- Interview -

LA CHINE à CHAILLOT -Interview Alberto del Fabro
Alberto del Fabro organistaeur avec Alain Jalladeau de la Chine à Chaillot, la manifestation cinématographique essentielle de ce début d'année 2004, a répondu à nos questions.

Wong Fei hung

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HKCinemagic.com : Quelle a été l’origine de la rétrospective " La Chine à Chaillot " ?
Alberto del Fabro : La Cinémathèque française a été contactée par les organisateurs de l’Année de la Chine en France pour participer, cinématographiquement, à cet événement culturel d’importance.

HKCinemagic.com : Comment s’est faite la sélection des films proposés durant la rétrospective ?
Alberto del Fabro : Les Chinois nous ont proposé tout un catalogue de films récents. Nous leur avons expliqué que la mission de la Cinémathèque française était davantage la présentation d’œuvres appartenant déjà au patrimoine cinématographique - historiquement parlant - grâce à la programmation de rétrospectives thématiques (par auteur, genre, période, école…), que la diffusion de films récents. Nous laissons aux circuits traditionnels, notamment celui des salles d’art et d’essais, le soin de programmer ces derniers.

HKCinemagic.com : Quel a donc été votre " angle d’attaque " pour la programmation de la rétrospective " La Chine à Chaillot " ?
Alberto del Fabro : L’articulation principale de la rétrospective est un hommage à SUN Yu, réalisateur chinois dont quelques films avaient pu être visionnés à la rétrospective de Turin, en février 1982. D’autres œuvres rares et représentatives du cinéma chinois – en y incluant Hong Kong – sont présentées, notamment puisées dans les fonds cinématographiques des années 1947 – 1967.

1947 correspond à la troisième vague d’immigrants arrivant à Hong Kong en provenance de la Chine continentale : la rencontre entre les nouveaux et les anciens immigrés, implantés dans la colonie britannique depuis plus longtemps, sera fertile pour le cinéma. Le savoir-faire des techniciens, artistes et metteurs en scène shanghaiens viendra grandir et perfectionner celui développé localement. Dans les années 30, la ville de Shanghai est à la pointe de l’industrie cinématographique en Asie : tous les films occidentaux y sortent et de grands studios y sont fondés, avec leurs ribambelles de stars ; Center Stage, le beau film de Stanley Kwan se réfère d’ailleurs à cette période.

La cible 1947 - 1967 m’est donc parue intéressante car riche et très méconnue du public occidental : seuls deux ou trois films chinois relatifs à cette période ont dû sortir en France à cette époque. De plus, les rétrospectives habituelles se concentrent plus sur les années 70 – 80.

HKCinemagic.com : Parlez-nous des grandes thématiques que l’on retrouve dans la rétrospective.
Alberto del Fabro : Outre SUN Yu, point d’orgue de la rétrospective, metteur en scène humaniste, démocrate et révolutionnaire à la fois, et dont la majeure partie de la production s’étende de 1928 à 1950, le régime communiste mettant un frein, si ce n’est un stop, à son travail, quelques thématiques émergent de la programmation.

-Vous pourrez ainsi découvrir des films musicaux noirs des années 50, complètement inédits jusqu’alors en France (The Wild, Wild Rose de WANG Tianlin, Hong Kong, 1960) et très étonnants pour un public occidental habitué à voir surtout des asiatiques dans des films d’arts martiaux ou des films purement noirs.

-Des comédies musicales en mandarin produites à Hong Kong, dont un large public ignore jusqu’à l’existence. Colorées, trépidantes, naïves et modernes, à l’image des comédies musicales américaines de la grande époque [NDLR : de la fin des années 40 aux années 50], elles en étonneront plus d’un. Hong Kong Nocturne (1967) et The Millionaire Chase (1967) deux productions Shaw Brothers d’INOUE Umetsugu [NDLR : disponibles en dvd zone 3 chez IVL], Mambo Girl de Yi Wen (1957) [NDLR : disponibles en DVD HK chez Panorama], en sont d’éclatants exemples.
A noter que diffusées une première fois en version originale sous-titrée anglais, et devant le succès recueilli à cette occasion, la Cinémathèque française a fait sous-titré ces comédies musicales en français et les diffusera à nouveau entre Noël et le Jour de l’An. -

-Des films historiques dotés de rôles féminins très forts, comparables à ceux que pouvait tenir à la même époque Bette Davis, et bénéficiant de gros budgets. L’Ame de la Chine de Bu Wancang (Hong Kong, 1948), Histoire secrète de la cour de Quing de ZHU Shilin (Hong Kong, 1948), longtemps interdits en Chine communiste, en sont deux fleurons. Là encore, l’influence d’Hollywood ne fait aucun doute !

