A PROPOS DE " CHINESE GHOST STORY "

 ENTRETIEN AVEC TSUI-HARK

 

 Par Nicolas Saada


Représentant de la " nouvelle vague " de Hong-Kong issue de la télévision, Tsui Hark producteur de Chinese Ghost Story, s'est fait connaître en réalisant Zu : Warrior from the Magic Moutain, un des films les plus chers jamais tournés à Hong-Kong. Beaucoup pensaient que Tsui Hark allait continuer dans cette voie (effets spéciaux + imagerie traditionnelle chinoise), en cavalier seul. Aujourd'hui, Tsui Hark est producteur, avec à son actif d'autres films, dont Pekin Opera Blues qui avait émerveillé le public du Festival de Berlin en 1987 (voir le compte rendu de Iannis Katsahnias). La couverture du numéro des Cahiers spécial Hong-Kong était une photo de Zu et la calligraphie était signée King-Hu. Aujourd'hui, la boucle est bouclée puisque Tsui Hark produit le prochain film de King Hu ; il s'impose comme l'un des esprits les plus vifs et les plus audacieux d'un cinéma dont, décidément, on n'a pas fini d'entendre parler. N. S.

 

Cahiers. Lors de voire dernier entretien avec les Cahiers, en 1984, vous étiez sur le point de créer Film Workshop...
Tsui Hark. En 1984, après Mad Mission III, j'avais d'autres idées en tête, je songeais même à arrêter de faire des films pour voyager autour du monde. A la même époque j'avais écrit deux scénarios. L'un deux s'intitulait Shanghai' Blues. Il n'y avait pas de metteur en scène pour le tourner et c'est finalement moi qui l'ai mis en scène. C'est comme ça que j'ai fondé Film Workshop en 1984. Après cela, nous avons mis en place d'autres projets comme A Better Tommorrow et Chinese Ghost Story. Au début, je n'avais pas du tout prévu de créer cette compagnie. Mais au fur et à mesure, des gens sont venus me rejoindre et nous avons mis sur pied de plus en plus de projets et tourné de plus en plus de films. Notre but était de permettre aux cinéastes de tourner des films avec des gros budgets et des sars, mais aussi de choisir des sujets auxquels ils croyaient. Nous voulions nous démarquer de l'industrie traditionnelle de Hong-Kong, où la tendance est plutôt aux films d'action et aux comédies : il n'y a pas beaucoup de choix. Pour faire d'autres types de films il faut convaincre un producteur. Le but que s'est fixé Film Workshop est de donner aux metteurs en scène la possibilité de tourner des films variés et différents.

 

Cahiers. Vous ne vous spécialisez pas dans un seul genre ?
Tsui Hark. Non, on ne peut pas vraiment dire que nous nous spécialisons dans un certain type de films. Nous faisons les films qui nous intéressent. On fait de tout : comédie, films à costumes, drames, films fantastiques... Ce qui explique cette variété dans les genres c'est le fait que nous essayons de dédoubler notre personnalité : on pense d'abord aux films en tant que spectateur. Et la situation à Hong-Kong en ce moment n'est pas formidable : tous les films se ressemblent et ils sont plutôt médiocres. Ce que nous recherchons, c'est le genre de films qui nous manquent comme spectateurs... ensuite, notre esprit de " film maker " prend le dessus et nous faisons ces films. Parce qu'avant tout nous en avons besoin.

 

Cahiers. C'est un studio expérimental ?
Tsui-Hark. Pas d'un point de vue technique. Plutôt dans cette volonté d'aborder tous les styles et tous les genres. Ce qui nous manque, à la fois en tant que spectateurs et en tant que cinéastes, c'est l'émotion, un certain type d'humour. Le meilleur moyen de pallier ce manque, c'est de faire nous- mêmes ces films. L'autre problème des films de Hong-Kong, en tous cas de mon point de vue, c'est que leur construction est assez pauvre, " incomplète ". C'est pourquoi je suis toujours à la recherche de cinéastes capables de faire des films mieux construits que la moyenne.

 

Cahiers. Quelle est l'origine du projet Chinese Ghost Story ?
Tsui Hark. Au départ, il y a un livre écrit pendant la dynastie T'sin par un romancier chinois. C'est un livre très épais qui contient une centaine d'histoires de fantômes. Des histoires que l'on me racontait dans mon enfance. On retrouvait l'esprit de ces histoires dans certains films de l'époque. Mais depuis, on ne fait plus ce genre de films. Le metteur en scène, Ching Siu Tung, est venu me voir pour me demander de lui donner une idée parce que son précédent film n'avait pas très bien marché. Il cherchait un sujet et je lui ai proposé Chinese Ghost Story. Ça fait très longtemps qu'on n'avait plus vu d'éléments romantiques dans les films de Hong- Kong et c'est pour cela que nous avons décidé de faire le film.

