MILKYWAY IMAGE:

JOHNNIE S’EN VA EN GUERRE


Le déclin de l’industrie cinématographique hongkongaise résonne depuis quelques temps comme un leitmotiv dans la presse spécialisée. De nombreux facteurs poussent les critiques à nourrir de sérieuses inquiétudes quant à l’avenir du cinéma au sein de l’ex-colonie britannique: fréquentation des salles en baisse, développement du piratage sur VCD, augmentation des sorties de films étrangers, principalement américains et japonais, départ vers Hollywood des forces vives de l’industrie, acteurs, réalisateurs et producteurs. La conjonction de ces différents éléments aboutit forcément à de fâcheuses conséquences dont la principale est la forte chute du nombre de films produits à Hong Kong. Plusieurs maisons de production autrefois florissantes se retrouvent ainsi dans des situations périlleuses.

 La première édition du Far East Film Festival d’Udine, en 1999, a permis aux cinéphiles de découvrir une vingtaine de productions hongkongaise récentes. Quatre films se sont d’emblée détachés de cette sélection. Il s’agit de Too Many Ways to Be Number One (Wai Ka-fai, 1997), The Odd One Dies (Patrick Yau, 1997), Expect the Unexpected (Patrick Yau,1998), et A Hero Never Dies (Johnnie To, 1998). Ces quatre films ont la particularité d’avoir été produits par une nouvelle compagnie nommée Milkyway Image. Celle-ci fut fondée vers le milieu des années 90 par Johnnie To, un réalisateur-producteur travaillant dans le cinéma depuis plus de vingt ans. Après huit ans passés à la télévision, To a réalisé en 1980 son premier long métrage, The Enigmatic Case, un film d’arts martiaux en costumes. C’est en 1988 qu’il s’est fait réellement remarquer en co-signant pour la Film Workshop de Tsui Hark The Big Heat, un polar à la violence extrême. œuvre devenue culte à cause de ses scènes d’action sans concession, The Big Heat symbolise à merveille le système Workshop qui servira de modèle à To pour Milkyway Image. Trois réalisateurs travaillèrent pour ce film sous la direction de Tsui Hark, patron de Film Workshop, qui ne se contenta pas pour l’occasion du rôle de producteur. Il tourna ainsi plusieurs scènes lui-même afin d’obtenir le résultat escompté, mais n’est pas crédité au générique. Ce travail d’équipe va être le même au sein de Milkyway Image. Ne pouvant pas réaliser tous ses projets lui-même, Johnnie To va, comme Tsui Hark, engager d’autres metteurs en scène tout en surveillant leur travail de très près. Contrôlant ainsi tous les films produits, de leur écriture, à laquelle il participe souvent, à leur post-production, il se dégage des produits Milkyway une certaine cohérence autant thématique qu'esthétique.

