MADE IN HONG KONG :

 

TSUI HARK L’AFFAME

 


 

Paris, 2 heures du matin - Hong Kong, 9 heures : sur la ligne, à l’autre bout du fil, Tsui Hark
Tsui Hark : En 1977, lorsque je revins à Hong Kong des Etats-Unis où j’avais passé 3-4 ans, étudiant entr’autres, à New-York le documentaire, je cherchais du travail à la télévision. Après pas mal de démarches, je finis par pouvoir réaliser, pour une station, un "soap opéra". Puis quelques neuf mois plus tard, quelqu’un d’une autre station me confiait la réalisation de la série TV Gold Dagger Romance. La série ayant reçu un très bon accueil critique, je fus accepté dans l’industrie du cinéma. Et là, je fis mon premier film : Butterfly Murders. Je m’étais dit, les films d’action sont tous plus ou moins des films de Kung-fu, peut-être que je peux faire quelque chose de différent qui ne soit pas que du simple kung-fu. Alors j’ai choisi de déplacer l’action, de la situer avec en arrière plan une certaine idée du futur. Je traitais un classique film à costume de façon "futuristique"... C’est peut-être pour ça que le film n’a pas très bien marché. Ensuite, j ’ai fais quelques autres films un peu plus aléatoires jusqu’à mon sixième Zu Warriors. La relation entre tous ces films tient à ce que j’ai toujours essayé de concilier la façon traditionnelle de faire du cinéma avec les contraintes de l’industrie. Parce que, sans cesse, il y a les producteurs essayant de limiter mes intentions. Ainsi, depuis mon début dans le cinéma, il y a 6 ans, je peux dire que les deux premières années, mes intentions sont restées fidèles à elles-mêmes; après ces deux années, pendant les quatre années qui ont suivi, les producteurs ont essayé de me limiter à un certain type de production qu’ils voulaient que je fasse. Cela a duré 4 ans. Et maintenant que j’ai fini mon nouveau film, je crois que j’ai tourné une page dans ma façon de voir les films, que j’ai fais une délimitation à ma créativité. Et quand l’on me demande quel est le fond commun à tous mes films, de Gold Dagger Romance à Zu Warriors en passant par Butterfly Murders, ce n’est pas tellement une question de technique ou de thèmes, mais c’est dans la façon dont je vois les films et dont, aussi je me vois moi-même, avec mon passé, mes racines. avec une certaine idée du cinéma que j’ai depuis mon enfance.

 

Daily Planet : Concernant Zu Warriors, à quels problèmes avez-vous dû vous confronter pour tourner les séquences de ballets aériens ?
Tsui Hark : Il y a dans le vieux cinéma, celui des années 40-50, de nombreux exemples d’histoires du type de Zu, écrites avec beaucoup de fantaisies et de trucages. Ces films n’étaient pas très bien faits parce que les connaissances techniques étaient limitées. Le romanesque des décors, la fantaisie des situations, tout ça participait d’une conception très romantique et finalement très abstraite des choses. Le plus important pour nous était d’éliminer toutes ces conceptions désuètes du passé, il fallait trouver un moyen de n’être pas aussi abstrait auprès du public. Quand je dis ne pas être trop abstrait, il fallait trouver une forme très concrète de montrer, par exemple, deux entités flottant dans une lumière de mort. Il fallait voir physiquement ces êtres voler dans les airs. Le meilleur procédé, dans ce cas-là, était le Blue Screen. Un procédé très onéreux mais qui faisait gagner beaucoup de temps. Je travaillais avec des techniciens hollywoodiens : Robert Blalack, Peter Corey et, également, Chris Cassidy qui fit l’animation de Tron. Le problème était : jusqu’à quel point ce qui avait été storyboardé, pouvait-il être réellement montré dans les limites du budget. Nous avons dû, au bout du compte, séparer les techniques et en revenir aux vieilles astuces des films d’autrefois, utiliser des filins sur certaines séquences comme dans les vieux films de Hong Kong. Tout ça pour des questions de sous !

 

Daily Planet : Zu est un film très rapide. Il y a certains bruits selon lesquels il y aurait un autre montage plus lent ?
Tsui Hark : Le problème avec Zu est que nous avons justement enlevé à certaines séquences beaucoup de prises avec des effets spéciaux faits de bric et de broc, sur le plateau, et qui n’étaient pas satisfaisants. En particulier dans la séquence du palais où la femme essaie de tuer le moine. Ce qui fait que cette séquence est plus rapide qu’elle ne devrait être. Et que le spectateur peut avoir certaines difficultés à comprendre parce que cela va trop vite pour lui.

