Avant
dinsérer le VCD dans le lecteur, je suis saisi du genre dattente fébrile que
je navais pas eu depuis une éternité, quand je comptais mentalement: Kubrick J
6, J 5
Tarantino J-3, J-1
Du pressentiment dassister à une révolution copernicienne du wu xia pian de la
même ampleur que ce que les films de la Milkyway avaient fait subir au polar ou bien un Time
and Tide en costumes. Time and Tide, justement, où Tsui faisait subir les
derniers outrages à des styles locaux (Woo, WKW) plagiés et dénaturés par le cinéma
occidental.
Legend of Zu,
à lopposé, nest pas une uvre de fossoyeur. Hollywood na produit
quun seul Tigre et Dragon et le wu xia
pian est un genre moins facilement assimilable et formatable que le polar sauce HK : il est fondamentalement autarcique
tandis que Woo travaillait un pied dans la culture et les valeurs asiatiques, un autre
dans les classiques occidentaux du film noir. Tsui ne peut donc avoir la même posture
cynique que dans TNT.
Si lon cherche
un point de comparaison, Legend of Zu est à Zu ce que les Affranchis
est à Mean Streets : lapprofondissement de lunivers du
précédent dans le contexte dune production au budget plus confortable.
Legend of Zu
est dabord un feu dartifice permanent qui peut se voir comme un film-somme du
style Workshop: photographie Bavaesque des Histoires de Fantômes Chinois, soldats
aux costumes sortant tout droit de The Blade, moines bouddhistes échappés de Green
Snake, démons volant sous la forme de papillons voraces très Butterfly Murders,
cave de sang et esprit possédé rappelant le Temple du Lotus Rouge
Sa
principale qualité est de faire comme si. Comme si le compteur temporel était bloqué à
lavant-rétrocession. Comme si lurgence poussait au toujours plus : plus
de chorégraphies démentielles, de récits multipistes et en cela Legend of Zu reprend
les choses là où la série des Swordsman les avaient laissées. Cette urgence se
retrouve matérialisée dans la fusion à la vitesse de la lumière entre Cecilia Chang et
Ying et dans le seul combat à lépée du film : le combat Zhang Ziyi/Ying voit
ces derniers croiser le fer à une vitesse phénoménale mais de façon pourtant toujours
visible. Cette idée de rendre linvisible visible dans le combat permet ainsi le
temps dune séquence à Yuen Woo Ping de rajouter une corde à son arc déjà bien
fourni de chorégraphe.
Pour Tsui, regarder vers son passé glorieux devient alors la
voie de son renouveau présent. Mais cest justement le pitch du film : pour
lutter contre Insomnia qui sest réincarnée en Zu, les héros passeront par
fusions, régénérations, utilisations de leurs vies antérieures.

Ici, le confort
financier, souvent destructeur dinspiration chez dautres, permet à Tsui
deffacer certains défauts de sa vie antérieure de cinéaste. Les effets spéciaux
ont ainsi beaucoup plus de réalisme, mettant ainsi un terme à un défaut récurrent qui
plombait certaines des grandes réussites de Tsui (cf Green Snake où les effets spéciaux étaient indignes des
ambitions du film). Tsui concrétise ainsi lambition du premier Zu :
créer une version terrienne du Space Opera.
