LEGEND OF ZU de Tsui Hark


  

  

Après un an et demi d’attente (c’est long pour lui), Tsui nous livre enfin la suite de son fameux Zu : les guerriers de la montagne magique. Fragilisé par trois échecs consécutifs, Tsui nous offre à voir un projet ambitieux. Entre tradition et modernité, Legend of Zu propulse le cinéma de Hong-Kong dans le vingt-et-unième siecle.

 

 En 1983, après trois film ayant effrayé le public et la critique, Tsui Hark décide de frapper un grand coup. Son but : faire aussi bien qu’Hollywood en adaptant une légende chinoise. Le budget est énorme (pour l’époque et pour Hong Kong), et il va jusqu'à chercher les techniciens de Spielberg pour les effets spéciaux.

 

 

Des corps qui font fi des lois de l’apesanteur

 

Encore une fois, Zu : les guerriers de la montagne magique est un échec au box-office mais le film a définitivement changé la donne du cinéma de Hong Kong. Ballets aériens avec une utilisation intensive des câbles, montage rapide et angles de prise de vue insensée (pour palier à l’origine des effets spéciaux faiblards). Bref, le film donne le ton pour les quinze ans à venir et surtout, il remet les légendes chinoises au centre de ce cinéma.

  

Stormriders :une nouvelle génération d’acteurs assez préoccupés par leur brushing.

 

1998, alors que le genre est moribond et que le public délaisse les salles de cinéma pour cause de crise économique et de VCD pirates, Andrew Lau adapte un comics populaire et fait un carton au box-office. Stormriders, en intégrant avec bonheur les dernières techniques d’effets digitaux, pervertit le genre en le ramenant dans le domaine des jeux vidéos. Un comble ! Alors que pendant dix ans, les concepteurs de jeux  se sont inspirés du cinéma de Hong Kong, ce même cinéma, à court d’idées et de formules, en reprend l’esthétique. Les jeunes, gavés de culture "playstation", se précipitent dans les salles.

 

Décors virtuels et personnages virtuels pour le plus grand succès de 1998

   

Assurément, Legend of Zu est né de ces deux échecs (le premier public et le second artistique) et du fait que Tsui a du être un peu vexé de voir les autres récolter les fruits des graines qu’il a lui même semées.

 

Alors que beaucoup attendait une espèce de Stormrider 2, Tsui surprend en nous livrant un film à mille lieux de ce qui a été fait. On s’en doutait avec Time and Tide, Legend of Zu le confirme : Tsui a soif de revanche. Stormrider a prouvé que le cinéma Hong Kong, sur le plan technologique, a maintenant les moyens suffisants pour donner forme aux idées les plus folles. Exit donc les effets bricolés qui ont fait la joie de ce cinéma. Clairement, Legend of Zu s’est donné les moyens de son ambition et à part quelques plans discutables, l’ensemble est d’une grande cohésion. Que ce soit dans le registre thématique ou esthétique, le film propulse dans des sphères jusqu’alors inconnues le cinéma de Hong Kong (le cinéma tout court ?). On peut même se demander ce qu’il en restera après, tellement Tsui a voulu que son film en devienne une pierre angulaire. Il faudra sans doute quelques années pour que Hong Kong le digère totalement (s’il le veut vraiment, mais rien n’est moins sûr). En effet, à l’heure actuelle, peu de réalisateurs peuvent supporter la création d’un tel univers et Il y a de grandes chances pour que Legend of Zu reste unique et ne fasse pas école. 

 

 

Les deux extrêmes du film : Zhang Ziyi, simple mortelle en quête et Samo Hung, surhumain qui a trouvé l’illumination.

  

L’histoire nous conte le combat de surhommes contre une force maléfique nommée Insomnia qui, alors qu’elle allait être mis en échec, fusionne avec la montagne Zu. Chacun devra alors chercher les ressources au fond de lui (y compris dans ses vies antérieures) pour éradiquer le mal.

