Cinéma
basé sur des formules et des stars, l’industrie de Hong Kong a également
assuré son succès grâce à la popularité permanente de la comédie.
Si la comédie de nouvel an chinois est le fleuron du genre à Hong
Kong, il en existe bien d’autres formes de ce genre tant décrié par
la critique. Il faut dire qu’historiquement, les critiques ont été séduits
par le cinéma d’action hongkongais. Le mépris traditionnel pour le
genre de la comédie s’est nourri sans difficulté des défauts de
films, qui, afin de plaire le plus possible au publique, sont généralement
démagogiques et consensuels.
Après la désaffection
du public local pour les films d’action, une page du cinéma de Hong
Kong s’est tournée. Marginalisés, ce sont devenus des produits
d’exportation, souvent financés par des capitaux étrangers, quand
ils ne sont pas faits ailleurs, avec le concours de quelques réalisateurs,
acteurs ou chorégraphes exilés. A Hong Kong, le cinéma continue sa
route en prenant toujours appuis sur des formules et des stars, sauf que
la comédie est désormais devenue pratiquement le seul genre exploité
à Hong Kong (on ne trouve plus que quelques films surnaturels et
quelques polars de série B).
C’est que le
public a énormément changé. Loin des angoisses de la rétrocession,
c’est aujourd’hui la crise économique qui le préoccupe surtout.
Dans ce contexte, le cinéma est devenu un moyen de détente, qui doit
éloigner des soucis quotidiens. Pour le cinéma de genre, les
Hongkongais préfèrent se tourner vers le cinéma américain, qui
surclasse les productions locales sur le plan technique. La comédie
romantique est donc la solution provisoire qu’ont trouvé les
producteurs. Ce genre leur permet en effet de jouer la
contre-programmation face à une machine de guerre américaine, tout en
offrant au public sa dose de divertissement. Et l’aspect romantique
permet de toucher un public féminin, prêt à se déplacer pour voir ce
genre de film.
Le
genre n’est évidemment pas nouveau, il y a quelques années déjà, C’est
la vie mon chéri, avait remporté un joli succès dans la catégorie.
Mais la recette actuelle s’est adaptée aux changements qu’a connu
la société hongkongaise. Aujourd’hui les héros des comédies
romantiques sont de jeunes bourgeois, travaillant dans le tertiaire, de
préférence dans les domaines les plus modernes comme les nouvelles
technologies. Ils ont de belles voitures et de jolies maisons. On est
loin des personnages de prolétaires que l’on trouvait dans ce genre
de films, il n’y a pas si longtemps. Où sont passés l’ouvrier
qu’interprétait Chow Yun Fat dans All About Ah Long, Les
musiciens fauchés de C’est la vie mon chéri ou la petite
fille modeste de He is a Woman, She Is A man… Les thèmes de la
survie économique ou l’amour entre deux personnes de milieux sociaux
différents, ne répondent sans doute plus à la situation actuelle. Si
la pression économique n’est pas absente des films, dans Needing
You le personnage féminin épaule l’être aimé dans le but de réussir
un projet déterminant sur le plan professionnel par exemple, elle ne
constitue pas un thème du film. Le lieu de travail est avant tout un
lieu de rencontre pour les couples en devenir, les activités
professionnelles un moyen de le construire.
Les
personnages ont en revanche assez peu changé. Le héros est toujours
aussi fade que par le passé. Il est beau et apparaît généralement
inaccessible, au début en tout cas, pour l’héroïne, soit parce que
c’est un homme à femme (Needing You), qu’il est célèbre (Dry
Wood Fierce Fire) ou même car c’est un gangster (Love Under
Cover). Il n’a pas grand chose à faire puisque le cœur de la
belle est conquis, tout juste doit-il se rendre compte qu’il l’aime
lui aussi. Mais il faut bien une bonne heure de métrage au beau nigaud
pour que se fasse la prise de conscience et il aura à exécuter une ou
deux actions pour prouver son amour.
