Tony Leung très convaincant en personnage ridicule.Dong Cheng Xi Jiu aka
The Eagle Shooting Heroes

 


(ou quand les héros sont vraiment shootés)


Introduction

Il y a quelque temps, je m'étais juré de vous faire découvrir (si ce n'est pas déjà fait) un film assez spécial qui fait parti de ces OVNI surgissant de nulle part (et allant vers n'importe où). Cela étant dit, après une première vision, votre avis sera tranché : soit vous détesterez car vous trouverez ça vraiment débile et incompréhensible, soit vous adorerez (comme c'est mon cas).

C'était donc pour les fêtes du Nouvel An Chinois 1993 (1) que Jeff Lau décide de sortir sa version personnelle de Ashes of Times / Les Cendres du Temps par Wong Kar Wai (avant que le film de ce dernier ne soit sorti en 1994 (2)). Jeff (ou Jeffrey) Lau, de son vrai nom Lau Chun-wai est surtout connu à HK pour ses comédies délirantes (bien qu'il réalisa quelques films assez sombres). Poussant le genre à son paroxysme avec des films comme Legendary La Rose Noire 92 (3) ou Chinese Odyssey (avec Stephen Chow Sing-chi), Lau a fait quand même très fort avec ce ESH . Bien sûr, c'est une parodie, genre très prisé à Hong Kong (sortaient à la même époque les deux pastiches de Wong Fei-Hong : Last Hero in China (Claws of Steel) de l'inimitable Wong Jing et Master Wong vs Master Wong (4) de Lee Lik Chi (le réalisateur complice de pas mal de Stephen Chow Sing-chi). Le plus étrange dans ESH (Eagle Shooting Heroes pour la version internationale ou Dong Ching Xi Jiu dans la version originale), c'est que l'on retrouve le même casting que AOT et que le scénario (non crédité au générique) soit également de Wong Kar Wai !!! d'après la nouvelle de Jing Yong. Il faut dire aussi que Jeff et Kar-wai sont de vieux copains : c'est aussi ce dernier qui a écrit le script de Haunted Cop Shop 2 (il y fait même une petite apparition dans l'uniforme d'un policier !), idem pour 92 The Legendary La Rose Noire, et c'est Jeff qui a produit Fallen Angels.

(1) Voir fiche technique.

(2) Les Cendres du Temps a quand même nécessité près de 2 ans de préparation (entre 1992 et 1994) et l'on peut donc considérer ESH comme une préquelle aux CDT.

(3) Le film (avec Tony " l'Amant " Leung Kar-Fai) est actuellement disponible dans la très bonne collection HK Connection

(4) Je préfère le 1° épisode : Once Upon a Time a Hero in China avec Alam Tam jouant un Wong Fei-Hong à la Frank Drebbin !!! et Tony Leung Kar-fai dans le rôle du méchant. (oeuvre réservée uniquement aux amateurs avertis de films débiles)


  Avertissement : des effets de surprises sont dévoilés dans cet article


La fiche technique

Casting :

- Tony " Hardboiled " Leung Chiu-Wai (O Yang Fon, le vilain rebelle)
- Brigitte Lin Ching-Hsia (la 3° princesse)
- Veronica Yip Yuk-Hing (la complice, cousine de O Yang Fon)
- Maggie Cheung (la sorcière impériale)
- Jacky Cheung (un mendiant...)
- Leslie Cheung (Jo-Shu)
- Joey Wang Hsu-Hsien (cousine de Jacky Cheung)
- Tony " l'Amant " Leung Kar-Fai (Mr Dwan, un étudiant à la recherche du nirvana)
- Carina Lau (Chou Po Tung, disciple vengeur de Kenny Bee)
- Kenny Bee (Wang Chung-Yang, le grand brun avec une chaussure volante dans la tête)

Collaborateurs :
- Réalisateur : Jeff Lau Chun-Wai
- Directeurs des combats : Samo Hung et Chin Kar Lok (l'étudiant d'Opération Scorpio)
- Directeur de la photo : Peter Pau (grand complice de Ronny Yu)
- Scénariste : Wong Kar Wai (celui des Cendres du Temps et de Happy Together !!!)
- Musique : James Wong
- Maisons de Production : Jet Tone et Scholar Films

Durée : 1h54. Date de sortie cinéma à HK : du 5 février au 5 mars 1993. Place au box-office HK : 9° avec 23 463 120 HK$ exactement. Disponibilité : LD 4 faces CAV d'une qualité rarement égalée parmi les lasers HK