Esthétiquement, le film est une grande surprise (trop ?), pas un seul plan qui ne soit retravaillé digitalement (d’où une post production de plus d’un an). Forcement, le spectateur est de plus en plus déconcerté au fur et à mesure que le film avance. Pas une image, pas une scène qui nous rappelle quelque chose de connue. On manque presque de repères pour se raccrocher à ce que l’on voit. Mais Tsui a l’intelligence, au moment où le spectateur risque une indigestion, de ramener le film vers ses propres interrogations. Les vingt premières minutes sont tétanisantes de beauté. Tsui nous plonge dans son univers en nous demandant de l’accepter à priori. Les personnages volent d’une montagne à l’autre, les montagnes flottent dans le ciel, d’autres possèdent une épée d’un kilomètre de long ou bien des ailes faites d’épées.

On le voit, Tsui pousse jusqu’au bout son univers, en trouvant son inspiration autant dans la culture chinoise que dans les comics books.

  

 

On reconnaît si un film de Tsui Hark est réussi ou non aux personnages féminins qui le peuplent.

 

 Le film débute sur la mort du maître d’armes (Cecilia Cheung) de King Sky (Ekin Cheng). Traversée par Insomnia (un conglomérat de crânes volants !), elle se retrouve vide, dénuée de toute substance. Son visage se brise alors comme une coquille dont les éclats seraient plus légers que l’air. Le film n’est commencé que depuis deux minutes et l’on assiste à l’une des idées visuelles les plus stupéfiantes que l’on ait jamais vu, emprunte d’une poésie rare ainsi qu’une des plus belles métaphores sur ce qu’est devenu le cinéma de Hong Kong : un joli verni dont la surface se craquelle mais vide à l’intérieur. Un résumé parfait du chemin parcouru par le cinéma de Hong Kong en vingt ans. Résumé ironique en plus, puisqu’il a lieu devant Ekin Cheng, celui qui stigmatise sans doute le plus aujourd’hui la direction qu’a pris ce cinéma. Ainsi, le film est tout entier porté vers cette interrogation : Cela signifie t-il encore quelque chose que de tenter de faire un film à Hong Kong ? Qu’est ce qui fait encore notre spécificité face à Hollywood ? Faut-il négliger pour autant les apports de l’occident et se refermer sur soi même ? (des questions auquel tente aussi de répondre à sa manière l’autre grand film de cet été à Hong Kong : Shaolin Soccer).

Tsui décide donc de tout chambouler. Les occidentaux (d’Hollywood ou d’Europe) pillent allègrement la forme de ce cinéma en allant chercher les chorégraphes et acteurs à Hong Kong. On se retrouve devant une ribambelle de films qui cartonnent au box office mais dont la réussite artistique est pour le moins discutable :Les drôles de dames et Tom Cruise font du kung fu, Jet Li visite Paris et écoute du rap, James Bond rencontre Michele Yeoh. Bref, on s’accapare une forme de cinéma qui, en l’éloignant de son contexte, se retrouve vidé de sa substance (même si ce ne sont pas tous des réussites, on mettra à part Blade, Tigre et Dragon, Matrix ou bien Le Pacte des Loups dont le postulat de départ est assez éloigné de l’idée qui à fait naître les Charlie angel’s et autres). Quand en plus, certains refusent l’évidence, à savoir que leur corps change et vieillit, on se demande si l’on n’est pas devant une impasse.

  

 

Les Phantoms Trooper et l’une des rares chorégraphies « classiques » de Yuen Woo Ping.

  

