Udine 4

Le cinéma asiatique est-il asiatique?


Le programme du Far East Festival repose sur la double volonté de présenter des films récents, choisis parmi un large panel de pays asiatiques. Le spectateur découvre donc une photographie plus ou moins précise de la production cinématographique de là-bas, plutôt qu’une sélection qualitative  de films. Il est dès lors peu intéressant de se contenter de porter uniquement des jugements de valeur sur cette photographie, le tout venant en provenance d’Asie étant, quoiqu’en disent les fanatiques, n'est pas meilleur qu’ailleurs. En revanche, l’existence de ce festival et de ceux qui se développent un peu partout dans le monde en ce moment, est l’un des signes de l’augmentation des échanges culturels autour du cinéma. Les cinématographies nationales voyagent beaucoup plus facilement. Et même si le grand public ne s’y frotte pas, les professionnels sont, eux, largement influencés par ces échanges culturels. En raison de sa puissance économique, l’influence d’Hollywood vient évidemment à l’esprit. Mais il ne faut pas non plus oublier l’incroyable capacité d’assimilation des américains, qui n’hésitent pas à se nourrir de styles étrangers, comme l’a montré la percée du style Hong Kong dans le cinéma d’action américain. Dans ce brassage de plus en plus rapide, que deviennent les cinématographies asiatiques ? S’adonnent-elles à la mondialisation culturelle ou résistent-elles ? Loin d’offrir une réponse exhaustive, les quelques films vus à Udine permettent au moins d’esquisser quelques tendances.

 

Influences américaines

Si Hollywood s’inspire énormément de l’Asie ces dernières années, les films asiatiques ne manquent également pas de subir une influence très forte de la culture américaine. C’est le nouveau cinéma coréen qui vit ce fortement phénomène. Il faut dire que la présence américaine en Corée du Sud a contribué à importer là-bas le mode de vie occidental. Ainsi de nombreuses scènes parsèment les films où tout ressemble à ce que nous connaissons. La jeunesse se trémousse sur de la techno dans The Last Witness. Elle est vêtue de vêtements sports dans My Sassy Girl. Les deux héros de ce film jouent au squash ou vont dans une fête foraine qui ressemble à la foire du Trône… On pourrait multiplier à l’infini les exemples, le mode de vie des Coréens ne semble pas très différent du nôtre. Le film japonais All about our House, montre que cette influence touche aussi la jeunesse  japonaise puisque le mode de vie du jeune architecte qui doit construire la maison est celui d’un occidental.

Sur le plan esthétique, le cinéma coréen, et une bonne part du cinéma asiatique, vit également sous l’influence du cinéma américain. Il faut dire qu’en ce qui concerne la Corée, les films sont réalisés par une nouvelle génération de réalisateurs qui ont visiblement baigné dans la culture américaine. Sur un sujet politique propre à la Corée (l’opposition entre la Corée du Nord et du Sud), le réalisateur de The Last Witness traite son film en empruntant son esthétique à Seven, Mission Impossible ou Serpico. Les modes narratifs sont ceux des occidentaux comme Di Dharma, qui utilise le schéma du Buddy Movie pour mettre en scène une opposition entre des gangsters et des moines bouddhistes. Le « film making », c’est à dire les transitions, les effets de caméra… sont eux aussi largement empruntés aux méthodes occidentales. Et la Corée n’est pas la seule à mettre en cause puisque, même dans le film philippin de la sélection, La Vida Rosa, on pouvait apprécier des plans très influencés, comme, lorsque pour opérer la transition entre le départ du héros pour chez sa sœur et son arrivée, le metteur en scène fait un joli effet de grue sur le train en surélevant la caméra pour offrir un plan d’ensemble sur les quais de la gare.

  

Influences de la cinéphilie mondiale

Le succès d’un certain cinéma asiatique dans les grands festivals a généré une production spécifique, propre à satisfaire la demande internationale.  C’est surtout le cinéma chinois qui représentait le mieux cette veine à Udine. Le plus typique de cette mouvance était sans doute Spring Subway. Sous l’influence esthétique de Wong Kar Wai, le réalisateur propose une réflexion des plus traditionnelle sur le couple et son usure. Sans attache culturel précise, le film aurait pu se passer à Paris ou à New York. A l’autre bout de la chaîne un film comme Touched By Love joue plus sur les clichés misérabilistes propre à séduire le public occidental en montrant la vie courageuse des petites gens. Bien évidemment ce cinéma peut avoir de grandes qualités. Mais son projet exclut généralement les publics locaux. Dans ces conditions, identifier ces films à une région du monde a quelque chose de mensonger, puisque qu’ils s’inscrivent plutôt dans une logique internationale que comme la représentation d’une culture locale.