L'histoire :

Résumer cette intrigue subtile n'est pas une chose facile, mais je vais essayer de m'y coller. Bon, allons-y : il était une fois un gentil roi qui vivait heureux dans un magnifique palais, lorsque que soudain, surgissant d'on ne sait où, O Yang Fon, un méchant, rebelle (sans la moto de Lorenzo Lamas) et sournois (Tony Leung Chi-wai avec son rire sarcastique est à mille lieues de ses rôles à la WKW) et sa complice (Veronica Yip) veulent détrôner le vieux souverain. Ces deux infâmes bouffons ont donc l'intention de récupérer le sceau en jade, symbole de la légitime souveraineté. Mais celui-ci est en la possession de sa jolie fille (Lin Ching-Hsia) : la 3° princesse. O Yang le félon pourchasse donc la fille du roi. Elle ne devra son salut que par le courage de ses servantes et la technique (pas tout à fait maîtrisée) d'une sorte de kamé-kaméha à retardement et à direction aléatoire. N'étant pas assez forte pour venir à bout de ce spécialiste des arts martiaux, elle est obligée de s'enfuir à cheval pour aller voir son vieux maître Jo-Kong, le taoïste immortel. Ne pouvant la rattraper (son destrier est le plus rapide du pays), O Yang Fon décide de consulter Maggie Cheung, une sorte de sorcière (charmante au demeurant), qui lui donnera le chemin à suivre et les fameuses " bottes volantes invincibles ". Ainsi chaussé, il s'envole pour de nouvelles aventures qui finalement ne lui mèneront pas très loin, puisque l'une de ses chaussures prend feu. Obligé de s'en séparer, il la fait tomber ... sur la tête de Wan Chung-Yang (Kenny Bee). Hélas, la pointe de la botte planté dans le crâne lui est fatale. Avant de mourir, il charge la princesse de retrouver Chou Po Tung, son disciple (Carina Lau, qui dans le film a un rôle d'homme ?). Celui-ci devra venger sa mort.

Pendant ce temps, Mr Dwan (Tony Leung Kar-Fai) veut atteindre le nirvana et ainsi devenir un immortel. Pour ce faire, son maître l'envoie chercher son " amour véritable " qui devra lui témoigner sa passion (pour le retrouver, il possède un tatouage particulier sur le sein gauche).Joey Wong et Leslie Cheung dans leurs costumes très classes!

Après quelques intermèdes, la 3° princesse retrouve son maître qui lui dit que pour battre son ennemi, elle devra apprendre une technique imparable inscrite dans la dangereuse grotte Jo In des Os Blancs dans la montagne Dan-Sha. Par mesure de protection, elle se fait accompagner par Jo-Shu (Leslie Cheung) tandis que sa partenaire (Joey Wang), tous deux rencontrés en route, se refuse à son cousin (il faut dire que Jacky Cheung a ici des allures de mendiant).

Se sentant rejeté, cet amoureux éconduit décide donc de mettre fin à ses jours. Mais plutôt de se suicider, il préfère demander à O Yang Fon (qui a atterri en catastrophe sur un arbre perché) de le tuer. Malgré tous ses efforts, il ne parviendra jamais à égratigner le pauvre Jacky. Pire, celui-ci affligera les pires outrages au pauvre O Yang Fan qui finira avec des lèvres aux allures de saucisses et des oreilles à la Dumbo !!!

Au bout du compte, tout ce beau monde décide de passer la nuit à l'hôtel. Là, Chou Po-Tung s'essaie malencontreusement à une technique de remontée dans le temps éclair (version techno HK d'Un Jour sans Fin) qui verra toute la clientèle de l'auberge sens dessus-dessous. Mr Dwan trouve son amour éternel en la personne de Jo-Shu ! Il décide donc de lui déclarer sa flamme en se travestissant en une sublime chanteuse. Le prenant pour la princesse (dont il est amoureux), il lui avoue sa passion, ce qui a pour conséquence de transformer Tony Leung Kar-Fai en une tête volante, 1° stade de l'illumination (tête qui finira comme ballon de foot dans un des couloirs de l'auberge) !!!

