JOHNNIE TO KEI-FUNG - Biographie

 

Johnnie To est surtout connu en Occident pour son film The Heroic Trio. C'est une des premières œuvres qui viennent à l'esprit des publics américain et européen lorsqu'on les questionne sur le nouveau cinéma hongkongais (je dis " nouveau " pour exclure les filmographies de Bruce Lee ou de King Hu). Il est amusant de noter que tout comme le wongjingien Naked Killer, The Heroic Trio est devenu culte grâce à des femmes, le trio infernal constitué de Maggie Cheung, Michelle Yeoh et Anita Mui.

 Un tio qui n'est pas qu'heroique...

Mais Johnnie To n'est pas l'homme d'un seul film ni d'un seul genre. A l'instar d'un Howard Hawks hongkongais (le génie en moins, soyons raisonnables), il a touché à tous les genres avec un presque égal bonheur : drame, comédie, action, wu xia pian, film historique, film fantastique... A tel point qu'il est resté inclassable durant des années. Aujourd'hui, il semble avoir trouvé son genre de prédilection, le polar, mais rien ne nous dit qu'il lui restera longtemps fidèle (preuve en est le virage Sealed With A Kiss)...

Trois fois, il a décroché le titre envieux de plus gros succès de l'année (et dans un pays où le commercial passe bien loin devant l'artistique, ça a une valeur nettement supérieure à un Hong Kong Film Awards) avec Eighth Happiness en 1988, All About Ah Long en 1989 et Justice, My Foot ! en 1992. Depuis, les films de Johnnie To ont gagné en succès critique ce qu'ils ont perdu en nombre d'entrées en salle...

 

Une formation à la télévision (1972-1980)
Mais revenons sur sa carrière... Comme la majorité des réalisateurs hongkongais aujourd'hui établis, Johnnie To a commencé sa carrière à la TVB. Il est rentré dans cette chaîne de télévision en 1972 pour y occuper le poste d'assistant administratif. Très tôt attiré par la production de séries télé, il prend les cours de comédie dispensées par la chaîne et travaille bientôt en tant qu'assistant producteur (ainsi que parfois scénariste et réalisateur) pour elle.

  

Premier essai raté... retour aux sources (1980-1986)
Il vient à la mise en scène cinématographique en 1980 avec The Enigmatic Case mais, devant le résultat (il ne s'estime pas avoir encore la carrure nécessaire pour mener une telle entreprise), décide de retourner œuvrer à la TVB. C'est ce qu'il fera pendant 6 ans, mais l'expérience n'aura pas été vaine.

Cherie Chung et Damian Lau dans The Enigmatic Case.

Nouveau départ : un metteur en scène sous influences (1986 -1988)
En 1986, Johnnie To décide de revenir au cinéma. C'est sous la houlette de Raymond Wong, son premier " parrain cinématographique ", qu'il va réaliser
Happy Ghost 3, une comédie horrifique, genre très en vogue à l'époque. Il réalisera ainsi trois films en trois ans pour ce scénariste/ producteur/ acteur à succès (Happy Ghost 3, Seven Years Itch, The Eighth Happiness). A cette époque, il est clair que Johnnie To n'est là qu'en qualité de bon technicien, de " yes-man " à la botte de son mentor. Se lancer dans la profession est alors son unique objectif.

En 1988, Johnnie To est contacté par un homme de talent qu'il admire, Tsui Hark, pour remplacer au pied levé le metteur en scène Andrew Kam sur le tournage de The Big Heat. Le producteur-despote lui demande de rajouter ça et là des scènes d'action, ce qui n'est, à l'époque, pas la grande spécialité de notre homme. Finalement, Tsui Hark prendra les rênes en mains et finira le film... Une fois encore, Johnnie To n'aura pas la liberté souhaitée par n'importe quel créateur : l'empreinte du producteur est une nouvelle fois écrasante.

 

L'émancipation (1989-1996)

Grâce à l'immense succès remporté par The Eighth Happiness (plus grosses entrées de l'année 1988), Johnnie To se voit offrir les pleins pouvoirs sur le scénario, l'approche artistique et le budget de son prochain film, All About Ah Long. Il est vrai que le pari n'était pas gagné d'avance : un pur mélodrame (alors que la mode était aux polars), un Chow Yun-Fat loser et chevelu (c'est un choc !), et une fin triste. Pourtant, All About Ah Long sera encore le plus gros succès de l'année 1989. Cette fois-ci, la présence de Raymond Wong à la production se fera plus discrète : l'élève a gagné la confiance de son " sponsor ".

C'est sans aucun doute possible la coupe de cheveux de Chow Yun-fat qui a le plus marqué dans All About Ah Long.

Dopé aux succès, Johnnie To va se lancer dans une politique de réalisation privilégiant les facteurs de réussite commerciale : acteurs à la mode (Chow Yun-Fat, Andy Lau, Tony Leung Chiu-Wai, Stephen Chow, Lau Ching-Wan, Maggie Cheung, Anita Mui, Michelle Yeoh...), producteur à la mode (Wong Jing), sujets à la mode (science fiction, wu xia pian, comédies, polars...)... La sauce prendra assez souvent et nous vaudra quelques très bons films : The Fun, The Luck & The Tycoon (1990), Justice, My Foot ! (1992), The Bare-Footed Kid (1993), The Heroic Trio et Executioners (1993), Loving You (1995)... Johnnie To tourne alors avec la régularité d'un métronome.

