JOHN
WOO : RETOUR SUR UN MALENTENDU
1992,
il reste encore cinq ans à Hong Kong avant de retourner à la Chine et
l’industrie du cinéma est en pleine euphorie. Sans le savoir, la
colonie est en train de vivre son âge d’or et c’est ce moment que
choisit John Woo pour quitter Hong Kong. En tournant A
Toute Epreuve, John Woo sait déjà qu’il ne restera pas,
Hollywood l’attend. Premier film à être distribué dans nos contrées,
il provoque l’hystérie chez ceux qui le découvrent (un gunfight de
deux heures !). Pourtant, le film évacue une des dimensions
principales du reste de sa filmographie : le mélo. Certes, le film
n’est pas dénué de romantisme, mais il ressemble plus à un film
somme de toute les figures qu’il a contribué à immortaliser. Cette
dimension mélodramatique, qui sera appréhendée en découvrant le
reste de sa filmographie, pose sans aucun doute les bases du rejet que
va subir sa carrière américaine . Pourquoi, alors qu’A
Toute Epreuve est encensé par les fans de son cinéma, sa
filmographie à Hollywood est-elle à ce point rejetée ? A Toute Epreuve pourtant est de loin son film le plus ouvertement américain.
Est ce qu’en tournant avec Van Dame, John Woo
a à ce point perdu son talent ? La réponse n’est pas
aussi simple qu’elle n’en a l’air.
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Première
expérience hollywoodienne, Chasse
à L’Homme avec Jean Claude Van Dame marque le début de ses déboires
avec les producteurs américains (signalons au passage que pour ce film,
Sam Raimi en fait partie). Vague remake des Chasses
du comte Zaroff de Schoedsack et Cooper, le film reste le témoin du
pouvoir des acteurs à Hollywood. Complètement narcissique et alors au
sommet de sa gloire, Van Dame impose carrément ses points de vues à un
John Woo médusé. En évacuant la romance plutôt maladroite (et avec
laquelle on sent John Woo mal à l’aise) et en faisant abstraction de
la performance de Van Dame, ce film, pour quelqu’un qui débarque dans
le système hollywoodien reste une bonne surprise. D’autant plus que
pour la première fois, il fait l’expérience des projections test, et
le moins que l’on puisse dire, c’est que celle-ci s’avère plutôt
catastrophique. Le public est complètement désorienté par sa représentation
du temps. Les ralentis, arrêt sur image ou les accélérations au cœur
même de l’action sont autant de sources d’incompréhension. Là ou
John Woo développe une partie de sa syntaxe habituelle, le public répond
par des rires, le laissant plus ou moins désemparé. Pourtant, on y
voit un John Woo qui tente de récupérer (avec plus ou moins de
bonheur) les codes visuels et les clichés du western (genre
hollywoodiens par excellence), mais cela ne suffit pas. Heureusement, le
choix du scénario s’avère un peu plus judicieux (tout est relatif).
Scénario à partir duquel John Woo réussit à créer une ambiance
presque crépusculaire. Lucide, John Woo ne se berce pas d’illusions
quant au miracle américain, et pour son premier sur le territoire, il
choisit de montrer les sans voix et les exclus de cette société. Il
rentre par la petite porte, alors que pour son dernier film à Hong Kong
il était sorti par la grande. On peut voir là une des raisons de la désaffection
du public pour ce film. Pourtant, les deux films participent de la même
idée : A Toute Epreuves
est un constat sans concessions sur la rétrocession
et sur une société gangrenée par les triades et Chasse à L’Homme, un constat sur les laissés pour compte de la
société. L’un parle de ceux qui s’octroient le pouvoir, l’autre
de ceux qui ne l’ont plus depuis longtemps. Bref, dans les deux cas,
John Woo porte un regard critique sur le monde qui l’entoure.
