Festival des Trois Continents 2001


Le festival des trois continents à Nantes (qui en est à sa 23ème édition) propose de s’intéresser à des cinématographies qui habituellement sont peu (ou pas) représentées en France. Avec un angle d’approche particulier : éviter les films manichéens ou didactiques et diffuser un cinéma qui, sous l’apparence locale, soit universelle. Au fil des ans, cette programmation a permis de faire découvrir aux festivaliers, bien avant qu’il ne trouve un écho chez nous, les films de Wong Kar Wai, Tsai Ming Liang, Hou Hsia Hsien, Fruit Chan ou de Stanley Kwan (et qui a diffusé en 1985 le fameux Shanghai Blues de Tsui Hark, je dis ça juste pour énerver Laurent). On le voit, le parti pris de programmation peut paraître élitiste mais ce festival n’a jamais négligé le cinéma de genre issu de ces pays, preuve de l’intelligence des responsables du festival. On peut citer par exemple une rétrospective des romans porno japonais (en 1987) ou une autre sur les comédies musicales indiennes (1992). Et cette année, une sélection de quelques classiques du wu xia pian. Au programme donc, une majorité de films des années 60/70 de Chang Cheh et King Hu, les deux films qui ouvrent et qui ferment la parenthèse sur ce genre pendant les années 80/90 (Butterfly Murder et The Blade) et d’autres curiosités comme le Romance of book and sword de Ann Hui ou bien The enigmatic case de Johnny To. De plus, pour rendre les choses plus intéressantes, étaient invités cette année par le festival Wang Yu et Chang Pei Pei avec lesquels étaient organisées des séances de rencontre (faute de temps sur place, je n’ai pu m’y rendre, dommage…). Au niveau logistique, Nantes est une ville facilement accessible (train ou autoroute) et la ville, assez agréable, est plutôt bien desservie par les transports en communs. Mais là où le bas blesse vraiment, c’est au niveau du logement. Tout les hôtels du centre ville sont complets quinze jours avant, il faut donc s’y prendre à l’avance si l’on ne veut pas à avoir à débourser 400 Frs pour une nuit d’hôtel. Un dernier mot pour vous dire que Nantes est une ville bien sympathique et que cette rétrospective a été l’occasion de rencontrer et d’échanger des points de vue avec de vrais passionnés de cinéma asiatique.

 

On commence avec The Magnificient Trio (1966) de Chang Cheh qui nous conte l’histoire d’un magistrat qui, malgré les ordres de l’empereur, affame et terrorise son peuple. Les villageois, désemparés, seront aidés par Lu Fang (Wang Yu), jeune chevalier qui vient de fuir le front. Produit par la Shaw Brothers et tourné en mandarin (comme pratiquement tous les films de cette époque), The Magnificient Trio étonne. Par son sens du montage, du cadrage ou bien par sa violence, tant physique que psychologique. Les personnages ont des destinées tragiques et sont condamnés à rester seul. La violence, loin de régler leurs problèmes, ne leur apporte que plus de solitude. Wen Che, la fille du magistrat, doit choisir entre l’honneur et trahir son père (ce qui ici signifie la mort pour lui), les compagnons de Lu Fang eux finissent morts ou veufs. Un film étrange où finalement tous les gagnants sont aussi des perdants.

Autre film de Chang Cheh, One Armed Swordman (1967) tranche un peu avec le pessimisme du précèdent, le film finit presque bien pour son héro (encore qu’il a toujours un bras en moins, si si, je vous assure, ça ne repousse pas aussi facilement que ça) mais beaucoup moins bien pour ses anciens compagnons. Film matrice qui a servi à Tsui Hark pour son fameux The Blade, ce film possède les même qualités que son film précédent en en atténuant un peu les défauts (moins de longueurs donc plus de rythme) mais la vraie révolution chez Chang Cheh viendra avec son film suivant.