Parallèlement à sa carrière de réalisateur, il commence à produire des films dès 1990. Et sa première production est une grande réussite commerciale et artistique : A Moment Of Romance, avec Andy Lau. Il attendra 3 ans avant d'en produire la suite (bien décevante) et encore 2 avant de produire un très bon film, Only Fools Fall In Love. Son rythme de travail, en tant que producteur, est encore calme ; il fait ses armes pour la Milkyway Image...

Durant toutes ces années, le génie de Johnnie To aura été de savoir s'entourer des meilleurs : Ching Siu-Tung, Wai Ka-Fai, Yuen Bun, Benny Chan... C'est grâce à ces hommes qu'il bâtira son empire.

 

Naissance et essor de la Milkyway Image Company (1996-1998)
Après le tour de force technique qu'a été Lifeline, Johnnie To ne cesse de recevoir des propositions d'Hollywood qui veut encore attirer à elle un réalisateur de talent. Il décide de ne pas y répondre et de se consacrer à sa propre firme de production qu'il a créée en 1996, la Milkyway Image Company, en s'entourant de talents prometteurs ou confirmés (le réalisateur/scénariste/producteur Wai Ka-Fai, les réalisateurs Patrick Leung, Derek Chiu et Patrick Yau, le scénariste Yau Nai-Hoi, le chorégraphe Yuen Bun...).

La Milkyway Image Company s'est donnée pour objectif de faire connaître de jeunes auteurs en leur permettant de tourner leurs premiers films : elle doit être un vivier de talents placé sous le haut et exclusif patronage de Monsieur To (qui reste, tout de même, moins tyrannique que Tsui Hark ne l'était avec le " personnel " de la Workshop).

Les œuvres qu'elle produit, des polars glauques et " arty " en majorité, ont un budget serré et sont très souvent bouclées en un temps record. C'est d'après Johnnie To une des conditions sine qua non de survie dans l'industrie cinématographique de l'ex-colonie : les films doivent être rentabilisées le plus rapidement possible (ils restent en moyenne une semaine à l'affiche et sont systématiquement victimes du piratage). Cela permet de plus aux auteurs de prendre certains risques...

Les films de la Milkyway - comme auparavant ceux de la UFO - ont une réelle identité par rapport au reste de la production hongkongaise : les personnages sont travaillés (ils ont eu une vie avant le début du film et ils en ont une pendant !), il y règne une ambiance pessimiste mais non dénuée d'humour noir, la photographie est souvent remarquable (notamment pour le superbe The Longest Nite) et le héros est fréquemment un marginal à la limite de l'autisme (interprété, d'ailleurs, par Lau Ching-Wan) doté de pulsions animales.

La Milkyway a ainsi été très vite à l'origine de belles réussites : Beyond Hypothermia, The Longest Nite, Too Many Ways To Be N°1, œuvres aussi passionnantes que plastiquement réussies.

The Longest Nite.

Premiers signes de faiblesse pour la Milkyway (1998-1999)
Les choses se gâtent en 1998, lorsque Johnnie To accuse Patrick Yau d'être un " usurpateur " : il n'hésite pas, dans les interviews, à déclarer que son ancien assistant réalisateur (qu'il a connu à la TVB) à mis son propre nom au générique à son insu... Alors pourquoi n'a-t-il rien fait dès la première " usurpation " ? Parce que le succès personnel ne l'intéresse pas, répond-il. Et pourquoi s'est-il soudainement réveillé peu après ? D'aucuns disent qu'il brigue un poste de metteur en scène aux Etats-Unis (la rétrocession et la crise du cinéma en ont fait fuir plus d'un...) et qu'il a donc besoin d'un curriculum vitae bien étoffé.

Pour prouver qu'il est bien le père de The Odd One Dies, The Longest Nite et Expect The Unexpected, Johnnie To va tourner A Hero Never Dies, une sorte de parodie, un film esthétisant mais complètement vide de sens, une vague copie des films de... Patrick Yau. Et chose étrange, ce même Patrick Yau retrouvera son poste d'assistant metteur en scène sur Where A Good Man Goes ! Alors lequel a craqué, lequel a manqué à l'autre ?

 

Un avenir prometteur ? (1999-...)
Aujourd'hui, Johnnie To s'est allié avec le distributeur Mei Ah (assurance de voir ses films sortir rapidement en vcd et dvd) et tourne à la vitesse grand V des polars pour pas cher avec des vedettes à la mode. Certains sont des succès, d'autres des échecs. Mais il ne semble pas s'en soucier outre mesure : si le public s'essouffle, il changera de style !

 

" I like to direct movies which follow the trend and the times "
Johnnie To à Miles Wood (Cine East)

 

David-Olivier Vidouze - Mars 2000