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Broken Arrow s’inscrit lui dans un autre mouvement. Après avoir
tenté d’apprivoiser les codes visuels du western dans Chasse à l’Homme, il s’en approprie cette fois les décors. Démarche
logique, même si le résultat n’est pas à la hauteur des espérances.
Après avoir longtemps inscrit ses corps dans un cadre fini, John Woo
s’attaque aux grands espaces. Même un film comme Une
Balle Dans La Tête, pourtant tourné en extérieur et au milieu de
la nature, ne rend pas compte de cette dimension. En fait, elle est même
complètement absente de son cinéma, la géographie de Hong Kong et ses
environs, ainsi que la précipitation dans laquelle se déroulait les
tournages sur place ne lui ont jamais permis de développer cet aspect.
Le problème, c’est qu’il ne faut pas chercher à voir autre chose
dans Broken Arrow qu’un film
d’apprentissage. Apprentissage de l’espace (qu’il utilisera de façon
magistrale dans Windtalkers),
apprentissage des effets spéciaux, ce film voit s’offrir à John Woo
de nouveaux horizons. Le résultat est étrange, pas vraiment un
blockbuster (dans le sens où le film n’écrase pas les acteurs), pas
vraiment un western ni totalement un film de John Woo. Broken
Arrow, si on enlève l’aspect technique parfaitement maîtrisé,
ressemble par beaucoup d’aspects à un premier film. De toute sa carrière
américaine, c’est de loin le film le plus éloigné de ses préoccupations
et de sa thématique habituelle. John Woo déclare lui même qu’en
voyant une fois le film à la télévision, il lui a fallu vingt minutes
avant de se rendre compte que c’était lui qui l’avait réalisé !
Pourtant, l’ensemble se tient, sans doute grâce à la présence de
John Travolta. Il parvient à rendre le vilain bien plus charismatique
que le gentil (Christian Slater) et il préfigure d’une certaine manière
le Castor Troy de Volte/Face (« testons
leurs sens de l’humour » dit-il en amorçant une bombe nucléaire !).
Même s’il cabotine un peu, il se livre tout de même à une partition
savoureuse. De plus, John Woo réussit à trouver en John Travolta une
figure qui soit à la hauteur de Chow Yun Fat : un acteur dans
lequel il puisse se projeter totalement. Au final, il signe ici son film
le moins personnel, donc le plus ouvertement attaquable. Mais c’est grâce
à sa réussite au box office que l’on viendra le chercher pour réaliser
Volte/Face. De plus, dans la
mesure où John Woo pour raconter cette histoire tente de s’approprier
un nouveau langage, l’exercice n’aura pas été aussi vain et
inutile que l’on veut bien le croire.
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Produit
par Michael Douglas, Volte/Face
devait être à l’origine un film d’anticipation mais John Woo, ne
se sentant pas assez à l’aise avec une vision du futur à la Blade
Runner réussit à convaincre tout le monde de ramener le sujet vers
une période beaucoup plus contemporaine : la nôtre. Ce film est
sans doute le plus théorique de la carrière de John Woo. Véritable
mise en abyme de la schizophrénie d’un cinéaste à la recherche de
son cinéma, Volte/Face reste une pure interrogation. Rien dans sa filmographie
ne ressemble à cet objet et au passage, il met en évidence la
principale dimension qui a disparu de son cinéma lors de son survol du
pacifique : l’amitié et la fraternité (qu’il retrouvera dans Windtalkers).
Vu d’une manière symbolique, ses films américains se résument bien
souvent à la lutte du bien contre le mal. Volte/Face
vient prouver que le temps d’un film, ce schéma ne lui convient plus :
en plongeant chaque personnage dans la peau de l’autre, en le faisant
« littéralement » devenir l’autre, celui qu’il déteste
le plus au monde, John Woo dépasse ce simple clivage. C’est la première
fois qu’il s’interroge à ce point sur les fondements de son cinéma.
Interrogation qui trouve son paroxysme dans la scène ou Castor Troy et
Sean Archer se tiennent en joue mais cette fois ci, face à un miroir.