Réalisé la même année, Dragon Inn de King Hu tranche avec le cinéma de Chang Cheh. De ce film, on en connaît surtout le remake beaucoup plus sexuel de Tsui Hark (encore lui !) en 1993 et pouvoir le découvrir sur grand écran fut un vrai plaisir. En terme de récit, King Hu se situe presque à l’opposé de Chang Cheh. A la relative simplicité des scénarios et aux icônes qui peuplent les films de celui ci, King Hu multiplie les intrigues et les personnages. Si l’un a si bien filmé l’attente, l’autre s’est surtout concentré à filmer la frustration et ses conséquences. Il est étonnants de constater, trente ans plus tard, à quel point leur cinéma sont complémentaires comme les deux faces d’une pièce. La fougue et la sagesse.

Révolutionnaire à plus d’un titre, The Golden Swallow (1968) de Chang Cheh marque l’entrée dans la modernité du cinéma d’arts martiaux. Film barbare qui préfigure par bien des aspects La Rage Du Tigre, The Golden Swallow permet aussi de comprendre la part du cinéma hongkongais qui fera celui de John Woo bien plus tard. Ce film, qui nous conte une histoire d’amour de deux hommes envers la même femme, est un des plus pessimiste de Chang Cheh. La mort n’est jamais innocente ni sans conséquences chez ceux qui la donnent. Elle est accompagnée de tourments moraux ou d’une forte culpabilité. Hsia meurt car Golden Swallow a été incapable de lui avouer son amour, tout comme elle perd Han Tao pour les mêmes raisons. Mais là où le film innove, c’est que la forme tente de suivre les tourments et les actions des héros. Les chorégraphies et les placements de caméra sont beaucoup plus élaborés et celle-ci se fait de plus en plus mobile. Elle essaye de suivre les corps ou bien de souligner leurs mouvements dans des déplacements de toute beauté. De plus, Chang Cheh inscrit ses corps dans un cadre à l’intérieur même de la pellicule ou les protagoniste sont cernés, même lorsque ceux ci sont à l’extérieur. Que ce soit sur des escalier vertigineux, dans des couloirs (ou dans le final sur le pont de La Rage Du Tigre), le sentiments de violence s’en trouve exacerbé, puisque confiné. Sans parler de certains plans, graphiquement saisissants, comme cette vision de Hsia seul après avoir massacré tout le monde chez Dragon D’or. La caméra s’arrête sur un plan large de la scène, avec le sol jonché de cadavres qui semble presque dessiner un idéogramme et Hsia, qui trône au milieu, enfermé dans une souffrance et une solitude qui l’oblige à tuer toujours plus. Bref, autant par son audace formelle que par sa thématique, Golden Swallow est un véritable chef d’œuvre.

Le cas de Mad, Mad, Mad Sword (1969) de Wang Tianlin est beaucoup plus anodin. Pas parce qu’il s’agit d’une comédie, mais parce que le réalisateur ne fait qu’enchaîner les situations sans aucune originalité ni ambition. Absence totale de mise en scène et montage minimaliste (une succession de plans fixes) est ce qui caractérisent le plus ce curieux objet. Les acteurs donnent l’impression de se battre au ralenti (à tel point que sur certaine scènes de combat, le réalisateur a été obligé d’accélérer le défilement de la pellicule) et le film vaut surtout pour ses parodies de One Armed Swordman et de Dragon Inn. Ce film nous aura permis de mesurer que l’humour cantonais n’as pas vraiment évolué depuis trente ans, alors que Samo Hung lui, a pris quelques cheveux blancs (il fait ici une de ses toutes premières apparitions où il totalise environ trente secondes de présence à l’écran, un rôle majeur donc…).

Par manque de temps sur place, je n’ai malheureusement pas vu Cold Blade de Chu Yuan, c’est dommage puisque ma vision des wu xia pian de cette période est donc limitée a King Hu et Chang Cheh, réalisateur d’un autre film projeté, l’immense La Rage Du Tigre (1971). Vu sur grand écran et en vost, le film de Chang Cheh prend ici toute sa dimension. Le travail sur les corps, et en particulier celui des hommes est beaucoup plus saisissant. Véritable manifeste homosexuel, le film décrit le chemin de croix de Lei Li pour accepter sa nouvelle condition. Homme à tout faire dans une auberge après avoir perdu un bras lors d’un combat, le quotidien de Lei Li n’est que brimades et humiliations. Seul la venue d’un homme, Chin Chung, epeiste comme lui auparavant, lui rendra sa dignité. Corps alangui et allusions à peine voilées, Chang Cheh s’amuse à donner un double sens de lecture dans toutes les scènes d’amitié entre Lei Li et Chin Chung. De même que tous les combats ont l’allure d’un parcours d’un homme tentant d’accepter sa nouvelle sexualité et le combat final, absolument apocalyptique s’apparente lui à un véritable coming out. Final qui marquera longtemps les mémoires de ceux qui l’on vu (il l’est resté en tout cas dans celle de Christophe Gans).

