Jackie Chan dans Police Story

 

Interview : Jackie Chan

 


 

Lors de votre conférence de presse à Paris vous aviez déclaré que vous vous limiteriez dorénavant à un projet par an. Or, ces derniers mois, vous avez sorti Island of lire, Twin Dragons et Police story 3...
je ne suis plus un jeune homme ! je ne peux pas attendre deux ans entre chaque film. Si je devais réaliser tous mes projets, il me faudrait au moins dix ans; mais dans dix ans, j'aurai presque cinquante ans et je n'aurai plus l'énergie nécessaire pour faire mes cascades. Alors je prends d'autres réalisateurs et je me contente de superviser. je n'ai donc pas à m'occuper du casting ou des repérages. J'arrive sur le plateau et je fais ce que l'on me demande. De cette manière il y a de fortes chances que dans les deux ou trois ans à venir je sois arrivé à tous les mener à bon port. Il me reste encore à faire Armour of God 3 (dont les deux premiers opus sont sortis en France sous les titres respectifs de Mister Dynamite et Opération Condor NDLR.), Drunken Monkey 2 et un projet de western.

 

Vous avez également déclaré à cette même conférence que vous faisiez des films familiaux, or dans Police story 3 vous tuez une flopée de bad guys...
Le point de vue de certains réalisateurs diffère du mien. Il m'est plus difficile de refuser lorsque je ne suis qu'acteur. Si le réalisateur a déjà tout prévu, je ne fais que suivre ses instructions. Mais si la violence dépasse certaines limites ou s'il y a des scènes de sexe, j'exerce quand même mon droit de véto. Dans Police Story 3, la violence est circonscrite à des moments très précis.

 

Le film que vous venez d'achever, City Hunter, est tiré d'une bande dessinée japonaise (manga) dont le personnage principal, Ryo Saeba, est un obsédé sexuel. Comment avez-vous fait pour le transposer ?
J'ai tout coupé ! (Rires) Plus exactement, étant donné que le héros du manga est très familier du public, j'ai élagué juste ce qu'il fallait. Par exemple, quand je regarde une fille, je fais une grimace ou quelque chose d'apparenté, mais rien de vraiment explicite.

 

Comment travaillez-vous avec vos cascadeurs ? Les entraînez-vous ?
je les forme. Le champion poids lourd de full-contact de Hong Kong fait partie de mon équipe, et je l'entraîne pour qu'il ne devienne pas qu'une machine capable de tuer d'un seul coup de poing. je lui apprends à se contrôler, à rendre son coup de poing crédible pour le cinéma, un coup de poing qui ait l'air de pouvoir tuer.

 

Que pensez-vous de Police Story 3 ?
je ne sais pas... je ne sais vraiment pas... L'histoire est loin d'être correctement charpentée, mais il y a beaucoup d'énergie dans les scènes d'action. Le public n'a pas le temps de souffler; il n'a pas le temps de penser à l'histoire. Si le public a aimé, cela veut dire que le film est bon. S'il ne l'avait pas aimé, c'est qu'il aurait été mauvais.

 

Pourquoi jouez-vous au casse-cou dans vos films ?
Parce que cela me rend heureux. Bien sûr j'ai peur ! je ne suis pas Superman ! Mais après une cascade je suis très satisfait, surtout lorsque je vois le public rester bouche-bée. J'aime exécuter des cascades. J'ai envie de faire des films dont le public se rappellera. Ce qu'on appelle en Asie " film d'action " n'a rien à voir avec la définition qu'en donnent les Américains. Pour eux, un film d'action c'est Terminator 2. Alors que dans nos films il n'y a que de l'action pure, aucun effet spécial. On le fait pour de vrai. Si je saute du haut d'un immeuble jusqu'au sol, je le fais en un plan. je laisse le public voir ce que je fais. Il n'y a pas de montage. C'est ce qui fait notre succès.

 

En tant que producteur, vous avez seulement produit des films d'auteurs comme Rouge de Stanley Kwan. Comptez-vous continuer dans cette vole ?
Oui. Tout dépend du scénario. D'abord, je jauge le réalisateur sur sa sincérité. Beaucoup de réalisateurs se fichent de ce qu'ils font. Ils vous envoient le script, prennent votre argent et font n'importe quoi. J'ai perdu beaucoup d'argent de cette manière-là.

 

Il semble que, pour vous, la morale soit très Importante au cinéma. Vous ne tuez pas, vous refusez les scènes d'amour. Pourquoi ?
Parce que je sais que beaucoup de jeunes enfants voient mes films. J'essaie toujours de montrer le bon exemple en tant que réalisateur. C'est devenu ma marque de fabrique. je n'essaye pas de faire de la politique, mais c'est la façon dont j'envisage le cinéma.

 

Comment préparez-vous les scènes d'action ?
En faisant un storyboard très détaillé. Et en les préparant très longtemps à l'avance. je chorégraphie les scènes d'action à l'image d'un ballet afin que le public ne regarde pas uniquement une bagarre mais ait aussi l'impression de voir de l'art.

 

Que pensez-vous des films d'action ricains ?
A une certaine époque nous avons beaucoup appris des films occidentaux. Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Nous réalisons ce qui se fait de mieux en terme de films d'action, sauf si vous entendez par films d'action des films fantastiques tels que la Guerre des étoiles. Il est évident que pour ce type de spectacle, nous n'avons pas les gens compétents. je crois sincèrement que les films d'action sont les seuls à pouvoir rendre le cinéma de Hong Kong populaire car ils touchent tous les publics.

