King Hu

Le chant du cygne


 

La fin des années soixante dix voit tous les réalisateurs apparus dans les années soixante marquer le pas. Les studios qui les ont vus apparaître commencent sérieusement à s’essouffler en terme de création artistique. La lassitude n’est pas loin de gagner Chang Cheh et le Wu Xia Pian est clairement en perte de vitesse. A bout de formule, ces studios ne tarderont pas à disparaître (ou à changer d’activité). Alors que la nouvelle vague trépigne des pieds (Butterfly Murder ou The Sword ne sont plus très loins), King Hu réalise en 1978 avec Raining In The Mountain et Legend Of The Mountain ce qui s’apparente bien à un champ du cygne du genre, tout en jetant les bases de son renouveau pour la nouvelle génération. Balayé par les Kung Fu comédies au box office, il faudra attendre que Tsui Hark veuille bien s’y intéresser de nouveau pour que le genre réapparaisse. La sortie récente de Legend Of The Mountain en dvd nous permet de mesurer l’importance de ce diptyque et nous fait poser beaucoup de questions. Comment se fait-il que sur deux œuvres aussi intimement liées, une seule nous soit parve nue ?

 

Tournés en Corée dans les mêmes décors, les deux films racontent la même histoire mais d’un point de vue différent.. Chaque film est le miroir de l’autre et les deux amènent la même réflexion : la vanité du pouvoir et des pulsions humaines. De plus, ils adoptent la même structure souvent vue chez King Hu : une longue introduction contemplative suivie d’une mise en place de l’intrigue et de ses enjeux construis sur le même tempo que l’introduction et un développement et un dénouement où le rythme s’accélère, pour finir frénétique, en totale opposition avec la sérénité des premiers instants.

Dans Raining In The Mountain, le Maître d’un temple bouddhiste convoque un général, ainsi qu’un mécène pour préparer sa succession. Mais le général et le mécène ne viennent pas seuls et l’on ne tardera pas à se rendre compte que leurs intention ne sont pas aussi pures qu’il n’y paraît : chacun est venu dans le but de dérober un sutra de très grande valeur. En parallèle, les prétendants à la succession du Supérieur complotent et usent de stratagèmes pour accéder au titre. Considéré par beaucoup comme son chef d’œuvre, Raining In The Mountain est sans aucun doute celui où il réussi une synthèse parfaite entre ses diverses influences. King Hu le reconnaît lui-même, son inspiration principale est plus à chercher du côte de la peinture, de la littérature ou de l’opéra que du 7ème art. Et c’est là la grande différence entre lui et ses contemporains. D’une grande instruction en ce qui concerne l’histoire, l’art et la littérature chinoise, il ne s’est jamais vraiment inspiré du cinéma populaire pour réaliser ses films, préférant s’inscrire dans une démarche plus globale qui incorpore tous ces arts. Il n’y a qu’à voir la manière dont la nature est filmée pour se rendre compte de l’importance de la peinture (surtout des estampes) dans sa représentation. « Les brumes et les fumées sont l’équivalent de ces espaces vides que les artistes ménagent toujours sur leurs toiles » confesse King Hu, et tout le début du film, où l’on suit le mécène avec sa femme (en fait une voleuse) se rendrent au temple en traversant forets et montagnes, participe à cette recherche :utiliser le cinéma et la peinture pour aboutir à quelque chose de nouveau. Dans des décors absolument majestueux, King Hu étire de manière élégante le temps pour permettre au spectateur de se situer à la croisée des chemins. De plus, si pour les deux films, King Hu choisit le format cinémascope (le plus étiré en longueur donc), c’est aussi pour essayer d’y inscrire le plus d’éléments vertical : Chute d’eau, falaises, arbres ou raies de lumière traversant les feuilles des arbres pour que l’appréhension du cadre s’en trouve énormément modifiée, mais totalement en phase avec les estampes. Rarement la nature n’aura été appréhender de cette manière (c’est encore plus vrai pour Legend Of The Mountain où l’immensité des décors naturels contraste avec l’infiniment petit qui la compose : l’homme, les insectes, les feuilles ou les fleurs). Et il faut que les personnages arrivent au temple, pour que l’œil perçoive des perspectives complexes. On retrouve, grâce à la main de l’homme, des lignes horizontales, verticales ou obliques. Dès la scène d’ouverture, on retrouve la maîtrise picturale de King Hu.