-Des films d’horreur de MA-XU Weibang, Le Chant de minuit (Chine, 1937), inspiré du Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, et L’Amère histoire d’une servante (Hong Kong, 1948).

Il est particulièrement intéressant de noter que les genres représentés à l’époque dans le cinéma chinois sont peu ou prou ceux en vogue, au même moment, à Hollywood.

-Vous pourrez aussi voir des films issus de la période révolutionnaire du cinéma chinois, jamais ressortis en France depuis les années 70. Ces œuvres, au contenu politique indiscutable et historiquement dignes d’intérêt, seront enfin visibles pour les nouvelles générations de cinéphiles. Vous aurez ainsi l’opportunité de (re)découvrir " Le Détachement féminin rouge " de CHENG Yin (Chine, 1970) et " L’Orient rouge " de WANG Ping (Chine, 1965). Obtenir ces films des organismes officiels chinois n’a pas été chose aussi facile qu’on aurait pu le penser, comme si la production à caractère politique de cette période devait être aujourd’hui occultée au profit d’œuvres moins ouvertement propagandistes. A noter que les copies que nous avons pu récupérer sont quelque peu abîmées : un peu trop… rouges !

Le Détachement féminin rouge

-Enfin, nous avons réservé au jeune public quelques longs métrages d’animation ayant pour sujet la légende du Roi des Singes [NDLR : personnage issu du grand classique chinois de Wu Cheng’en La Pérégrination vers l’ouest], dont deux films des frères WAN (La Princesse à l’éventail de fer de WAN Laiming et WAN Guchan, Chine, 1941 et Le Roi des Singes contre le Palais Céleste de WAN Laiming, Chine, 1965) et une co-production sino-française, Le Cerf-volant du bout du monde de Roger PIGAUT et WANG Kia Yi, France-Chine, 1958, qui mène le Roi des Singes de Montmartre en Chine. Une animation spéciale en présence de deux danseuses en costumes traditionnels sera présentée en avant programme du dessin animé Lotus lanterne (CHANG Guangxi, Chine, 1999).

HKCinemagic.com : Comment avez-vous eu accès à ces nombreux films ?
Alberto del Fabro : Nous nous sommes déplacés à la Hong Kong Film Archive [NDLR : Cinémathèque de Hong Kong] qui nous a proposé son catalogue. Nous avons disposé d’une liberté de choix totale, bien entendu en fonction des copies disponibles.

Les éditeurs et distributeurs locaux nous ont aussi été d’une grande aide, notamment Celestial pour les films de la Shaw Brothers qui nous a prêté Hong Kong Nocturne, Millionaire Chase et Temple of the Red Lotus de Chui Chang Wang
(voir critique sur le HKCM 2). Nous avons choisi ce dernier film à défaut de ne pouvoir disposer de Come Drink With Me / L’Hirondelle d’or de King Hu.
[NDLR : la raison en est que ce film est destiné à une exploitation française en salles à partir du 28 janvier 2004 – voir le site HKCM2 pour plus d’informations].

La Cinema Film Archive de Pékin [NDLR : Cinémathèque de Pékin ], suite à notre refus de programmer des films récents, a répondu favorablement à notre liste de demandes, même pour des films encore aujourd’hui interdits en Chine tels que La Vie de Wu Xun de SUN Yu (Chine, 1949). C’est d’ailleurs une spectatrice chinoise qui m’a fait part de cette interdiction et de sa surprise de voir le film diffusé hors des frontières à partir d’une copie chinoise ! Ce prêt est peut-être le signe d’un assouplissement de la censure étatique…
Nous n’avons en revanche pas pu traiter avec la cinémathèque de Shanghai.

Lotus Lanterne

HKCinemagic.com : Pouvez-vous nous parler de la conservation et de la restauration des films chinois ?
Alberto del Fabro : La Hong Kong Film Archive (HKFA) est un organisme assez récent, très bien équipé et qui mène un travail de restauration énorme sur les films anciens, via Taiwan notamment.
[NDLR : ce pays a conservé un patrimoine culturel – et donc cinématographique - très important du fait des différentes vagues d’immigration, de sa position face à la Chine communiste et de sa richesse économique ; on pourrait dire que Taiwan, à bien des égards, a longtemps été le garant des traditions ancestrales et des arts chinois, remis en cause sous Mao ; il n’y a qu’à se rendre au musée nationale de Taipei pour s’en convaincre !].
Mais comme beaucoup d’associations culturelles, la HKFA ne dispose pas d’un budget assez conséquent – même si en hausse – pour le gigantesque travail à effectuer (le climat local chaud et humide n’a pas aidé à la bonne conservation des copies…).