Plus développé le
personnage féminin est construit pour faciliter l’identification de
la spectatrice. Pas extraordinairement belle, l’actrice est plutôt
commune. Son charme provient de sa fraîcheur et de sa spontanéité. A
ce petit jeu là, Sammi Cheng et Miriam Yeung perpétuent la tradition
de ce type féminin comme ont pu le faire Anita Yuen ou Charlie Young en
leur temps. Pour rendre le personnage attachant, la recette est toujours
la même. A chaque fois l’héroïne possède un petit côté
extravagant. Ainsi dans Needing You, Sammi Cheng se met à tout
nettoyer quand elle stresse ou, dans Dry Wood Fierce Fire, Myriam
Yeung se revendique constamment de sa famille de médecins adeptes du
kung fu. Mais l’héroïne est également assez maladroite et souvent
gaffeuse, ce qui lui donne une dimension comique et sympathique.
Films
ciblant surtout le public féminin, le discours sur les femmes est néanmoins
des plus conventionnels. Même si elles travaillent et sont indépendantes
financièrement, elles
restent largement subordonnées aux hommes et continuent d’incarner la
ménagère au service de monsieur. La folie du ménage de Sammi Cheung
dans Needing You renvoie le sexe féminin à sa condition de
femme au foyer. L’actrice seconde Andy Lau dans son travail pour
l’aider à réussir, la femme est au service de l’homme. La
misogynie légendaire du réalisateur Johnnie To ne suffit pas à
expliquer ce genre de scènes. Wilson Yip ne fait pas mieux dans Dry
Wood Fierce Fire, puisque l’héroïne aide l’homme qu’elle
aime à arranger sa maison et à faire la cuisine. Tous ces films
restent donc très conservateurs quant à l’image de la femme, de
l’homme et du couple.
Mais
si l’image de la femme se nourrit de stéréotypes rétrogrades, en
revanche le traitement de la romance ne s’inscrit pas dans la grande
tradition des histoires à l’eau de rose, où chaque étape de la
relation amoureuse est traitée avec un romantisme naïf, comme dans les
romans Arlequin. Sans doute faut-il y voir l’influence de la mentalité
hongkongaise qui aime à prendre les choses de la vie avec une certaine
distance et une bonne dose de cynisme. C’est pourquoi les héros et
les grandes scènes, qui ponctuent le récit d’une histoire d’amour,
sont souvent ridiculisés. A ce titre Dry Wood Fierce Fire pousse
très loin la dérision. Le premier regard des amoureux conduit la jeune
femme à se cogner le nez contre une porte vitrée qui explose en mille
morceaux. Après un champ / contre-champ au ralenti sur une jolie
musique, le cliché romantique du premier regard, largement parodié, se
termine sur les cris de douleur de l’héroïne. Quant aux premiers
mots échangés, ils finissent par un éternuement de la jeune fille qui
projette le sang, qui lui coule du nez, sur le pantalon du héros !
Ces scènes, comme beaucoup d’autres, montrent la distance et le
cynisme que prennent les réalisateurs face aux discours amoureux
convenus. En même temps, il ne s’agit pas de faire uniquement une
parodie d’une histoire d’amour. Les scènes comiques laissent régulièrement
place à des scènes plus intimes. La musique se fait alors plus douce,
l’exagération des clichés romantiques (les poses des
acteurs, les cheveux qui volent au vent, la multiplication des
champs / contre-champs…) s’atténue. Il semble que le but soit de
toujours naviguer entre la dérision et le sérieux. Dès que le récit
risque de tourner à la parodie, le sérieux resurgit, et de même la dérision
survient après le moment sérieux pour empêcher que le film ne se
prenne justement trop au sérieux. C’est dans ce balancement perpétuel
entre dérision et sérieux qu’on retrouve encore, dans ces comédies,
ce qui fait l’état d’esprit du cinéma de Hong Kong et, à travers
lui, celui de la population locale.
Dernier poumon économique
du cinéma de Hong Kong, la comédie romantique n’a pas encore trouvé
un réalisateur suffisamment subversif ou audacieux pour contourner les
lois imposées par le genre. Prisonniers des conventions, les réalisateurs
s’en tiennent toujours à une formule qui témoigne certes de la spécificité
de la mentalité de Hong Kong, mais qui restent trop stéréotypés et démagogiques
au regard des enjeux pourtant essentiels du thème abordé, l’amour...
Laurent HENRY août 2002