Après s'être bien reposés, tout le monde se rend dans la grotte qui est habitée par trois horribles monstres caoutchouteux tout droit sortis du plus mauvais épisode des Powers Rangers : un gorille, un oiseau et un dinosaure, tous aussi affreux et ridicules les uns que les autres. Se faisant passé pour un canard (!), notre machiavélique O Yang Fon échappe à ses monstrueux agresseurs et se fait remettre le manuscrit ancestral par les trois affreux jojos. Apprenant par lui-même les fameuses techniques d'arts martiaux, il pourra devenir ainsi invincible.

De retour au palais, il affronte par conséquent tous ceux qui se mettent en travers de son passage. Les combats les plus fous se succèdent : au ralenti et en accéléré...Tout semble perdu devant l'incroyable supériorité de leur fourbe adversaire, jusqu'au moment où arrive celui qu'on attendait plus : Mr Dwan (Tony Leung Kar Fai). Transfiguré en immortel, il parvient à se défaire de l'affreux conspirateur (avec l'aide de ses pouvoirs magiques, ils se transforment en boules de flipper rebondissant sur les colonnes, ils se téléportent dans n'importe quels endroits du palais...) Ayant tout perdu, Tony Leung Chiu Wai se retrouve avec ses trois monstres qui l'embarquent.

Tout est bien qui finit bien et chacun retrouve sa chacune : Leslie Cheung et Lin Ching Hsia la princesse, Jackie Cheung le mendiant et Joey Wong sa cousine promise.


La critique

Tu l'as sûrement compris, ce film est un amalgame de scènes délirantes, un incroyable fourre-tout, mais avant tout une grosse farce. Destiné en premier lieu à la fête du Nouvel An Chinois, Dong Cheng Xi Jiu est le genre de produit à prendre à la légère. La franche rigolade qui en transpire tout le long est d'ailleurs bien visible dans la bande-annonce : un peu à la manière des bêtisiers visibles à la fin des films de Jackie Chan, on peut y découvrir tous les acteurs (parmi les meilleurs de l'ancienne colonie anglaise) inviter les spectateurs à venir se payer une bonne tranche de rire. C'est du pur spectacle et rien d'autre, les costumes faits de tissus aux couleurs chatoyantes, les décors somptueux du palais (faisant rappeler les contes des milles et une nuit), sont pour en mettre plein les mirettes (quel contraste avec le futur Les Cendres du Temps !). Jeff Lau privilégie donc la beauté, mais surtout les gags.

Des gags à gogo
La panoplie du maître est assez étendue et à la manière des ZAZ (les frères Zucker, coupables des Y-a-t-il ...), les ressorts comiques sont surtout visuels, (ici peu de jeux de mots comme les aime Chow Sing-Chi et rien de très pipi-caca à la Wong Jing). Pour te donner une petite idée, voici quelques exemples que tu pourras trouver dans ESH :

- Une bataille de minis tambourins faisant agir un mille-pattes logé dans l'estomac de la victime, qui au son de l'instrument donne d'atroces douleurs. Un peu à la manière des pistolets de John Woo braqués en " triangle " par 3 tireurs à la gâchette sensible, Maggie Cheung, Tony Leung Chi-Wai et Veronica Yip forment un trio se faisant mutuellement mal à coup de petits tambours. Tout le monde est tordu de douleurs, et nous de rire. Le pire arrive quand on peut voir Maggie sortir deux immenses timbales (à la place de son tambourin tout riquiqui) et s'acharner sur ses pauvres tortionnaires.

Brigitte Lin a des petits problèmes de pouvoirs- Pour les techniques de combats, quelquefois, elles ne sont pas très au point. Contrairement à son rôle d'Invincible Asia dans Swordsman II & III, Lin Ching-Hsia est ici assez maladroite : elle perd facilement le contrôle d'une sorte de kamé-kaméha qui arrive toujours en retard et qui n'éclate jamais à l'endroit désiré.

La similitude avec Swordsman n'est sûrement pas fortuite, d'ailleurs, les costumes portés par le personnage de Carina Lau ressemblent étrangement à ceux portés par Jet Lee et Michelle Reis. On peut aussi noter quelques styles identiques comme le déplacement aérien de guerriers en touchant légèrement la cime des arbres et des hautes herbes. Par contre, au niveau des chorégraphies des scènes d'arts martiaux, rien à redire à Sammo Hung et son équipe, qui ont ici fait de l'excellent boulot : les duels sont vraiment originaux et bien foutus. A ne pas manquer : une bataille sur le toit de l'hôtel ou les deux adversaires font voler les tuiles tout en se déplaçant à une vitesse assez surprenante : le travelling qu'utilise Jeff Lau est vraiment efficace.

