Crystal Kwok

 

Nouvelle venue dans la réalisation, Crystal Kwok est l'un des espoirs prometteurs du cinéma de Hong Kong. Découverte :
1. Brève Biographie
2. The Mistress : La critique de son premier film.
3. L'interview : un entretien exclusif avec la réalisatrice.

1. Brève Biographie
Née à San Francisco, Crystal a fait ses études à Los Angeles et à Hong Kong. En remportant un concours de beauté dans l'ex colonie britannique, elle parvient à décrocher très rapidement quelques rôles au cinéma. Elle apparaît notamment dans Police Story 2 et Dragon Forever au côté de Jackie Chan. Mais, dotée d'une forte personnalité, Crystal n'a aucune envie de jouer les jolies potiches comme beaucoup de ses consœurs. Elle décide donc de repartir aux Etats-Unis pour finir ses études, ce qui ne l'empêchera pas de donner la réplique à Jet Li dans The Master, que Tsui Hark a tourné là-bas.

Crystal dans The Master.

Même si Crystal continuera d'apparaître de temps à autre dans quelques films comme Will Of Iron (1991) ou Ah Kam (1996) de Ann Hui, le métier d'actrice ne l'intéresse pas. Elle devient animatrice à la radio, puis à la télévision. Femme sulfureuse, elle anime un talk show qui aborde des questions tabous, notamment sur le sexe. Parallèlement, elle s'initie à la réalisation. Réalisatrice assistante sur Mary From Beijing (1992), elle réalise pour une télévision câblée Little One (1993), puis un documentaire sur Jackie Chan que lui a commandé Canal + en 1994. Il faudra pourtant attendre 1999 pour que sorte The Mistress, son premier film de cinéma. Cinq années auront en effet été nécessaire pour financer ce projet. Il faut dire que son sujet, la sexualité féminine, avait de quoi effrayer les producteurs frileux. Le film a d'ailleurs déclenché une vive polémique et s'est vu classer catégorie 3. En dépit du scandale, le film n'a pas attiré le public dans les salles. Néanmoins son succès critique devrait permettre à Crystal de continuer à tracer sa voie en tant que réalisatrice. Son prochain projet a-t-elle déclaré sera normalement moins sujet à controverse. " J'espère raconter une histoire simple et intéressante " explique-t-elle. Au regard des qualités de The Mistress, il est clair en tout cas que la suite de sa carrière est à suivre de très près…

 

2. The Mistress
Inspirée d'une histoire vraie, cette première réalisation raconte les aventures d'une jeune femme, Alex (Jacqueline Peng) engagée par Henry (Ray Lui) un riche homme d'affaire pour donner des cours d'Anglais à sa maîtresse, Michelle (Vicky Chen). D'abord surprise par la situation, Alex va rapidement se lier d'amitié avec Michelle qui va l'initier à la séduction féminine. D'abord réticente, elle finira par se laisser prendre au jeu et va même succomber au charme de Henry, si bien qu'elle finira par prendre la place de Michelle. Mais très vite cette condition de femme de l'ombre ne lui convient plus. Elle aime Henry, mais celui-ci n'est pas décider à quitter sa femme. Il finit même par quitter Alex, trop envahissante, qui devra apprendre à faire le deuil de cette relation amoureuse.

Si l'intrigue est peu originale dan son principe, la force de Crystal Kwok aura certainement d'avoir été capable de trouver un style et un ton rafraîchissant. En effet Crystal Kwok multiplie les procédés sans pour autant donner dans la mise en scène fourre tout si courante à Hong Kong. A chaque fois, il s'agit d'illustrer un propos bien précis. Ainsi la caméra se fait plus mobile quand les jeunes femmes font du shopping, des filtres de couleur sont utilisés lors de la mise en scène des fantasmes d'Alex, le film se fait onirique lorsque la psyché féminine est figurée sous forme d'une femme errant dans une forêt brumeuse, les plans deviennent plus longs lors des moments de tristesse. Les choix musicaux sont également extrêmement variés, puisqu'ils vont du jazz à la canto pop en passant par la musique classique. Cette variété de styles n'empêche pas au film de conserver sa cohérence, mieux elle permet créer des effets de surprise, ce qui maintient l'intérêt du spectateur. En outre le film passe sans problème du rire aux larmes, de la légèreté à la gravité, de la pudeur à la vulgarité. C'est sans doute de cette liberté plutôt bien maîtrisée qu'il tire sa force.

