Les films asiatiques présentés (1/2) Le festival International du film fantastique, de la Science-Fiction et du Thriller de Bruxelles (le Biff), même sil est par définition moins exhaustif que les spécialisés Deauville ou Udine, est cependant un rendez vous passionnant pour lamateur du cinéma asiatique. Lintérêt du Bifff pour le cinéma coréen, japonais, hongkongais voire thailandais, ne sest jamais démenti au fil des ans, au point de décerner son Grand Prix à deux reprises à des uvres asiatiques (Ring en 1999 et LIle en 2001). A noter que le festival de Pusan (Corée) est partenaire de la " European Federation of Fantastic film Festival ", initié par le Bifff. Dautre part, ce dernier offre la possibilité de voir, au travers du prisme du genre, les uvres asiatiques " en situation ", et par là de dégager la spécificité de lapproche asiatique du fantastique.Le HKCINEMAGIC y était présent et c'est notre nouveau rédacteur Yves qui s'est chargé de vous en faire une rapide présentation. Japon Pour cette 20e édition, la sélection était majoritairement japonaise, avec le très attendu et en première mondiale Dark Water de Hideo Nakata (il était président du jury lan dernier, ceci expliquant cela), et Ichi the Killer de Takashi Miike. La vague " Ring " semble bien tarie, au vu de l éclectisme de la sélection, mais les préoccupations liées au statut de la femme semble avoir motivé quasiment tous les films japonais visibles à Bruxelles: de Inugami à Pistol Opera, avec des moyens artistiques différents, perce un profond pessimisme quant à la situation sociale actuelle du Japon. DARK WATER, Hideo Nakata Une jeune mère, Yoshimi (Shigemitsu Ogi), et sa petite fille de 6 ans Ikuko
emménagent dans Adapté une nouvelle fois dun roman de Suzuki Koji (Ring Virus), Dark Water est peut être lun des films les plus angoissants de ces dernières années, toutes cinématographies confondues. Plus encore que Ring, où lapparition de Sadako, en donnant forme à langoisse latente avait un goût de concession commerciale, Dark Water renouvelle profondément le " Kaidan eiga " en intégrant totalement lambiguïté réel-irréel plus propre au fantastique occidental ; les références discrètes à The Changeling (La Maison du diable, Peter Medak, 1974) signent ce renouvellement. La maitrise de Nakata de la composition, déjà remarquable dans ses précédents opus, atteint ici une sorte de perfection. Comme de juste, le final, inattendu, ouvre sur une séquelle possible. INUGAMI, Harada MasatoLa famille Bonomyia est considérée par les habitants du village dOmine, sur
lile de Schikoku, avec un mélange de respect et de peur ; la légende dit que
les femmes de la famille sont les gardiennes de créatures malfaisantes, les
Inugamis, quelles doivent compter chaque jour de peur que lune dentre
elles séchappe. Mais un jour, lune des femmes, toujours selon la legende, les
laissera séchapper. La toujours vieille fille Miki (Yuki Amami),
artiste-papetière, sera-t-elle celle qui déclenchera la malédiction de la famille
Bonomyia ? Dautant plus que lamour naissant entre elle et le jeune
instituteur fraîchement arrivé va révéler les secrets les plus noirs de la famille
Bonomyia. Si Dark Water était le film le plus angoissant de cette sélection 2002, Inugami en était certainement le plus passionnant. Déjà présenté au festival de Berlin, Inugami y avait recueilli un grand succès destime, à défaut dun prix. Le festival de Bruxelles ne rattrapa pas non plus cette injustice, puisque le film repartit bredouille. Harada Masato, réalistateur toujours méconnu en France malgré une filmographie déjà riche de 7 films, réalise avec Inugami son premier film fantastique. Cinéaste aux ambitions sociales (Kamikaze Taxi (1997) son film le plus célèbre, décrit ainsi la situation d'expatriés japonais, exilés en Amerique Latine après la 2nde guerre mondiale et revenus au pays par la suite), Harada aborde le genre indirectement ; Inugami est ainsi plus un conte mêlant folklore et tragédie antique quun film dépouvante. Partant dune situation cliché (larrivée en ville dun étranger, ignare des us et coutumes de la région) qui renvoie aussi bien au cinéma fantastique quau jidai-geki (film de sabre classique) et au western, lintention métaphorique du film est évidente, et cest comme une tragédie que Harada pense le destin de son pays, condamné par le conservatisme stupide et la ségrégation maintenue dans une société japonaise misogyne. Heureusement, comme dans tout conte, il y a une princesse : Miki, interprétée par lactrice de théâtre Yuki Amami, est ainsi le cur de ce film littéralement amoureux de son personnage. Travaillant dans une optique délicate, à mi-chemin entre le réalisme et le symbolisme, Harada nous offre un film dune splendeur visuelle et dune richesse bouleversante.