 

Cahiers. Vous connaissiez bien Ching Siu Tung ?
Tsui Hark. Notre amitié remonte à l'époque où nous travaillions tous deux pour la télévision. Il a fait ensuite deux films pour Golden Harvest et je pense qu'après cela, il cherchait une autre direction. Il est donc venu me voir. Nous nous sommes dit : Pourquoi ne pas faire un film ensemble ? Et on a lancé ce projet en 1985. Je le connais bien, je connais sa personnalité et son style. C'est pour cela que je lui ai suggéré de mettre en scène Chinese Ghost Story.

 

Cahiers. Vous n'êtes pas très satisfait de votre travail avec les effets spéciaux dans Zu. Pour Chinese Ghost Story, quel était votre parti pris ?
Tsui-Hark. Le fantastique de Chinese Ghost Story est très différent de celui de Zu. Il y a un aspect satirique dans Chinese Ghost Story, dans tout ce qui concerne les rapports humains et sociaux. Il fallait éviter quelque chose de trop fort du point de vue technique. Il fallait donner un aspect organique au film, qui soit en phase avec le caractère émotionnel de l'histoire. Quand on a réfléchi aux effets spéciaux, on a préféré éviter le côté " high-tech " en essayant de donner au film un style visuel plus chinois, plus oriental. Nous avons eu des problèmes : nous n'arrivions pas à nous décider quant à la laideur de certains effets. Si le film devenait trop horrible, ça ruinait tout son caractère romantique. Notre parti pris était très différent de celui qu'on trouve d'habitude dans les films d'épouvante : nous voulions du romantisme. Les Allemands ont très bien su saisir cela à l'époque du muet avec des films comme Nosferatu. Notre direction était similaire : une histoire de fantômes, romantique mais aussi spectaculaire, avec une réflexion sur la vie et la mort. On ne voulait pas donner au film un style Science-fiction : les effets spéciaux devaient être très bien dosés, calibrés, par rapport au romantisme général. La langue géante nous a posé beaucoup de problèmes : elle ne devait pas être trop laide ; par moments on dirait un organe humain. On a longtemps hésité là-dessus parce que cette langue est un peu ridicule. Quand on a regardé les premiers rushes, ça nous semblait ridicule (rires) mais on l'a gardée. Les morts vivants dans le grenier sont moins horribles qu'ils auraient pu l'être. Nous recherchions un équilibre dans le film. Si le film devenait trop " soft " le résultat pouvait être décevant. Si en revanche les éléments horrifiques prenaient trop d'importance, on passait à côté du sujet du film.

 

Cahiers. Combien y-a-t-il d'effets spéciaux dans le film ?
Tsui Hark. Pour tout vous dire, j'ai déjà oublié ! (rires) Il y a beaucoup d'humour dans les effets spéciaux du film. Mais je serais incapable de vous dire combien il y en a. Je dirais qu'il s'agit d'un nombre moyen - en tous cas moins que pour Zu.

 

Cahiers. Tout a été " storyboardé " ?
Tsui Hark. Uniquement les séquences avec truquages. Mais pour le reste du film, on n'en a pas eu besoin.

 

Cahiers. Quy a-t-il de spécifiquement chinois dans Chinese Ghost Story ?
Tsui Hark. L'héroïsme du film est très chinois. Le type avec la barbe, le " swordsman ", agit toujours suivant une certaine philosophie de la vie. Il vit reclus, il survit. Son but, c'est de sortir de sa retraite uniquement pour sauver la vie des gens - c'est très oriental, très chinois. Tous les rapports humains décrits dans le film sont typiquement orientaux. Les personnages ne sont pas très directs mais ils restent très proches les uns des autres. Ils ont peur de trahir leurs émotions...

 

Cahiers. Quelle a été votre contribution au film ?
Tsui Hark. J'ai mis en scène des passages et j'ai passé beaucoup de temps à écrire l'histoire, le dialogue, certaines scènes. Il faut toujours donner le plus possible à un film...

 

Cahiers. A quel stade vous êtes-vous le plus impliqué ?
Tsui Hark. Essentiellement le scénario. Quant aux effets spéciaux, ils n'ont pas posé trop de problèmes parce que Film Workshop possède son propre laboratoire d'effets spéciaux. L'accueil du film en Europe nous a surpris a cause du fait qu'il y a pas mal de musique dans Chinese Ghost Story et des chansons. C'est toujours difficile de prévoir comment des spectateurs d'une autre culture réagissent à ce genre de choses. La danse du moine par exemple...

 

Cahiers. Les gens aiment beaucoup ce passage.
Tsui-Hark. C'est assez surprenant parce qu'on ne s'attendait pas à ça. Nous pensions dès le début que le film serait plus beau avec de la musique. Mais si on avait pris en compte la réaction des Européens et des Américains, le film n'aurait jamais été fait (rires). C'est pour cela que la réaction à l'étranger m'intéresse. La danse du moine, le " swordsman " : c'est très chinois. Les guerriers de ce type chantaient et buvaient et nous avons grandi avec cette culture : ça nous amuse beaucoup.

 

Cahiers. Comment peut-on comparer Chinese Ghost Story avec le reste de la production de films d'action à Hong-Kong ?