 

Résidus de culture asiatique

Réduire les films en provenance d’Asie à des produits occidentalisés serait aller un peu vite en besogne. Il existe encore heureusement certaines spécificités. En premier lieu, l’humour reste ce qui résiste le mieux à la globalisation. L’humour coréen et japonais semble assez voisin. On retrouve généralement un humour de répétition fondé sur les grimaces des acteurs et sur des chutes toujours brutales. A Hong Kong cet humour prend un tour plus cynique. Dans tous les cas l’exubérance du jeu des acteurs est de mise, ce qui est très mal vu chez nous où c’est l’humour fondé sur les mots qui est davantage utilisé.

Le traitement du surnaturel et les mécanismes de la peur sont encore très différents en Asie par rapport à qui se fait chez nous, comme le prouve le film coréen Sorum. Fondé sur l’ambiance et sur la fascination du fantôme, la scène choque n’existe pratiquement pas. Tout se joue sur des nuances, des petits effets. Véritablement remuant pour les asiatiques, ce travail sur l’étrangeté et la rencontre avec l’au-delà n’a pas grand chose à voir avec la conception occidental du fantastique et de l’horreur.

Dans un autre registre, les asiatiques sont également friands de scatologie. Pas un film de Corée n’échappe à sa petite scène de vomi. Les Hong-kongais, eux, préfère les toilettes. Évidemment, ces scènes sont perçues chez nous comme étant vulgaires. Et si les frères Farelli ont recours à ce genre de procédé, c’est par provocation, là où en Asie, il s’agit d’un élément banal des films.

Sur le plan de la narration, on trouve encore quelques films qui proposent une accumulation de récits comme le film philippin La Vida Rosa où se s’entremêlent une histoire d’amour, un polar, un drame social et des scènes de comédie. Le mélange des genres est également une donnée que l’on retrouve fréquemment. My Sassy Girls bascule ainsi de la comédie bouffonne au mélodrame. Enfin on observe parfois la présence du schéma cyclique inspiré par la philosophie bouddhique. Toujours dans My Sassy Girl, la jeune fille revit deux fois un même amour par exemple. Néanmoins il ne s’agit pas d’une conception radicale de la narration, comme peut l’être Legend Of Zu. Dans ce film, le réalisateur va jusqu’au bout d’une logique narrative sous forme de cycles. Les films d’Udine se contentent d’allusions plutôt discrètes.

  

La touche Hong Kong

A côté du cinéma commercial coréen et japonais, le cinéma de Hong Kong fait preuve encore aujourd’hui d’une vraie singularité. Rythme, découpage, cadrage, le style de Hong Kong n’est pas assimilable au cinéma occidental, contrairement aux autres cinématographies asiatiques. Deux exemples en ont fait la preuve à Udine. D’abord, on a pu voir Fat Choi Spirit. Film de Mah-Jong, s’inscrivant de le genre spécifique de la comédie de nouvel an chinois, l’intrigue et le style sont véritablement adaptés à l’esprit local. La façon de surjouer des acteurs (Lau Ching Wan est délirant), le découpage speedé, les parties incompréhensibles du Mah-Jong, témoignent d’un projet de cinéma qui ne s’inscrit pas dans les canons esthétiques du cinéma mondial. Le film My Life As Mcdull est également une démonstration de l’expression de la culture locale. Là encore, le film possède ce style très speedé. Mais surtout sa construction sur le mode de la chronique, comme Mes voisin les Yamada, présente le mode de vie hongkongais en multipliant les clins d’œil. Le spectateur qui ne connaît rien à Hong Kong aura bien du mal à comprendre tout ce jeu de références.

   

Penser qu’il existait par le passé un cinéma purement asiatique est une illusion. Néanmoins, le Japon ou Hong Kong par exemple avaient développé un style et des thèmes spécifiques. La mondialisation a remis en question ces héritages. Il ne s’agit pas d’adopter un point de vue réactionnaire en regrettant le bon vieux temps. L’époque actuel est passionnante précisément parce que les cultures de l’image sont en train de se redéfinir. Va t-on aller vers une uniformisation des styles, les éléments d’originalité se faisant vampiriser immédiatement ? Ou assistera t-on à un éclatement du style « mondial » ? Les discours aux jugements définitifs sur le cinéma ne tiennent jamais très longtemps. Attendons de voir comment se réorganise le cinéma en espérant que les surprises seront nombreuses…

 

PS : Merci aux organisateurs de nous avoir invité à leur festival dont l'ambiance est toujours aussi sympathique.

Laurent HENRY juin 2002


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