ICHI THE KILLER, Miike Takashi, 2001 Akihara (Tadanobu Asano), tueur masochiste, traque le mystérieux Ichi, le tueur " 1OO% sadique ", car ce dernier a tué son oyabun, le seul qui parvenait à lexciter sexuellement par ses coups. Pendant ce temps, Ichi (Omori Nao) se masturbe en assistant au tabassage dune prostituée Ichi est en réalité un pauvre garçon, tentant de lutter contre ses pulsions sadiques ; il est manipulé par un mystérieux vieil homme, plein de rancur pour le clan de Akihara Mais pourquoi encore parler de ce film ? Peut-être pour dire que, grâce à ses excès, son ultra-violence bouffonne, ses sautes de rythmes incontrôlées, sa fascination intense et partageuse pour ses personnages de marginaux sublimes, Ichi est LE film à conseiller à tous les adolescents, parce quil na quun sujet : la nécessité vitale dassumer ses désirs, le premier pas vers la liberté.
ELECTRIC DRAGON 80.000 V, Ishii Sogo Tokyo. Dragon Eye Morrison (Asano Tadanobu) doit son nom au fait davoir, enfant,
supporté une décharge électirque de 80000V. Après sêtre essayer à la boxe,
cest Le parcours de Ishii Sogo en fait un cinéaste rare, mais dont les films longuement préparés étonnent par leur qualité oniriques, et par limportant travail sur les ambiances sonores (lun deux est sorti en France sous le titre Le Labyrinthe des Rêves, en 2000). Electric Dragon apparaît comme un film-somme, empruntant au manga et au comics, ainsi quau cinéma " punk "et cyberpunk (Alex Cox, les premiers Jim Jarmusch, le Shynia Tsukamoto de Tetsuo 1 et 2 y sont des influences évidentes), dans une esthétique que lon ne peut qualifier que de " lo-fi " Proche du cinéma expérimental par son format (55 mn) et en ce quil est une expérience avant tout sensoriel, Electric Dragon est un film exigeant, et parfois poignant : en opérant une fusion entre une imagerie underground et la marginalité de ces personnages, Ishii décrit sur un mode mineur et symbolique le conflit entre influences occidentales et traditions. La musique, punk rock, est splendide.
RED SHADOW Un groupe de ninjas, la "Shadow family", entrainés depuis lenfance, accomplit une succession de missions despionnage ; mais ils se confrontent très vite à une école ennemie. Les combats se succèdent, tandis que Red Shadow pleure la mort de son aimée, victime de ces affrontements sectaires. Pendant ce temps, une jeune princesse tente de maintenir à distance les ennemis de sa contrée, en annonçant posséder une arme nouvelle : un tank Après Samurai fiction (1997), Hiroyuki Nakano poursuit ce qui peut apparaître comme une entreprise de démolition des genres classiques japonais. Passé à la moulinette techno, Red Shadow, visiblement destiné à un public très jeune, sinspire ainsi du jeu vidéo (séquençage en " mission ", mouvement de caméra singeant les cinématiques de jeux et repris à chaque séquence, quasi anonymat des personnages ). Mais le montage, si rapide quil en devient incompréhensible dans les séquences daction, broie les quelques idées de mise en scène. La musique techno installe un rythme artificiellement paroxystique quil est bien difficile de supporter sur tout ce long film. Les passages les plus réussis concerne le maître des " Shadow ", personnage burlesque tirant le film vers la kung-fu comedy par ses pitreries. Très décevant si vous avez plus de 7 ans.
KAKASHI, Tsuruta Norio La jeune Kaoru part à la recherche de son frère disparu ; il aurait rejoint Izumi, une ancienne prétendante délaissée, dans son village du Japon profond. Kaoru sy rend à son tour. Mais Izumi est morte, et aucune trace de son frère ; par contre, des rites étranges se pratiquent là : tous les ans, les épouvantails y prennent vie, et accueillent lâme des esprits vengeurs. Izumi, qui apparaît à Kaoru dans ses rêves, pourrait ainsi ressusciter, et sattaquer à celle quelle accuse davoir détournée de son grand amour... Nayant pas vu Ring 0, je ne peux juger des capacités de Tsuruta Norio ; en tout cas, Kakashi est un mauvais film dexploitation, vaguement inspiré dun classique anglais, Wicker Man de Robin Hardy (1972), dont il reprend lidée des rites mystérieux, Cela démarrait pourtant plutôt bien. Larrivée au village aux habitants inquiétants, la suggestion dun rapport incestueux entre Kaoru et son frère, et les cauchemars que la jeune fille fait chaque nuit installe une atmosphère troublante. Mais dès linstant où un épouvantail (kakashi) tueur est introduit, le film sombre dans lultra-Z, jusquà un final (la résurrection des épouvantails) dont le modèle semble avoir été le clip " Thriller " de Mickael Jackson. Le film alors se traîne, jusquà un final incohérent mais qui retrouve un peu de lambiguïté des rapports familiaux qui planent sur la première partie. Voyez plutôt Inugami, sur un thème assez proche.