Tsui Hark. C'est difficile, parce que le film était ciblé de façon différente. En réalité, c'est une histoire d'amour, comme on n'en fait plus. Quand on a commencé à travailler sur le film, on s'attendait à une catastrophe commerciale (rires). Le film a très bien marché. Mais au départ, on a juste fait le film que nous rêvions de voir. Quant aux scènes d'action, elles sont là pour rendre le drame plus intense.

 

Cahiers. Parlez nous de Chinese Ghost Story 2 : on m'a dit que vous utiliseriez des effets par ordinateur.
Tsui Hark. Effectivement, on y a pensé mais il y a des problèmes de budget. Dans le film il y aura un moine diabolique qui se transforme en monstre. Il se transforme en serpent, un serpent gigantesque. On a d'abord pensé utiliser des effets par ordinateur pour ce serpent mais, pour des raisons budgétaires, il se peut que l'on utilise à la place un modèle réduit. Il y a d'autres problèmes... Les acteurs sont très difficiles à contacter parce qu'ils travaillent sur d'autres projets.

 

Cahiers. Votre dernier film s'appelle King of Chess...
Tsui Hark. Oui, il est en post-production et devrait sortir bientôt. Le film est inspiré de deux romans écrits en Chine et à Taiwan, qui traitent du même sujet. C'est une histoire très compliquée. Elle commence pendant la Révolution culturelle avec ce personnage qui rencontre un " King of Chess ". Trente ans plus tard, il rencontre un " King of Chess " * Le film montrera comment ces deux histoires se recoupent, à trente ans d'écart. On y verra deux sortes de Chinois, ceux du Taiwan aujourd'hui et ceux de la Chine sous la Révolution culturelle. On pourra s'apercevoir de leurs ressemblances. Ce sera un film sur la lutte entre les individus et non pas sur la lutte des individus contre un systèmes politique ou économique. Mais je crois que tout sera plus clair quand vous verrez le film. Enfin j'espère (rires).

 

Cahiers. Et votre projet avec King-Hu ?

Tsui Hark. Il est en pré-production...

 

Cahiers. Vous le réaliserez avec King-Hu ?
Tsui Hark. Non, je le produirai et King-Hu et Ann Hui le co-réaliseront. L'histoire est inspirée d'un roman très populaire en Chine. Cela fait 25 ans qu'il est lu en Chine, à Taiwan, à Hong-Kong. C'est l'histoire d'un livre volé dans un Palais, un livre d'arts martiaux très important parce qu'il permet d'acquérir la maîtrise des arts rnartiaux. En fait, le livre est associé au pouvoir. Ce sera un film sur la volonté de pouvoir. Le titre du livre est aussi le titre d'une chanson qu'on pourrait traduire mot à mot : " Sourire avec fierté au monde ". Le film décrira la façon dont tous les personnages survivent à l'intérieur de l'univers.

 

Cahiers. Quelles sont vos relations avec les autres metteurs en scènes de Hong-Kong ?
Tsui Hark. Oh... Gros problèmes (Tsui Hark éclate de rire). On se hait (rires). Produire un film, comment vous dire, c'est comme un mariage. On partage une idée, toujours... Disons du metteur en scène qu'il est l'épouse et du producteur qu'il est le mari. C'est une relation faite d'amour et de haine. Si le film est réussi, tout le monde est heureux. Si ça rate, alors c'est la haine... Comme dans un couple d'amants.

 

Cahiers. Ce coup-ci, vous aurez affaire à deux " épouses "...
Tsui Hark. C'est ça, exactement ! (rires). J'ai beaucoup réfléchi à leur association. Par moments il y a le risque d'un clash et ça peut être frustrant. Vous savez, il arrive qu'on discute beaucoup à plusieurs et qu'au bout d'un moment on se rende compte qu'on ne parle pas de la même chose. C'est un risque... En ce moment on constitue une " Directors Guild " à Hong-Kong (une corporation de cinéastes) et on est sur le point de faire un film avec tous les metteurs en scène de Hong-Kong. Ça va être une vraie guerre ! (rires). On va essayer de réunir tous les cinéastes de Hong-Kong sur le film.

 

Cahiers. Vraiment ? Et vous y participerez ?
Tsui Hark. Au niveau du casting et de la production. On lève des fonds pour la Corporation parce qu'il faut qu'on achète des bureaux... En plus de cela, on va créer une immense bibliothèque à partir des documents appartenant à tous les metteurs en scène. Puis on fondera probablement une école destinée à enseigner aux jeunes le métier de cinéaste. Pour ça il faut de l'argent. C'est pourquoi on essaie de réunir tous les cinéastes de Hong-Kong pour écrire et réaliser un seul film... Il y aura à peu près cent cinéastes sur le projet...

 

Cahiers. Ça va être un film énorme !
Tsui Hark. A mon avis, ce sera surtout film avec d'énormes problèmes (rires). On va se crier dessus, se battre...

 

Cahiers. " A Chinese Directors Story " ?...
Tsui Hark. " A Chinese Ghost Story of Chinese Directors " ! (rires).

 


(Entretien réalisé à Hong-Kong par téléphone le 8 décembre 1988 ; traduit de l'anglais par Nicolas Saada)    Retour au Sommaire principal


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