 

Daily Planet : We’re going to eat you, votre deuxième film, joue particulièrement sur les couleurs. Cela se rattache-t-il à une certaine tradition du cinéma de Hong Kong ?
Tsui Hark : J’ai tourné ce film assez normalement. Je ne tenais pas spécialement à accentuer les couleurs, parce que l’arrière-plan de l’histoire se situe dans un village de la Chine Ancienne, et, pour cette raison, la tonalité générale tourne autour du brun. L’histoire me semble plus intéressante. C’est le monde vu à travers les yeux d’un cinglé. Et la façon dont il regarde le monde implique que l’on ne sait si le monde existe réellement. Ca pourrait être une histoire surréelle, mais, en fait, c’est une façon très cynique de décrire le monde. Dans cette optique, je trouvais amusant de titrer le film : "We’re going to eat you"! (Nous allons vous bouffer!)

 

Daily Planet : Appréciez-vous le cinéma "gore"?
Tsui Hark : J’aime par-dessus tout l’humour. J’aime utiliser tous les moyens possibles pour faire de l’humour noir. Toutes ces techniques de films d’horreur sont très drôles et le sang, ma foi, peut être une couleur très intéressante... Beaucoup de gens furent choqués par We’re going to eat you. Ils ne pouvaient pas en croire leurs yeux. Parce que, à la fin du film, il y a cette belle femme qui ouvre le corps du bandit et en sort le coeur encore palpitant pour le montrer au public. Et je finis l’histoire sur ce plan!

 

Daily Planet : Vous aimez la provo?
Tsui Hark : Oui. Mais vous savez, le début du film est encore plus provoquant que la fin!...

 

Daily Planet : Don’t play with fire (L’enfer des armes) est très violent. Il y a des scènes de torture dans l’usine et le sadisme avec le chat et la souris. Est-ce la version la plus violente?
Tsui Hark : La première version que j’avais faite, fut, dès le début, interdit par la censure, ici à Hong Kong. Ils n’ont même pas demandé à ce que certaines séquences fussent coupées. Le film fut totalement interdit. Il y a même eu toute une controverse autour de ça. Particulièrement, autour du fait que je montrais des étudiants en train de préparer des bombes. Certains journaux s’indignèrent que l’on montre de tels actes et jugèrent le film comme dangereux pour la communauté. Donc, le film fut interdit, jusqu’à ce qu’il fût remonté de manière plus décente et, alors autorisé. Je ne sais pas quelle version vous avez en France. Probablement celle, avec les étudiant essayant de conduire une voiture et écrasant un passant... J’ai des problèmes réguliers avec la censure : ils sont très "sensibles" à ce que je fais. Dès que j’ai terminé un film, ils veulent le voir, ils se ruent en projection privée pour s’interroger à chaque fois s’ils vont l’accepter ou non. Ils m’ont donné un surnom, du genre le Réalisateur bestial ou quelque chose dans ce goût là!...

 

Daily Planet : Quels problèmes avez vous eus sur Mad Mission 3? Qu’auriez vous fait réellement avec un sujet aussi timbré?
Tsui Hark : Le seul intérêt qu’avait Cinema City à produire cette comédie était de prolonger une formule qui rapportait gros : faire une suite à Mad Mission 1&2. Personnellement, je trouvais assez rigolo de réaliser un film d’espionnage avec des personnages à la James Bond. Je pouvais les exploiter et en tirer tellement de choses! A la fin, nous avions deux heures de film utilisables, mais étant obligés de faire avec le script, particulièrement nauséeux, nous avons dû les réduire à 90 minutes et jeter plein de séquences tournées au panier. Cependant je garde encore un certain respect pour le film pour deux raisons : la première, c’est la sagesse avec laquelle la production a su aborder les problèmes techniques. Pendant près de trois ans, ont été conçues des séquences de cascades réellement intéressantes. La seconde, c’est d’avoir su développer entre les personnages de vrais rapports de force comme dans les meilleurs comédies. Pour le reste, nous avions, le producteur et moi, différentes façons de voir le film. Le film qui se faisait, n’était pas le film que j’avais dans la tête. A peu près autour du dixième jour de tournage, je me suis rendu compte que le film que je voulais faire était différent de l’original. En plus de cela, il faut ajouter que pour des raisons de planning, il fallait tourner à une vitesse express ce qui n’arrangeait pas les choses.

 


Interview donné à Starfix n°21, décembre 1984 dans la rubrique intitulée Daily Planet


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