LIVING HELL, Fujii Shogo, 2000
Dune violence parfois insoutenable dans ces scènes de torture, Living Hell oscille constamment entre la fiction classique (lenquête, débouchant sur un élément para-psychologique à la Ring) et une complaisance glauque qui place le spectateur dans une position ambiguë et inconfortable. Que le réalisateur interprète le personnage du journaliste informe lambition du projet, sorte de descente aux enfers de la vie de famille. Un film curieux donc, qui a cependant le mérite de donner à voir un couple de " monstres " assez fascinants, aux croisements du surnaturel et du banal.
TURN, Hideyuki Hirayama, 2000 Maki, artiste-graveuse sur cuivre, vit chez sa mère en attendant la reconnaissance de son uvre, sans sinvestir réellement. Un jour, après une collision avec un camion, elle se réveille chez elle, indemne et absolument seule dans Tokyo. La ville est déserte, comme si tous avait fui une catastrophe terrible. De plus, chaque jour est identique au précédent : Maki est bloquée dans un présent invariable. Au bout de 6 mois, le téléphone sonne. Commence alors une idylle entre son interlocuteur, un jeune graphiste attiré par son uvre dans le monde " réel ", et la jeune femme. Mais elle nest pas seule dans la ville Ok, on pense à Groundhog Day. Mais Turn est avant tout une romance sentimentale par delà les dimensions (un thème classique de lanimation japonaise). Le film ne sattarde donc pas, même si il ne lévacue pas non plus, sur langoisse profonde de la situation de Maki. Doù malgré tout la description réussie dune ville absolument vide dêtres vivants, et les tentatives de Maki de préserver sa raison. Cest le meilleur du film, mais dans son absence denjeu (Maki réintègre au final le monde réel sans justification précise) et de mises en danger réel du personnage, son schématisme donc, Turn a quelque chose de profondément déplaisant : on réalise alors que Turn est une sorte de fable moralisatrice à destination des " jeunes filles ", dont largument fantastique est prétexte à un mysticisme habile.
PISTOL OPERA, Suzuki Seijun Wild Cat (Masatochi Nagase) est la tueuse n°3 de la " Guilde " ; mais une course au titre de champion mené par ses subalternes la pousse à affronter n°2 et n°1. Suzuki Seijun sinspire ici de lun de ses propres chefs duvre, La Marque du Tueur (1966) ; à la différence que son " n°3 " de 2001 est une jeune femme. La satire baroque de la " jungle " arriviste quétait la société japonaise des 60s prend dès lors dans Pistol Opera un tour beaucoup plus inquiétant. Ainsi, les adversaires que Wild Cat est contrainte dabattre (un handicapé, un cow boy des marginaux, comme elle) signalent que loin de se souder, les minorités japonaises ne pensent quà sentre-tuer. Comme chez Harada, cest une constat des plus pessimistes que livrent Suzuki sur un Japon condamné par sa violence intérieure et ses déviances sectaires. Heureusement, il reste lart, quincarne la mystérieuse n°2 : son exécution oblige n°3 à traverser les images dune culture fascinée par la mort, ce qui ne peut avoir quune conséquence, le suicide. Linventivité plastique et la rigueur morale de la mise en scène de Suzuki na dégal peut-être que son désespoir. Le film se clôt sur le départ de " lex-n°1 ", vieux tueur qui ne doit, pense-t-on, sa survie quà son statut de conteur dans le film. Pistol Opera est, précision-le, un film austère et exigeant pour son spectateur ; mais si vous prêtez attention à ce que vous montre ce film, vous comprendrez beaucoup mieux ce quest le cinéma comme art. Yves - Avril 2002 Suite de la présentation du Festival de Bruxelles Les articles n'engagent que leurs auteurs. Toute reproduction d'un article du site en vue d'une édition doit faire l'objet d'une demande. Les photos utilisées pour illustrer ce site sont tirées de magazines, d'autres sites ou de VCD. Si les personnes possédant les copyrights sur ces photos ne souhaitent pas les voir figurer dans ce site, qu'elles nous préviennent, nous les retirerons. |