Buterfly Murder, le film suivant date de 1979, non pas que le festival est volontairement fait l’impasse sur la période des années 70, mais les ayants droits des classiques de cette période n’ont pas voulu les envoyer à Nantes. Exit donc Les Griffes de Jade, Intimate Confession Of a Chinese Concubine ou bien encore The Magic Blade. Alain Jalladeau responsable de la selection en était le premier désolé, mais il ne perd pas espoir de pouvoir un jour les montrer. Un festival à suivre. Buterfly Murder donc, de Tsui Hark qui signe ici son premier film (cela dit en passant, la seule copie avec Mad, Mad, Mad Sword en très mauvais état de ce festival, tout le reste oscillant entre bonne et excellente) marque l’entrée du cinéma de Hong Kong dans un nouveau cycle. Plus furieux, plus rapide et moins lisible, Tsui Hark s’impose d’emblée avec ce démarquage ironique des Oiseaux d’Hitchcok.

Projeté aussi, The Sword (1980) de Patrick Tam, marque un autre tournant. Avec Duel To The Death (tourné la même année), il impose une vision beaucoup moins glamour de la chevalerie. Les épées y sont maudites et les ambitions personnelles source de désillusions. Parfaitement maîtrisé au niveau formel, The Sword nous fait voir pour la première fois des chorégraphies en apesanteur (chorégraphié par Ching Sui Tung, réalisateur justement de Duel To The Death) véritablement convaincantes (le motion reverse, c’est fini). Drame humain autant que réflexion l’ambition et ses conséquences, l’histoire est beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît. Un film à redécouvrir (d’autant plus qu’il est disponible chez HK vidéo).

Passons vite sur The Enigmatic case (1980) première réalisation de Johnny To, film sympathique et qui n’a pas trop mal vieilli (un bon final dans les grottes) mais qui peut paraître un peu déplacé dans cette sélection, pour en venir à Romance Of Book And Sword (1985), réalisé par Ann Hui qui a plus que frustré les festivaliers. En effet, ce film qui est particulièrement invisible le restera encore un bon moment pour moi (ceux qui en possède les droits ne le montre qu’avec parcimonie dans les festivals et il n’existe sur aucun support vidéo). Composé de deux parties d’une heure trente, seule la première bobine est arrivée à Nantes, Hong Kong ayant oublié d’envoyer la deuxième. D’autant plus rageant que la première partie, de toute beauté, est une mise en place de l’intrigue et de ses enjeux. Relativement lent dans le déroulement de l’histoire, le film est compensé par une perfection formelle époustouflante. Composition des cadres absolument magnifique, montage d’une grande fluidité, visiblement, Ann Hui tente de nous offrir une véritable épopée où l’ambition visuelle est à la hauteur de la tragédie humaine. Car Romance Of Book And Sword est aussi un film qui se permet le luxe d’être inventif au niveau des combats. Originaux, ils sont à l’image des choix moraux que doivent faire les personnages. Le combat final, ou l’empereur doit choisir entre l’honneur de son clan et la stabilité politique de son empire est à l’image du dilemme, impossible. Bref, la déception de n’avoir pas vu la deuxième partie est énorme. D’autant plus que les personnes qui étaient dans la salle et qui ont vu le film en entier m’ont assuré que la deuxième partie était la plus intéressante, le film allant crescendo.

Je ne vous ferais pas l’affront de vous parler du dernier film projeté, le wu xia pian définitif (pour l’instant), The Blade (1995) de Tsui Hark qui a conclu en beauté une rétrospective exemplaire.


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