Les films de la Shaw Brothers, eux, bénéficient depuis plus d’un an d’un travail de restauration très important sous la houlette de la société Celestial, détentrice des droits de diffusion (voir article sur le HKCM2). Les copies étaient donc en très bon état.

Comme son homologue hongkongais, la Cinema Film Archive de Pékin dispose de peu de moyens mais recèle des trésors inestimables en termes de films présents sur son catalogue. Ainsi, un historien japonais y a trouvé un morceau de film réputé jusqu’alors disparu de Josef von Sternberg ! L’ironie de l’histoire a fait que durant des années les œuvres censurées ont été conservées dans de véritables bunkers afin de ne pas " corrompre " les spectateurs. Ce stockage sous terre, abrité des vicissitudes climatiques, nous permet aujourd’hui de disposer de très belles copies, malgré leur âge.

En France, le Centre de documentation sur le cinéma chinois est aussi une source de pépites cinématographiques. Sa directrice, Marie-Claire Quiquenelle, s’attache à conserver et restaurer un maximum de films, souvent en collaboration avec Taiwan (master restauré contre droit d’en tirer une copie). Mais l’accord des ayant-droits étant indispensable pour effectuer toute restauration, l’entreprise est souvent fort difficile à mener…

Enfin, nous avons constaté que les copies Béta étaient parfois de meilleure qualité (surtout au niveau du son) que les copies 35mm !

HKCinemagic.com : Quel bilan faites-vous après un mois de rétrospective à Chaillot ?
Alberto del Fabro : La tenue d’une rétrospective sur le cinéma chinois dans le cadre de l’Année de la Chine a été excellemment bien relayée dans la presse française et internationale, et pas seulement dans celle de la communauté asiatique !

Nous disposons, au Palais de Chaillot, d’une très belle et bonne salle, vraiment idéale. Le nombre moyen de spectateurs à chaque projection tourne à l’heure actuelle à environ 100 personnes (un maximum de 200 personnes pour certains films) et il a tendance à augmenter au fur et à mesure.

Pour moi, ce succès est dû à la qualité des films et au fait qu’ils racontent des histoires, chose qui a tendance à se faire rare dans le cinéma d’aujourd’hui… Ces films touchent simplement les gens !

HKCinemagic.com : Comment définiriez-vous la situation actuelle du cinéma chinois ?
Alberto del Fabro : Le cinéma de Hong Kong est violent, répétitif, lassant… Il faut revenir aux histoires ! Filmer le corps et la violence sont interdits en Chine, Hong Kong s’en repaît, et c’est souvent exécuté au détriment du scénario. Regardez Hero de Zhang Yimou, production chinoise qui singe Hong Kong : les effets spéciaux sont mis en avant et écrasent tout sur leur passage !

Le cinéma chinois officiel est très académique. Il est certes parfois très beau mais ne fait pas avancer son sujet, n’apporte rien ou pas grand chose au spectateur. Du reste, les thèmes traités sont souvent les mêmes : l’éducation des enfants par une " maîtresse courage ", un enfant à la campagne sur le chemin de l’école (Going to School with Father on my Back), un postier qui apporte du bonheur aux gens (Postmen in the Mountains), un western en Mongolie…

Quant au cinéma chinois dit " underground ", est-ce qu’on s’intéresserait autant à lui s’il n’était pas interdit par le pouvoir communiste ? Pour moi, il y a un côté mode et la mode change… alors que l’on trouve toujours un lot de metteurs en scène passionnants qui font de l’excellent travail dans chaque pays et demeurent dans l’ombre. Aujourd’hui la Chine, hier Cuba, avant-hier le Brésil… et demain ? C’est un travers français que de vouloir créer des " tendances ". Et ce sont des pans entiers de cinémas du monde qui sont oubliés…

 

Merci à Alberto del Fabro de nous avoir accordé cet entretien.
Remerciements également à Agnès Wildenstein de
la Cinémathéque Française
Propos recueillis par David-Olivier Vidouze, le jeudi 18 décembre 2003.

 

 

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