Mais cette maîtrise est aussi narrative et le scénario est riche en perspectives. King Hu construit son film comme un labyrinthe d’intrigues sans que jamais cela nuise à la cohérence de celui-ci. Avec beaucoup d’humour, il met en parallèle le désir futile du général et du mécène de posséder le sutra, celui des moines d’accéder à la succession avec l’initiation bouddhique de Qui Ming, ancien voleur repenti, qui tente de s’intégrer à la communauté religieuse. Le désir constitue bien l’un des thèmes principaux de ce diptyque. Dans l’une des plus belles scènes du film, on voit les moines sous l’œil attentif du Vénérable pendant la méditation quotidienne. Mais cette fois, celle-ci est troublée par l’escorte féminine du Vénérable en train de prendre un bain (il faut dire que la scène se déroule en extérieur près d’une chute d’eau). Outre de dégager un érotisme inattendu (auquel à rendu hommage Tsui Hark dans le magnifique Green Snake), King Hu, par un jeu subtil de regards, nous montre la difficulté pour chacun de se conformer à la conduite morale choisie. La route qui mène à la sagesse est encore longue. En utilisant un langage cinématographique (montage, découpage, cadrage) proche de celui qu’il adopte pour les combats, il filme ainsi un véritable duel silencieux entre le Vénérable et les moines.

Mais les femmes, chez King Hu, ne se réduisent pas à un simple objet de désir ou de tentation, elles sont aussi les gardiennes du temple, véritables garantes de la sécurité de celui-ci (image sans doute héritée de l’opéra cantonais, où tous les rôles sont féminins) et par extension, d’une certaine vie spirituelle. Car, des moines aux hommes, chacun semble avoir oublié les raisons de sa venue dans le temple. Les motifs qui font que le manuscrit intéresse le général et le mécène sont uniquement matérielles (pécuniaire pour l’un, historique pour l’autre) mais en aucun cas liées au sutra imprimé dessus ( au final, pour ne plus créer de tentation, le Maître finira par brûler le morceau de papier). Lorsque la course poursuite finale s’engage, chacun ira jusqu’au bout pour posséder ce manuscrit. De la même manière que le génie de King Hu éclatait au début du film en filmant une nature grandiose, il imprègne littéralement la pellicule lorsqu’il s’agit de filmer les chorégraphies des corps. « J’ai toujours considéré les scènes d’action de mes films plus comme des parties dansées que comme des combats parce que j’ai toujours été intéressé par l’opéra de Peking, en particulier ses mouvement et leurs incidences sur l’action ». De plus, King Hu n’aimait pas l’utilisation des câbles « King Hu préférait toujours faire réaliser de vrais sauts à ses acteurs, à moins que cela ne soit trop dangereux. Il utilisait alors des cascadeurs et se servait du montage pour masquer l’artifice et en même temps donner l’impression de sauts plus importants. Cela a aidé à donner un rythme de montage personnel » confie Hsu Feng, son actrice fétiche et interprète de Renarde Blanche dans le film. Tout concourt donc à une représentation particulière de l’action, ou les corps se mettent à ressembler a des fantômes. La scène où, en pleine foret, apparaît l’escorte du Vénérable pour tenter de stopper Renarde Blanche semble complètement irréelle. Les corps ne sont plus qu’une succession de drapés (image directement héritée de l’opéra de Peking) qui donne l’impression de vouloir imprimer une calligraphie sur la pellicule. Pour se faire, King Hu utilise tout le cadre pour souligner leurs mouvements. Il réussi à trouver une osmose parfaite entre les corps et le décor, un mariage idéal entre l’art de l’estampe et celui de l’opéra et ce, grâce au cinéma. Bref, King Hu ne se contente pas d’une représentation classique des ses arts mais tente de les utiliser pour aboutir à quelque de chose de nouveau. 