Ces qualités formelles se doublent d'un propos original pour un film de Hong Kong, mais qui tient également bien le choc face aux productions européennes, dont la question amoureuse est l'un des sujets de prédilection. Entièrement centrée sur le point de vue féminin, Crystal Kwok évite judicieusement l'approche moralisante pour dépeindre une expérience intriguante, exaltante, mais aussi insatisfaisante. C'est en conservant cette ambivalence que la réalisatrice évite toute simplification. Si les hommes sont médiocres, le petit ami d'Alex n'a aucun relief et Henry n'est qu'un égoïste, les femmes ne sont pas pour autant montrées comme des victimes brimées par ces derniers. La réalisatrice souligne l'importance de l'imaginaire amoureux chez la femme qui tend vite à lui faire oublier la réalité. Enfermée dans le sentiment amoureux, Alex, refusant le rôle que lui a assigné Henry, perdra le contrôle de la situation et ne trouvera la porte de sortie que dans le désamour.

Deux très belles séquences montrent bien cette dimension tragique de la femme. La première se déroule lors d'une exposition de peintures modernes. C'est le premier rendez-vous entre Alex et Henry, une simple sortie amicale à ce moment là du film. Lors de ce vernissage, Alex avoue ne rien comprendre à l'art contemporain, la caméra s'arrêtant sur une toile abstraite. Cette scène, qui pourrait sembler n'être qu'une simple scène de premier rendez-vous sur fond de critique de l'art contemporain, prend une toute autre dimension à la fin du film. Le tableau est alors présenté comme une métaphore de l'amour. L'incompréhension d'Alex n'était pas anodine, il annonçait déjà son échec, son incapacité à comprendre que, ce dans quoi elle s'engageait, allait la dépasser. La sanction est terrible puisque Henry la quittera sans regret et qu'elle devra surmonter sa déception amoureuse. La deuxième séquence clé du film est certainement la chanson finale qui voit les trois femmes d'Henry (ses deux maîtresses et sa femme) chanter une bluette sentimentale. Belle métaphore pour désigner ce besoin qu'a la femme de se nourrir d'une représentation de l'amour basé sur un romantisme naïf, un amour idéalisé. Faut-il dès lors envisager un comportement cynique, détacher de tout sentiment ? Certaines femmes y arrivent sûrement. La plupart restent prisonnières de cette façon de concevoir l'amour. C'est en tout cas ce que pense Crystal Kwok.

The Mistress est disponible en VCD, édité par Universe

 

3. Interview
Nous avons eu l'occasion de rencontrer Crystal Kwok au 2ème festival international du film asiatique de Deauville. Elle a gentiment accepté de répondre à nos questions sur The Mistress bien sûr, mais également sur sa carrière.

Crystal Kwok au centre d'une partie de l'équipe de Hong Kong Cinemagic.

Comment avez vous débutez dans le métier ?
J'ai commencé comme actrice il y a longtemps et je suis passé derrière la caméra. Je suis réalisatrice maintenant.

 Dans quels films avez-vous joué ?
J'ai tourné mes premiers films avec
Jackie Chan, Dragon Forever et Police Story 2. J'ai aussi tourné sous la direction de Tsui Hark dans The Master.

 Tsui Hark a la réputation d'être dur avec les acteurs ?
Oui, c'est quelqu'un de très intelligent. Il aime lancer des défis à ses acteurs pour voir comment ils réagissent. Alors que j'étais aux Etats-Unis pour étudier le film, il me défiait et je le défiais. Nous nous sommes presque battus, mais c'était très constructif.