- Autre moment fort, c'est la confrontation entre Jacky Cheung et Tony Leung Chiu-wai. Jacky voudrait bien mourir des mains de Tony, mais ce dernier n'est pas assez fort pour le vaincre : sa technique du " crapaud buffle " (son corps se remplit d'air et à la manière d'un moteur à réaction, il fonce sur sa proie) n'est pas au point, et comme les combattants de Street-Fighters (on peut admirer la célèbre technique des " hurricane legs "), il se retrouve projeté dans tous les sens, se cognant contre les arbres et se viandant lamentablement par terre. Tony lui demande donc instamment de ne pas riposter. Jacky n'hésite pas à se ligoter, mais rien n'y fait, ses réflexes naturels le trahissent et la contre-attaque est toujours de plus en plus douloureuse pour son adversaire. Celui-ci finira laminé, ses lèvres seront devenues d'énormes saucisses après avoir aspiré malencontreusement une poudre paralysante, son dos sera troué par la lame récalcitrante d'un couteau usagé, son corps sera perclus de douleurs atroces étant donné le nombre incalculable de chutes, et finalement ses oreilles auront doublé le transformant presque en frère jumeau de Dumbo! Bref, la totale pour ce méchant de service qui n'en demandait pas tant ! Mais je te jure que tu ne pourras pas rester insensible quand tu verras Tony Leung CW (le même que dans Cyclo de Tran Anh- Hung) faisant sa petite mine d'enfant battu, un petit enfant aux lèvres en forme de saucisses et aux oreilles éléphantesques !!!

Les trois horribles monstres...Autre moment sympathique, c'est la rencontre avec ce trio monstrueux sorti du bestiaire de la Toho (???) Tous les trois joués par des acteurs déguisés, ce gorille, cet oiseau préhistorique et ce mini dinosaure en caoutchouc sont sensés garder la grotte. Mais en fait de gardiens, on a droit aux Trois Stooges, aux Marx Brothers vs Godzilla, à des monstres cons comme trois balais, ayant plus peur des humains que le contraire.

Jouant la moitié du temps à cache-cache avec nos héros dans les couloirs labyrinthiques de la caverne, on se demande vraiment ce qu'ils peuvent bien glander là ??? Des déclarations d'amour, le films en regorge, mais des comme ça, on n'en voit pas souvent. Ainsi, Jacky Cheung n'hésite pas à déclarer sa flamme à Joey Wong sur un air de Rossini (l'Ouverture de Guillaume Tell version techno !!!) : c'est très étonnant et très détonant !

Mais l'un des moments les plus forts du film, c'est qu'on voit l'ancien Amant Tony Leung Kar-fai viré sa cuti lorsqu'il apprend que Leslie Cheung est son " unique amour véritable ". Il se déguise alors en une magnifique chanteuse et lui fait un formidable numéro de charme (digne de Gong Li dans Shanghaï Triad). Irrésistible, il l'est encore plus quand il se transforme en une tête volante se baladant malheureusement dans les couloirs de l'hôtel, car l'envie est trop forte pour ses footballeurs en herbe : ils n'hésitent pas à s'en servir comme d'un vulgaire ballon ! Il est dommage que l'on ne voit pas l'étendue des dégâts après ce petit échange. (Tout à fait Thierry !)


Que peut-on en conclure ? Je ne ferai pas de dissertation philosophique (comme Laurent) sur un sujet tel Eagle Shooting Heroes. Il faut le voir tel qu'il est : une grosse pantalonnade, une machine à rire où les acteurs (des stars parmi les plus connues et les plus appréciées) n'hésitent pas à jouer le jeu de l'auto-parodie. La bonne humeur y est omniprésente, les personnages sont à l'opposé de ceux vus dans les wu-xia-pian dits sérieux : on y voit des héros bafouant les lois les plus élémentaires de la chevalerie, des mecs (parmi les plus machos) se transformer en drag-queen pour pouvoir conquérir l'élu (masculin) de leur coeur, des " maîtres " pas toujours maître d'eux même pour sortir une connerie, des sados-masos n'hésitant pas à faire avaler d'ignobles mille-pattes pour que leur victime leur dise la vérité. Que penser de tout ce bric-à-brac ???? Ben moi, j'en redemande, à quand la suite ? Qu'on s'en paie une autre bonne tranche !!!!!!

J-L


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