Le mexican stand off, figure qu’il à contribuer à populariser et qui
dans l’inconscient collectif est associé à ses films, se retrouve
ici complètement pervertie. Vouloir la mort de l’autre est aussi,
symboliquement, un acte suicidaire. Surtout, cette scène nous renvoie
à une autre question : est ce que tout son cinéma n’est pas
finalement un cinéma qui lutte contre lui-même ?
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Si
John Woo écarte complètement la dimension fraternelle dans ses films
hollywoodiens, il en approche ici une nouvelle qui semble la remplacer :
la cellule familiale. Une première dans son cinéma et qui prend une
tournure inattendue : la famille est vue du côté de celui qui a
tout fait pour la détruire, mais qui se retrouve obligé de vivre avec.
Le ver est dans le fruit, dans tous les sens du terme : si le cinéma
de John Woo s’est introduit à Hollywood, le cinéma hollywoodien a
aussi contaminé celui de John Woo. Avec Volte/Face,
on ne sait plus qui est le ver et qui est le fruit. De sa carrière américaine,
c’est le film qui est le plus défendu par ses fans alors que
paradoxalement, c’est son film le plus froid et le plus pensé, et
l’on peut comprendre le fait qu’il est accepté de réaliser MI2,
histoire de retrouver un romantisme totalement absent de son parcours
hollywoodien.

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Mission Impossible 2
est un drôle de film, alors que la reconnaissance critique et publique
de Volte/Face lui ouvre toutes
les portes, il cède à l’appel du pied de Tom Cruise pour réaliser
une suite au film de Brian De Palma. Idée intéressante : donnée
à chaque film de la franchise Mission Impossible une personnalité
différente (le prochain doit être réalisé par David Fincher), en
opposition avec la série qu’il est censé concurrencer, James Bond
(dont la personnalité du réalisateur transpire peu sur le résultat du
film). Quoiqu’il en soit, si John Woo a été choisi par Tom Cruise,
ce n’est pas uniquement à cause de la Woo’s touch, mais c’est
aussi parce qu’il a prouvé qu’il était capable de s’atteler à
de gros projets sans déborder au niveau budget. Bref, il rentre dans un
club très fermé. Apres trois films (et deux téléfilms : Les Associés et Black Jack,
en gros une réussite mineure et un ratage total) à Hollywood,
on n’imagine pas un instant que John Woo ne sait pas où il met les
pieds en acceptant un tel projet, à savoir un véhicule pour la star
Tom Cruise (accessoirement producteur du film). Le film est donc entièrement
tourné vers lui et de fait, Tom Cruise n’a jamais été aussi magnifié
que dans MI 2, John Woo
tentant (avec succès) de souligner la grâce féline de Tom.
L’approche profondément romantique qu’à John Woo du personnage
d’Ethan Hunt y est évidemment pour beaucoup. Là où le film devient
déséquilibré, c’est qu’aucun autre acteur n’a la présence de
Tom Cruise. Que ce soit Douglas Scott dans le rôle du méchant de
service (qui fait vraiment pâle figure) ou bien Tandie Newton, aucun ne
se révèle à la hauteur dramatique de son rôle. On ne peut s’empêcher
de rêver au résultat si le choix de John Woo pour interpréter le méchant
avait été retenu : en effet, Takeshi Kaneshiro devait à
l’origine interpréter le rôle de Douglas Scott, ce qui aurait fini
de rendre le film complètement glamour. Bref d’assumer jusqu’au
bout le parti pris de réaliser un film d’espionnage romantique. Mais
il ne faut pas se méprendre, le résultat n’est pas qu’une pub pour
Tom Cruise, c’est aussi un film de John Woo, et complètement assumé
en tant que tel, l’ensemble s’apparentant à tout sauf à un
blockbuster. Les cascades en voiture ou en moto, même si elle sont
impressionnantes ne se résument pas à un simple déballage technique.