 Vous avez donc apprécié cette collaboration.
Tout à fait, nous avons débattu pendant tout le repas, mais c'était amusant.

 Et Jet Li, comment était-il sur le tournage ?
Il ne parlait pas beaucoup. Il faut dire qu'à cette époque il ne parlait pas bien anglais… C'est Jet Li. Il a son propre caractère.

 Vous avez également été actrice sur Ah Kam d'Ann Hui. Ce fut un tournage difficile en raison de la blessure de Michelle Yeoh ?
Oui. Je n'ai pas vu ce qui s'est passé. Il s'était produit un incident similaire sur Police Story 2. Maggie Cheung s'est blessée à la tête. J'étais jeune et libre à l'époque. Alors j'ai pris sa place comme doublure pour les cascades quand elle était à l'hôpital. J'ai donc fait aussi quelques cascades (rire).

 Qu'est-ce que vous aimez à Hong Kong en tant que réalisatrice ?
La possibilité de faire ce que vous voulez faire. Hong Kong a une incroyable capacité d'adaptation. A Hollywood, il faut à chaque fois obtenir des autorisations. A Hong Kong vous êtes libre de faire pas mal de choses, c'est avant tout une question de créativité.

 Quels sont les réalisateurs que vous trouvez intéressant à Hong Kong ?
Tsui Hark est actuellement un réalisateur très influent. J'aime aussi Fruit Chan car il n'est pas dans le système commercial. Je trouve que le cinéma Hong Kongais devrait donner sa chance à plus de personnes qui sortent du cadre purement commercial. Il y a des tas d'histoires intéressantes à raconter. Mais tout le monde veut faire des films d'action basés sur la même formule. Il devrait y avoir une place pour des films plus intéressants.

 Est-ce que cela a été difficile de monter un projet comme The Mistress ?
Oui, très dur. Cela a pris 5 ans de l'écriture à la réalisation. A Hong Kong le sujet du film est très mal perçu car il est considéré comme mal sain. Il a été classé catégorie 3. Pourtant il n'y a pas de nudité. Il explore la sexualité féminine du point de vue psychologique. C'est un sujet tabou à Hong Kong.

 Quel va être votre prochain projet ? Une nouvelle catégorie 3 ?
Non, pas nécessairement (rire). J'espère raconter une histoire simple et intéressante.

Pourquoi avoir choisi un tel sujet ?
A Hong Kong, j'anime un talk show qui traite de nourriture et de sexualité. Beaucoup de spectateurs m'ont raconté leurs impressions au sujet de leurs aventures amoureuses. Je trouvais intéressant de montrer cette facette de Hong Kong.

Parler d'amour et de sexe, un sujet tabou à Hong Kong.

Dans The Mistress, les hommes sont montrés de manière très négative. Le petit ami d'Alex est mollasson. Quant à Henry, c'est un égoïste.
Oui, mais des hommes comme Henry attirent certaines femmes parce qu'ils ont du pouvoir et de l'argent.

 Selon vous, est-ce que ce sont les hommes qui piègent les femmes à cause de leurs incapacités ou est-ce que ce sont les femmes qui sont piégées par leur façon de vivre l'amour ?
Je pense que les femmes se piègent elle-même. Elles pensent pouvoir jouer au jeu en contrôlant leurs émotions. Mais en fait, elles n'en sont pas capables. C'est pourquoi, je crois qu'elles sont piégées.

 Et n'y a-t-il pas de solution pour la femme ?
Non, je pense que c'est toujours tragique, c'est sans fin. J'espère que certaines personnes apprennent (rire). Je ne sais pas.

 C'est une vision très pessimiste de la femme.
Non, je ne crois pas. C'est la réalité.

 

 

Laurent HENRY - Avril 2000