WINDTALKERS

Les messagers du vent


Depuis 1993, date de son arrivée sur le sol américain, chacun tente de se persuader que le prochain projet de John Woo sauvera le précédent. Certains espèrent même que John Woo retournera un jour à Hong Kong (pour quoi faire, on se le demande…). Bref, il est couramment admis que John Woo n’a pas fait un seul film du niveau des ses productions hongkonaises depuis qu’il a traversé le pacifique. Et c’est (presque) vrai. Même une réussite comme Volte/Face, à l’orée de films comme Le Syndicat du Crime ou de The Killer, est une déception. Seulement les conditions dans lesquelles ses films ont été réalisés sont tellement opposées qu’il s’agit bien d’une erreur que d’adopter la même grille de lecture pour les analyser. Depuis qu’il a débarqué à Hollywood, et malgré la protection de son producteur Terence Chang, John Woo n’a eu de cesse de se battre avec le système, Mission Impossible 2 semblant l’extrême à ne plus atteindre : son cinéma ne lui appartenait plus. Bref, John Woo a dû, comme un débutant, prouver aux exécutives des studios qu’il était capable de réaliser des films et de faire de l’argent avec. Paradoxalement, c’est grâce au succès financier de MI 2 que John Woo a enfin pu, au bout de dix ans, s’atteler à un projet qu’il a lui-même choisi et qui lui tient particulièrement à cœur.

Windtalkers : Les messagers du vent débarque donc sur nos écrans aujourd’hui avec une réputation qui laisse préjuger du pire : la sortie a sans cesse été repoussée, le film a subi plusieurs remontages et il a été un bide monstre aux Etat-Unis où il a rapporté à peine le quart de ce qu’il a coûté. Pourtant, Windtalkers est une réussite majeure dans la filmographie de John Woo et c’est sans aucun doute son film le plus personnel depuis qu’il est à Hollywood. L’erreur, bien sur est de lui prêter les mêmes intentions que les films récemment sortis, comme Le Soldat Ryan ou encore La Ligne Rouge (auquel John Woo rend hommage dans un superbe plan au début du film), même si l’esthétique des ces films l’ont fortement influencé. Windtalkers, tout film de guerre qu’il soit, traite surtout et principalement du thème de l’intégration. Car au delà d’un épisode peu connu de la deuxième guerre mondiale (l’utilisation par l’armée américaine d’indiens pour crypter les transmissions radio), ce qui intéresse avant tout John Woo est l’Autre et son appréhension. Ceux qui s’attendent à une version made in Hollywood d’ Une Balle Dans La Tête en seront pour leurs frais.

Pendant la bataille du Pacifique, Joe Enders (Nicolas Cage impeccable) est un caporal qui, parce qu’il a obéi aux ordres, a perdu tous les hommes de son unité. Lui-même blessé et traumatisé, il se porte volontaire pour retourner au combat, mais il se retrouve à escorter Ben Yazhee (Adam Beach), un indien opérateur radio qui code les informations en Navaro pour que celles-ci ne puisse pas être interceptées par les Japonais. Mais sa vraie mission consiste surtout à s’assurer par tous les moyens (y compris le tuer) qu’il ne tombe pas aux mains des japonais. Alors qu’il se refuse toute sympathie avec lui, les aléas de la guerre vont l’obliger à changer sa position morale. On le voit, la thématique habituelle de John Woo (l’amitié, l’obligation ou la volonté de se conformer à un code moral, la rédemption) est présente tout au long du film, mais cette fois ci, elle est décuplée. En effet, pour la première fois chez John Woo, c'est de leur différence que naîtra un respect mutuel entre les protagonistes. Car, malgré le fait qu’ils se trouvaient chacun d’un côté différent de la loi, ce qui rapprochait les héros de John Woo, était que chacun admirait la même chose chez l’autre, ils étaient interchangeables, le flic pouvait être le tueur et réciproquement. Ici, la situation est différente et on peut la rapprocher du processus d’intégrations de John Woo au système hollywoodien. Le personnage de Ben Yazhee est sans aucun doute celui qui est le proche de lui depuis bien longtemps et Windtalkers est à ce titre son film le plus personnel depuis The Killer. Ben Yazhee vit dans le même pays que les autres soldats, mais ils ne se connaissent pas. L’histoire qui a vu naître les Etats-Unis (notamment les dernières batailles livrées contre les indiens ou bien leur déportation) est encore assez récente pour que les protagoniste aient pu les entendre raconter par leurs grand-parents , et ils n’ont bien souvent que cette vision des choses. Entre l’indifférence forcée d’Enders et le racisme de certains, Yazhee se retrouve perdu dans un environnement qu’il a lui-même choisi : il s’est porté volontaire pour aller au front. Pourtant, les choses vont changer. D’abord par l’intermédiaire de Ox (Christian Slater), chargé comme Enders de « protéger » un autre opérateur radio, Whitehorse (Roger Willie). Ox ne peut se résoudre à être aussi froid et détaché que Enders avec Whitehorse. Ensemble, ils vont tenter de se connaître mutuellement à travers la musique, donnant lieu à quelque belles scènes. A force de jouer, ils vont trouver un lieu d’entente où l’harmonica de Ox n’envahit pas la flûte de Whitehorse et où celle-ci ne domine plus l’instrument d’Ox. Ils sont maintenant sur un pied d’égalité. « Je crois qu’on arrive à quelque chose » dit Ox à Whitehorse, signe qu’au-delà des mots, ils ont trouvé le moyen de s’accepter. Phrase qui résonne en nous comme si John Woo, avec la mise sur pied du projet Windtalkers, s’adressait aussi à lui-même après tant d’années passées à Hollywood à se conformer aux exigences des producteurs.