All About Ah LongEn produisant trois polars de John Woo, The Killer (1989) et les deux premiers volets de la trilogie A Better Tomorrow (1986-87), Tsui Hark avait revitalisé il y a dix ans l’industrie hongkongaise et imposé une nouvelle esthétique. Le film policier devint ainsi le genre numéro un et les productions à inspiration «wooiéenne» se multiplièrent, engendrant par conséquent une certaine standardisation. Johnnie To, lui, échappa à la mode. Il réalisa des films de genres différents, allant du mélo (All About Ah Long, 1989) au kung-fu (The Barefoot Kid, 1993) en passant par la science-fiction (The Heroic Trio, 1993). En 1990, il produisit néanmoins un polar de Benny Chan, A Moment of Romance, film très proche des futures productions Milkyway Image. A Moment of Romance évite les plans trop esthétisants et se concentre sur les personnages autour desquels se construit l’univers diégétique. La tendance étant trop souvent à Hong Kong de privilégier les effets de style au détriment du récit, Johnnie To semble vouloir donner une plus grande importance aux scénarios. C’est ainsi que l’un des traits définitoires de Milkyway Image semble être la volonté de jouer avec l’attente du spectateur. Cette tendance est portée à son paroxysme dans Expect the Unexpected, dont le titre est d’ailleurs un avertissement au public: attendez l’inattendu! Tout au long du récit, de multiples rebondissements ne cessent de nous surprendre. Les cambrioleurs présentés au début du film n’auront guère d’importance par la suite, mais réapparaîtront par hasard dans les dernières minutes et tueront les héros lors d’un violent règlement de compte. Au milieu du récit, divers éléments nous pousseront à croire que l’héroine féminine a été séquestrée et tuée, mais ce ne sera finalement pas le cas. Elle sera même le seul personnage à ne pas mourir. Ce jeu sur l’attente du spectateur est également utilisé dans A Hero Never Dies et Too Many Ways to Be Number One. Dans ces deux cas, les titres sont là-encore des indices quant au déroulement du récit. Alors que les héros de ces deux productions meurent, un artifice scénaristique va permettre à chaque fois de ne pas les faire disparaître du film. Dans A Hero Never Dies,  le personnage principal sera transporté par son associé afin d’assister, même mort (!), au dénouement de l’intrigue, tandis que dans Too Many Ways to Be Number One il sera ressuscité grâce à un retour en arrière construit à la manière de «Smoking/No Smoking» d’Alain Resnais. Ce jeu sur la narration constitue ainsi l’une des caractéristiques principales du style Milkyway.

The Odd One Dies A Moment of Romance se terminait sur une séquence en montage alterné nous présentant d’un côté la mort du héros et de l’autre la course de sa fiancée venant le rejoindre. Cette fin au ton résolument pessimiste se retrouvera dans la plupart des films produits par Milkyway Image. Seul Too Many Way to Be Number One ne se finit pas sur la mort de son héros,  sa construction permettant des flash-backs visant à réparer les erreurs des protagonistes. Cette récurrence narrative n’est guère étonnante lorsque l’on sait que la plupart des scénarios Milkyway sont signés par Johnnie To et Wai Ka-fai. Les deux hommes s’efforcent ainsi, film après film, de construire un univers cohérent,  aux contours sombres et mettant en scènes des personnages loin des stéréotypes du cinéma hongkongais. On est loin des habituelles glorifications de mafieux ou de policiers auxquelles le cinéma de Hong Kong nous a souvent habitué. Les super-héros laissent ici la place à des personnages plus humains. The Odd One Dies nous présente ainsi la dérive d’un petit truand en quête de respectabilité, tandis que Expect the Unexpected nous raconte le quotidien de quelques policiers, dont l’un est interprété par Lau Ching-wan, acteur omniprésent des écrans depuis quelques années. Lau a tourné plus de quarante films depuis 1995, et est devenu le pilier de la Milkyway, apparaissant dans quasiment toutes les productions de cette nouvelle compagnie. Habitué au début de sa carrière à des rôles mélodramatiques, il  a rencontré Johnnie To il y a quatre ans. Celui-ci l’engagea dans son polar Loving You en lui offrant son premier bon rôle dans un film policier. C’est ainsi qu’il amorça un virage et excelle maintenant dans un tout autre registre. Incarnant tour-à-tour un pompier (Lifeline, Johnnie To, 19972 ), un flic (Expect the Unexpected) et un tueur à gage (A Hero Never Dies), il constitue actuellement l’une des figures incontournables des écrans hongkongais. Après A Hero Never Dies, Johnnie To l’a utilisé dans ses deux réalisations suivantes, Where a Good Man Goes et Running out of Time