Quant à la musique,
si elle a toujours occupé une place prépondérante dans les productions Workshop, elle
ny a jamais eu le statut dun véritable personnage. Lutilisation permise
par le budget dun orchestre symphonique permet de créer un score appartenant à un
genre bien codifié : la musique de Space Opera. Le rôle de la musique de Space
Opera est de commenter le récit voire dannoncer les événements futurs : elle
joue le role dune véritable voix off. A cet égard, louverture du film est un
modèle du genre : lors de
lapparition du patriarche dOmei au début du film, les cordes évoquent la
notion de transmission et ce thème musical sera repris plus tard dans le film lorsque le
patriarche choisira Cheng comme successeur ; vient le générique, les cordes
saccélèrent et annoncent limminence dun conflit, ce thème général
sera repris à chaque combat guerrier dOmei/ Insomnia, puis de nouveau apaisement,
la relation Cecilia Chang/ Ekin Cheng est soulignée à coup de churs arabisants
mêlé aux cordes. La fusion réussie Zu/Insomnia est ponctuée dun thème rappelant
celui du coté obscur dans Star Wars. Les cordes accompagnant lascension réussie du
rocher par Zhang Ziyi évoquent laccomplissement. La musique change lorsque
apparaît un nouveau personnage : Ying, un terrien qui aspire au statut des guerriers
dOmei. Elle reprend une couleur arabisante au travers dun thème au luth
solo : le coté arabisant montre que lon a affaire à une autre relation qui
cimente le film, celle plus conflictuelle faite de mépris de la maîtresse pour son
élève médiocre entre Zhang Ziyi et Ying, le dépouillement de lorchestration
linfériorité provisoire du statut de Ying. Quand Ying crée ses super-pouvoirs, la
musique reprend une ampleur symphonique. La préparation de lassaut contre la cave
de sang est ponctuée de basses lourdes. Les scènes dans la cave de sang reprennent le
thème « coté obscur ». Les churs arabisants reviennent lors de la
fusion Cecilia Chang/ Ying et de la rencontre enfin réussie Cecilia Chang/ Ekin Cheng. Le
thème de laccomplissement revient dans le final : la situation est redevenue
identique à celle du début du film ; le thème du générique peut donc reprendre.
Mais Tsui ne fait pas
quapprofondir son propre univers : avec Legend of zu, il se livre à une
critique acerbe des récentes dérives du wu xia pian. A cet égard, les choix de casting
ne sont pas innocents : Zhang Ziyi et Ekin Cheng résument à eux seuls les deux
faces du wu xia pian dénaturé. Zhang Ziyi symbolise le reformatage du wu xia pian aux
règles du narrativement correct hollywoodien, formule porteuse de succès commercial hors
de la péninsule HK tandis quelle suscite la raillerie jusque chez les cinéastes et
acteurs HK expatriés à Hollywood. Ekin Cheng, quant à lui, a joué dans Stormriders,
reformatage jeu vidéo du genre à destination des kids hong-kongais : une hérésie
quand on sait que dix ans auparavant le jeu vidéo allait chercher ses idées graphiques
dans le cinéma de Hong Kong. En les incluant dans son univers, Tsui ramène
symboliquement le genre dans le droit chemin. Ce droit chemin se matérialise dans le
casting sous la forme de Samo Hung, acteur du premier Zu. Tsui juxtapose ainsi deux
générations du wu xia pian et semble nous dire que chaque monde a besoin de
lautre : sans le succès de Tigre
et Dragon, Miramax naurait jamais accepté de produire Legend of zu. Tsui
Hark est donc un bénéficiaire indirect du wu xia pian nouveau. De lautre, dans le
film, la passation de pouvoir Whitebrows/Big Sky représente lidée que les
qualités du genre peuvent subsister dans ses relectures modernes. Tsui prend
dailleurs le meilleur des deux mondes : son film associe linventivité
visuelle Workshop au confort technique moderne. Limage dun visage se
craquelant pour exploser en mille morceaux est par exemple autant une démonstration des
merveilles de la technologie numérique quune formidable trouvaille visuelle.
Cette idée de
passerelle entre deux époques correspond tout à fait à la vision du cinéma qua
Tsui Hark : cest un homme dévolution plutôt que de révolution. The
Blade et la série des Il était une fois en Chine témoignent de sa volonté
de renouveler un genre sans tourner le dos à ses acquis passés.
Pour
conclure, on remerciera Tsui davoir réalisé un de nos fantasmes : un film
100% HK dans lesprit produit avec des moyens hollywoodiens. Il cloue ainsi au tapis
lexotisme festivalier (Tigre et
Dragon) et les fusions dénaturantes (ce Volte/Face très réussi mais oublieux
de la dimension mélodramatique quon aimait dans les Woo période HK). Et les images
du survol des montagnes de Zu du début du film, du
flot ininterrompu dune rivière de sang persistent longtemps dans la rétine.
Par
Florent - Octobre 2001