Et même sur ce film, John Woo a dû batailler ferme pour imposer sa vision des choses. On est alors d’autant plus surpris de constater que malgré les remontages successifs, l’une des forces du film est la cohérence entre la thématique et la mise en scène, à l’image de la première bataille livrée par Ben Yazhee. Au début, nous n’avons droit qu’à des plans d’ensemble, qui déshumanise complètement le rapport que l’on peut avoir avec la réalité de ces hommes. On ne perçoit que des formes qui courent ou tombent sous les tirs d’artilleries, ces silhouettes ne nous concernent pas. Puis lentement, le point de vue change. D'une vue d’ensemble on passe à une vue rapprochée d’une unité, rendant palpable ses hommes. Cette fois ci, on se rend compte qu’ils tombent aussi sous les impacts de balles. Mais le mouvement en avant continue. De l’unité, on passe aux hommes qui la composent, Yazhee notamment cadré de plus en plus près. On l’accompagne pendant qu’il perd son casque et au lieu de le remettre immédiatement, il s’arrête un instant pour regarder la partie de lui-même qu’il a laissée chez lui : la photo de sa femme et son fils qu’il a mis dans son casque, le dévoilant et le rendant à ce moment précis encore plus vulnérable, donc encore plus humain. Cette approche que l’on a de Yazhee pendant la bataille contient le cheminement que va suivre Enders vis-à-vis de son « protégé » tout au long du film. L’inconnu qu’il ne veut surtout pas découvrir va, petit à petit, prendre forme devant lui et devant les autres, jusqu'à le faire douter. A ce moment là, ce n’est plus un opérateur radio qu’il accompagne, mais bien un être humain.

Cette lente prise de conscience d’Enders permet pour la première fois à John Woo de remettre à plat son cinéma. Il réussit enfin à se remettre en cause et à ne plus recycler les figures de son propre passé cinématographique. La facture presque classique en décevra certains, mais ce n’est pas ce qui préoccupe John Woo. Il était temps pour lui de s’affranchir du passé et le « classicisme » ici, n’est pas une mauvaise nouvelle (elle l’est d’ailleurs rarement pour ceux qui en tentent l’expérience). Il permet à John Woo d’évoluer dans des gammes habituellement absentes de son cinéma. Cette fois, il accorde autant d’importance aux scènes de bataille qu’aux passages intimistes. Un registre dans lequel il ne s’est pas forcement brillamment illustré jusqu’à présent et qui lui permet par la même occasion d’aborder sa chrétienté. En Asie, le christianisme n’est pas vraiment la religion majoritaire (très loin derrière le bouddhisme ou l’Islam). Et si sa chrétienté transparaît en filigrane dans certains de ses films, elle n’a jamais été un moteur de l’action ni un registre thématique récurrent chez lui. Joe Enders est catholique (et non pas protestant, courant majoritaire aux Etats-Unis), Yazhee connaît cette religion, il a même été élevé dans cette confession (comme John Woo) et si infime soit la différence entre le catholicisme et le protestantisme, elle est énorme, notamment sur les modèles de société qui en ont découlé. En franchissant le Pacifique, la position qu’occupe la confession de John Woo dans la société n’a pas changé, elle est toujours minoritaire. Mais à Hong Kong, les racines asiatiques de John Woo lui permettaient d’évacuer cette foi car finalement, il avait la même culture. Aux Etats-Unis, il en va tout autrement. Il fait maintenant partie d’une double minorité : chinoise et catholique. Faire des personnages principaux un indien et un catholique permet au film de s’élever dans une autre dimension spirituelle et de rendre caduque tous ceux qui tenteraient de réduire le film à un simple outil de propagande pour la bannière étoilée. D’ailleurs, les japonais ne nous sont pas montrés, preuve que John Woo se refuse à toute simplification. On ne vivra cet histoire qu’à travers les personnages de Enders et de Yazhee. En décrivant son parcours grâce au personnage de Yazhee, il se permet là une véritable profession de foi. Avant de mourir, Enders choisit de s’adresser à Marie. La Vierge n’occupe pas du tout la même place dans le cœur des catholiques ou des protestants. Elle est reconnue par les chrétiens comme la mère de l’humanité, de toute l’humanité. En entament un « Je vous salut, Marie », Enders ne prie pas pour lui mais pour les autres, pour Yazhee, pour toute l’humanité. Humanité qu’il aura découvert grâce à Yazhee (lui qui, physiquement ressemble tant à un japonais). L’espace d’un instant, John Woo touche à l’universel. Il signe ici l’une de ses plus belles scènes, sans doute l’une de ses plus personnelles avec celle où Enders dessine une église sur un peu de farine disséminée sur une table, essayant par la même de renouer avec lui-même et sa mémoire et où, pour la première fois, on commence à comprendre qui il est.

Ce film marquera sans doute la rupture entre JohnWoo et les fans de son cinéma période hongkongaise. John Woo n’en a cure, il évolue, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on puisse lui faire. Un constat donc, John Woo a définitivement quitté Hong Kong, Windtalkers vient enfin prouver que ce n’est pas une mauvaise nouvelle.

David Aneas, septembre 2002


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