Dès lors, il faut chercher ailleurs les réponses et Tsui l’a bien compris. S’il rappelle Samo Hung (impeccable) et Yuen Woo Ping pour Legend of Zu, ce n’est sûrement pas pour leur faire refaire ce qu’Hollywood a si bien récupéré. Ainsi, Samo Hung se voit priver de combat et disparaît au milieu du film. Intelligemment, il se pose en vieux sage, qui a accepté son statut et qui s’efface devant d’autres. Tout l’inverse d’ un Jackie Chan qui n’en peut plus physiquement et artistiquement avec la même formule qu’il use jusqu’à la corde. De même que le retour au pays de Yuen Woo Ping, après ses expériences sur Matrix et Tigre et Dragon prend ici une nouvelle forme. Cette fois ci donc, plus de combats ni de chorégraphies élaborées et c’est là que Legend of Zu surprend aussi. Tsui a compris qu’il ne servait plus à rien (provisoirement) de continuer dans cette voie. Le travail du chorégraphe se situe maintenant ailleurs. Exit les combats au corps à corps puisque les protagonistes ne sont plus humains (d’ailleurs , le seul duel dont la forme est proche de ce que l’on a déjà vu est celui entre Ying et Zhang Ziyi, l’un qui n’a pas encore de souvenirs de son passé de surhomme et l’autre simple mortelle, et encore il ne dure que deux minutes…). Tout le travail repose donc sur les corps et l’espace, sur la gestuelle et sur des personnage presque statique. Il s’agit de conférer au corps le symbole auquel il est rattaché. Partie pris qui déroute de prime abord mais qui trouve toute sa signification ici : il sera beaucoup plus dur pour d’autre de s’accaparer ce cinéma.

Enfin, le combat final est loin d’être anodin. Pour vaincre Insomnia et sauver Enigma, King Sky et Ying devront séparés leur corps de leur esprit, mais en agissant de la sorte, ils sont d’autant plus fragiles et à la merci d’Insomnia. Il ne pouront gagner qu’en fusionnant de nouveau avant qu’Insomnia ne puisse absorber leurs corps. Fermement, Tsui Hark est persuadé que ce cinéma doit aussi se réapproprier ses formes pour retrouver son fond et ne surtout pas laisser les autres le faire à sa place.

  

 

 

Des visions et une imagination folle.

   

Encore une fois chez Tsui Hark, tout ce questionnement ne remet jamais en cause les vertus première de son cinéma, à savoir un sens inné du spectacle. Le rythme et le découpage laissent le spectateur pantois. Le film se déroule sans temps mort. Et comme d’habitude, il recèle un nombre insensé de morceaux de bravoure et de pur plaisir visuel comme la bataille contre les phantom troopers ou Tsui réussi l’exploit d’atteindre les limites de la persistance rétinienne tout en étant parfaitement lisible, ou le combat de Red et de King Sky contre leur double. De plus, le film est ponctué d’idées graphiques saisissantes et poétiques : une mer de sang qui envahit le ciel, l’épée Moon Orb, les héros qui après avoir fusionné leurs pouvoirs se retrouvent dans une espèce de chardon protecteur, une fée clochette maléfique ou encore une résurrection christique et bien d’autres que l’on ne va pas prendre le temps de décrire. Bref, l’ensemble est bourré d’imagination et à bien des égards, c’est le film le plus original que l’on ai vu depuis un moment.

 

Les acteurs s’en sortent plutôt bien, même si parfois ils sont un peu écrasés par les visions de Tsui Hark, mais rien qui remette en cause leur légitimité dans le film. Même si Ekin Cheng n’a qu’une expression à son visage, Tsui Hark l’exploite à merveille et l’on se dit qu’elle suffit au personnage qu’il interprète. Cecilia Cheung réussit presque par sa candeur à nous faire oublier l’absence de Brigite Lin et le reste du casting (Louis Koo, Zhang Ziyi, Samo Hung, Patrick Tam) est impeccable.

  

La dérive des sentiments.

 

Un mot encore pour parler de la partition musicale, véritablement ambitieuse. Elle accompagne à merveille les images en accentuant leur côté héroïque ou poétique. Utilisant une large palette d’instruments allant de l’orchestre symphonique jusqu’au luth, Ricky Ho explore de nouveaux horizons musicaux. A la contrée de plusieurs influences (celte, arabe ou classique), elle devient un personnage a part entière et participe activement à la réussite du film.

  

Encore une fois, Tsui Hark nous emmène dans son univers pour nous parler du pouvoir, d’amours impossibles, de sacrifices et surtout pour tenter d’ouvrir de nouvelle direction pour le cinéma de Hong Kong. Interrogation passionnante sur la place qu’il occupe aujourd’hui et sur les voies qui lui restent encore à explorer, Legend of Zu n’oublie jamais sa fonction première, à savoir divertir. Déjà un classique.

 

David Aneas. Septembre 2001


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