Dans A Hero Never Dies, Lau Ching-wan incarne Martin, un tueur devenu cul-de-jatte suite à une fusillade. Ce film restera certainement comme l’un des meilleurs découverts à Udine en 1999. Il nous raconte l’histoire de deux tireurs d’élite, Jack et Martin, au service de deux triades ennemies. Suite à une alliance entre ces deux bandes, ils sont mis à l’écart par leurs chefs respectifs et, se sentant trahis et sans travail, décident de s’allier afin de se venger. Le film se présente ouvertement comme un western moderne, notamment à cause de cette thématique de vengeance. Jack et Martin vont, à la manière d’un Clint Eastwood, tout faire afin de tuer les personnes les ayant trahis. Pour revendiquer clairement cette influence venue du western, To a même affublé le personnage de Martin, d’un véritable look de cow-boy et le duel final se déroule dans un bar aux allures de saloon. A Hero Never Dies reprend ainsi les figures d’un genre du cinéma classique hollywoodien en les transposant à Hong Kong. Le personnage de Martin pourrait évoquer la trajectoire de Johnnie To lui-même. Ce dernier a, comme son héros, essuyé des échecs et s’est retrouvé blessé. Plusieurs de ses projets ambitieux n’ont pas tenu leurs promesses au box-office, ce qui a souvent entamé son enthousiasme. C’est le cas notamment de The Heroic Trio, film à l’influence venue du manga et réunissant trois des plus grosses stars féminines locales. Ce film, devenu culte pour les amateurs occidentaux de cinéma hongkongais – Olivier Assayas en a inséré des extraits dans son Irma Vep – n’a pas répondu aux attentes des spectateurs locaux. Afin de trouver son public, To s’est ainsi essayé à plusieurs genres mais, malgré certaines réussites, n’a jamais pu réellement s’imposer à Hong Kong. Son nom n’a jamais été synonyme de succès, ce qui l’a toujours obligé à aller trouver des financements dans différentes compagnies, personne ne voulant croire en ses projets. Cette période semble désormais révolue. Il a décidé de fonder sa propre compagnie, la Milkyway Image, ce qui lui permet dorénavant, grâce à une étroite collaboration avec son associé Wai Ka-fai, de monter les projets qu’il désire et ainsi de créé une œuvre cohérente grâce à des réalisations et productions de très bon niveau. De plus, il semble avoir finalement trouvé sa place dans un genre, le polar. Et comme Tsui Hark qui, au travers de Film Workshop, avait lancé de nouveaux talents comme Ching Siu-tung, il peut se vanter d’avoir produit les trois premiers films d’un réalisateur au potentiel esthétique et commercial prometteur, Patrick Yau.

The Longest NiteEn trois films à la réalisation sobre et efficace, son deuxième long métrage, The Longest Nite, a été projeté à Udine l’année dernière, Yau aura prouvé qu’il est l’une des personnes par qui passera l’avenir du cinéma hongkongais. Il fait preuve en effet d’un réel sens de la mise en scène et d’une bonne direction d’acteurs. C’est notamment le cas dans The Longest Nite qui nous raconte l’affrontement nocturne à Macao d’un flic et d’un gangster. Lau Ching-wan et Tony Leung Chiu-wai y sont très bons et Yau réalise un excellent polar à la photo très soignée. Il n’est ainsi pas risqué d’affirmer qu’il est sans aucun doute l’un des meilleurs réalisateurs apparu depuis le début des années 90. Au moment òu les executives hongkongais préfèrent produire de pâles copies de grands succès américains, le mérite de Johnnie To est à souligner; fonder une nouvelle compagnie au sein d’une industrie que beaucoup jugent morose et donner leur chance à de nouveaux réalisateurs est courageux. Espérons que l’avenir lui donnera raison et que d’autres suivront cet exemple. Ce n’est pas à lui seul qu’il pourra sauver le septième art local. Alors que beaucoup d’acteurs et de réalisateurs fuient Hong Kong depuis la Rétrocession de juillet 1997, il faudrait plus d’un Johnnie To ou d’un Lau Ching-wan pour faire venir le public en masse dans des salles dorénavant accaparées par les blockbusters hollywoodiens.

Le Far East Film Festival revêt une grande importance, étant l’un des seuls en Europe à projeter des nouveautés venues de Hong Kong. Il permet ainsi un bilan de l’état de santé de l’industrie cinématographique de l’ex-colonie. Les films découverts en 1999, en plus des excellentes productions Milkyway, auront permis aux septiques de constater que cette industrie n’est pas encore mourante. Comme To et son équipe l’affirment, “expect the unexpected”... 

Stéphane Gobbo

in Hors-champ 3, spécial Hong Kong, automne/hiver 1999

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