Alors que Raining in the mountain s’attache à nous montrer les exactions d’humains liés à leur désir de possession, Legend Of The Mountain, bâti sur la même structure, nous décrit celles de fantômes pour recouvrer forme humaine. Tourné avec la même équipe technique et les même acteurs, Legend Of The Mountain s’ouvre sur les même falaises que celle du final de Raining In The Mountain. Le film que l’on va voir sera bien le miroir du précédent et le rapport aux sutras sera complètement inversé. Cette fois, c’est bien le texte qui va intéresser les fantômes et moins le support sur lequel il est écrit. L’histoire débute lorsque Ho se voit confier par le Maître la tache de transcrire des sutras. A la recherche de calme pour travailler, Ho va voir son quotidien bouleversé par des êtres aussi étranges qu’inquiétants. Un matin, il se réveille après une soirée arrosé dans le lit Melody (Hsu Feng). Ne se souvenant de rien, il se sent obligé de la demander en mariage mais bientôt, Cloud va aussi faire son apparition. Les ménages à trois, surtout lorsque deux sont des fantômes, ne font rarement bon ménage…(si ça vous rappelle quelque chose, c’est normal, deux femmes fantômes dont une qui tient absolument à se réincarner et un naïf… toujours Tsui Hark avec ses Histoire de Fantômes Chinois). Il faut bien évidemment avoir vu Raining In The Mountain avant de voir Legend pour apprécier pleinement le jeux de tiroirs auquel se livre King Hu. Chaque piste ouverte dans un film trouve sa correspondance dans l’autre, il n’y a que les références qui changent. Legend Of The Mountain est un film qui accorde énormément d’importance aux gestes et au détails. Chaque geste est décrit avec minutie et leur beauté transcende le cadre. Car tout ici semble précieux, même la naïveté de Ho. Apres avoir adopté le point de vue des humain dans Raining, c’est celui des morts dont il est fait état dans Legend. Ho ne le sait pas, mais tout son entourage (femmes, moine, aubergiste…) n’est composé que de fantômes, sa naïveté l’empêchant de voir l’évidence : as-tu le pouvoir de te rendre invisible ? demande-t-il à Cloud qui a déjà disparu deux fois devant lui !. Il faut dire que chez King Hu, les fantômes paraissent être fait de chair et de sang. Leur réalité semble tangible : ils n’attendent pas la nuit pour apparaître, ils mangent, boivent ou sont ivres comme nous (un parti pris qui ne date pas de King Hu bien évidemment). Et lorsqu’ils se battent, ils n’utilisent pas les moyens conventionnels (sabres et arts martiaux comme les hommes) mais la musique. Les duels se font à l’aide d’instruments de musique (surtout des percussions), rajoutant au film une note d’étrangeté. Ici, on peut rattacher chaque fantômes à un instrument, chacun étant représentatif de l’esprit de celui-ci (tambourin pour Mélody, flûte pour Cloud etc) et lui servant de mode d’expression (voir les sublimes apparitions de Sylvia au son de la flûte). King Hu à toujours accordé énormément d’importance aux bandes sonores qui accompagnent ses films, notamment une utilisation particulière des percussions pour dramatiser ou aider au découpage de l’action. C’est donc un prolongement logique que de voir des duels sans combat autre que par les percussions. C’est sans doute la plus belle réussite de King Hu, s’affranchir totalement de la représentation des arts martiaux tout en en gardant l’esprit. Film beaucoup plus contemplatif que Raining In The Mountain mais tout aussi passionant, Legend Of The Mountain distille un parfum à la fois mystérieux et vénéneux. 

Au final, King Hu réalise un diptyque que l’on ne peut pas rattacher complètement au genre des arts martiaux (dans le sens où on l’entend pour Chang Cheh, Chu Yuan ou Liu Chia Lang) mais qui se situerai plutôt à sa lisière. D’ou sans doute sa singularité et son assimilation plus importante par le public occidental. En effet, seul les films de King Hu ont, par exemple, été sélectionné en compétition officielle à Cannes. L’intelligentsia de l’époque se servant de King Hu comme prétexte pour ignorer le reste de la production de Hong Kong. Dommage, car l’un comme l’autre auront finalement souffert de ce traitement.

 

David Aneas - Janvier 2001.

 

Raining In The Mountain est disponible en cassette vidéo en VOSTF chez Films Sans Frontières (Collection Auteur)

Legend Of The Mountain est disponible en VCD (VO non sous titré) et en DVD Zone All (VO sous titré anglais) chez l’éditeur hongkongais Winson.