 

Il semble que vous soyez revenu, ces dernières années, à des films à budgets plus restreints...
Ce n'est pas juste. Il se trouve seulement que je ne réalise plus les films dans lesquels je joue. Car si j'étais à la place du réalisateur, j'exigerais ce qu'il y a de mieux... Si j'avais mis en scène Twin Dragons (Double Dragon en vidéo, un film où le sieur Chan interprète deux rôles NDLR) j'aurais refusé de tourner certaines scènes faute d'infrastructures adéquates. J'aurais carrément arrêté le tournage. Mais comme tout le monde paraissait satisfait...

 

Que pensez-vous du cinéma actuel de Hong Kong ?
Sa qualité baisse. Lorsqu'un réalisateur comme Tsui Hark s'applique à remettre les films en costumes à la mode, une ribambelle d'autres compagnies marche dans ses pas et refait sans cesse le même film avec la même histoire, le même réalisateur, en ne changeant que les acteurs. Ils épuisent donc le marché très vite. Si mes films ont toujours du succès, la raison en est simple : j'ai mon style. Et ils savent qu'ils ne peuvent pas faire " du jackie Chan " car ils n'ont ni les moyens financiers, ni Jackie Chan, ni le marché à l'exportation pour se le permettre. La plupart des producteurs refont donc sans cesse les mêmes films. Exemple parfait : les histoires de fantômes. Il y en a eu des centaines, et au bout de deux mois, plus personne n'allait les voir. Face à un tel système la médiocrité règne forcément. De surcroît tout le monde va voir les grandes stars que le film soit bon ou mauvais. A contrario, personne ne se déplacera pour une star montante dans un excellent film. Le public accorde peu d'importance à la qualité, il veut juste savoir qui sont les acteurs. Si c'est Jackie Chan ou Maggie Cheung, aucun problème. Autrement... J'essaie tant bien que mal de jouer dans des films qui soient d'un bon niveau, mais la majorité du public qui se déplace dans les salles n'en a rien à faire. Que ce soit Police Story 1 ou 2, ou Project A, peu importe le titre puisqu'ils viennent voir Jackie Chan.

 

En mars 1992, un grand nombre d'acteurs et de réalisateurs ont organisé une Importante manifestation contre les triades. Pensez-vous qu'il y ait un danger réel pour les acteurs ?
Pas pour moi, en tout cas. En revanche, pour d'autres acteurs à succès, c'est ce qui se produit. La méthode est simple. Ils se pointent et disent approximativement cela: " je suis des triades. Vous faites un film avec moi sinon je vous fais peur, je vous tire dessus ou je fais sauter votre voiture... ". Le problème, c'est qu'ils ne sont pas prêts à payer pour avoir ces stars. Ils se mettent le tiers du budget du film dans les poches et ne règlent pas les acteurs. Et la plupart des stars ont peur d'aller à la police. je suis le premier a en avoir parlé dans les journaux. Depuis la manifestation tout va mieux. Du côté des triades, il y a eu des morts. Tant mieux, qu'ils se tuent entre eux ! Ils savent désormais que nous sommes forts, que nous nous serrons les coudes, que nous avons une ligne directe branchée sur le commissariat. Quel que soit votre business, il faut respecter les règles. Produire des films comme ils le font abouti nécessairement à un moins-disant qualitatif et à la désertification des salles. Il est ensuite on ne peut plus difficile de redresser la barre.

 

Où en est le projet de cinémathèque à Hong Kong ?
je n'en sais rien. je me suis occupé de beaucoup de choses déjà : le club des cascadeurs, la guilde des réalisateurs, les triades, les manifestations... J'en fais déjà beaucoup ! Mon éducation est limitée. je suis autodidacte. Maintenant, j'ai décidé de m'occuper moi, je poursuis mes projets, C'est tout...

 

N'est-il pas difficile pour les réalisateurs que vous engagez de suivre vos méthodes ?
Non, parce que même si je les incite à choisir certains angles, certains plans, ils peuvent toujours me faire part de leurs idées. De toute façon j'engage toujours les meilleurs cadreurs et les meilleurs réalisateurs, ce qui me permet de n'avoir qu'à superviser l'ensemble. Ainsi j'ai le temps de m'entraîner, de trouver de nouvelles idées.

 

Le plus difficile dans votre passage à la réalisation, ce fut quoi ?
Essayer de rendre le film le plus intéressant possible. Vous devez pour chaque scène vous demander si le public va l'apprécier. En Asie, le public n'aime pas les scènes de dialogues; je dois donc penser pendant ces scènes à des contrepoints capables de retenir l'attention du spectateur. Ensuite, il faut chorégraphier les séquences d'action. Il faut penser à tout. Une fois le tournage terminé, je m'attèle à la post- production. Enfin, dernière étape, les versions multiples

 

Vous tournez un film avec Kirk Wong (Gun Mon). Quel en est le sujet ?
Cela s'appelle Crime Story. C'est une histoire vraie qui s'est passée à Hong Kong et qui relate le kidnapping d'une personne très riche par les triades. Kirk Wong a fait de très longues recherches a propos de cette histoire. Avec ce film, je veux changer un peu de registre, pas toujours rester dans le manga, interpréter un rôle sérieux de policier. Je veux alterner les deux genres. J'essaie d'explorer plusieurs voies complètement différentes. Ensuite je devrais enchaîner sur un western réalisé par Wayne Wang (Slamdance NDLR).

 


Propos recueillis par Julien Carbon et David Martinez


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