fonction de la politique: Servir la société. Pour l'heure, le maître des lieux veut faire de la musicienne sa nouvelle femme. Son regard est porté sur elle. Comme pour Cherie Chung, son désir ne se réalisera jamais. Cette scène nous livre donc une vision très intéressante de l'humanité. Chacun désire chez l'autre ce qu'il n'a pas, mais quoi qu'on dise ou fasse, on ne parvient jamais à satisfaire son désir. Tous les personnages du film poursuivront un objectif qui leur échappera sans cesse. Vision tragi-comique d'une humanité que ses désirs illusoires font tourner en rond.

La situation initiale s'achève avec ce plan. L'intrusion de soldats dans le plan suivant brisera le caractère statique de cette ouverture et introduira l'élément perturbateur, la révolte. L''intrigue est alors lancée et surtout le film bascule dans une esthétique du mouvement. Si un nouvel effet de contraste est ainsi créé, cette esthétique du mouvement reprendra le programme annoncé par la première scène, dont le rôle de manifeste est capital. Critique du pouvoir, lutte des femmes, vanité de la condition humaine, esthétique baroque du contraste, de l'instabilité et de la variété, mise en abîme de l'art, tout ce qui était présent dans les premiers plans sera développé sous l'angle d'une course effrénée, mue par les désirs des différents personnages.

Comme le montre cette première scène, la grande qualité de Tsui Hark est d'avoir été capable de faire coïncider sa vision du monde avec la vision de sa caméra. Seuls les plus grands réalisateurs sont capables d'un tel tour de force.

Laurent HENRY (décembre 2003)

 

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