On sent une envie de traiter les objets (voitures ou motos) presque
comme des personnages, ils en sont l’extension. De là une idée
simple (naïve diront certains) : pourquoi ne pas tenter de faire
aussi des ballets avec ses objets ? Après tout, si Hollywood lui
donne les moyens, pourquoi s’en priver ?
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Au
final, John Woo réalise ici son film le plus naïf (carrément fleur
bleu diront certains). Il est étrange que ce film, avec Broken Arrow,
soit le plus attaqué (hors Windtalkers) de sa carrière américaine,
alors qu’il possède la même naïveté que Les Associés (le
film avec Chow Yun Fat, pas le téléfilm !), tourné alors qu’il
était encore à Hong Kong. (il est amusant de noter que le Mission
Impossible de De Palma et Les Associés de John Woo possèdent
une référence commune, le Topkapi de Jules Dassin, qui les a
inspiré tous les deux pour la scène du vol !). En fin de compte,
ce qu’on reproche au film était déjà présent dans sa filmographie
hongkongaise.
Windtalkers,
qui vient de sortir chez nous, est de loin son film hollywoodiens le
plus hongkongais. Son rejet est d’autant plus surprenant car on le
voit, si l’on peut faire des reproches légitimes à Broken
Arrow, balayer la carrière US d’un revers de la main revient à
se méprendre sur les bases mêmes de son cinéma. Si une partie de la
thématique de John Woo a disparu lors de ses premiers films US, MI2
(à sa manière) et surtout Windtalkers auront été la preuve
que Woo ne les avaient jamais perdus de vue. Si l’on regarde bien, le
parcours de John Woo à Hollywood n’est pas loin d’être exemplaire.
Après deux films (Chasse à L’Homme et Broken Arrow) où
il tente de s’intégrer à sa manière (c’est-à-dire sans penser un
seul instant qu’il arrive en territoire conquis mais qu’au
contraire, il lui reste beaucoup de choses à apprendre), il se remet
fondamentalement en question avec Volte/Face, cherchant qu’elle
est la part de son cinéma qui a subsisté en traversant le Pacifique
tout en étant conscient de celle qui ne lui appartient déjà plus.
Enfin, MI2 et surtout Windtalkers voit la rappropriation
de son univers dans le cadre du film hollywodien, la greffe a enfin
prise et il est dommage que le public ait suivit Woo pour MI2 et
pas pour Windtalkers. Le projet de western avec Nicolas Cage et
Chow Yun Fat est au point mort et l’on murmure que le prochain film de
Woo serait une adaptation d’un livre de Phillip K.Dick. Un auteur aux
préoccupations et à la thématique on ne peut plus éloignées de
celles de Woo. Espérons que ce soit pour John Woo l’occasion
d’investir de nouveaux territoires.
David Aneas –
Novembre 2002
Disponibilité :
A Toute Epreuve (John
Woo): Double DVD édité chez HK VIDEO (VOSTF)
Chasse A L’Homme
(John Woo): DVD édité par Columbia (attention, format respecté mais
image 4/3 ; VOSTF)
Broken Arrow (John
Woo): DVD édité par la Fox (VOSTF)
Volte/Face
(John Woo) : DVD édité par Buena Vista (attention, le premier
tirage était édité sur deux faces ; VOSTF)
Mission
Impossible 2 (John Woo) : DVD édité par Paramount (VOSTF)
Les Associés
(John Woo) : DVD édité par Megastar (VOSTA) ou bien en K7 vidéo
par HK VIDEO (VOSTF)
Téléfilm Les
Associés/Black Jack (John Woo): le DVD contient les deux téléfilms
en VOSTF
Les Chasses du
comte Zarrof (Schoedsack &
Cooper): DVD édité par Ciné Horizon (VOSTF)
Topkapi
(Jules Dassin) : DVD édité en zone 1 par MGM (VOSTF)
Mission
Impossible (B . De Palma) : DVD édité par Paramount (VOSTF)
©
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