bifff2002.gif (6641 octets)Festival de Bruxelles 2002

Les films asiatiques présentés (1/2)

Le festival International du film fantastique, de la Science-Fiction et du Thriller de Bruxelles (le Biff), même s’il est par définition moins exhaustif que les spécialisés Deauville ou Udine, est cependant un rendez vous passionnant pour l’amateur du cinéma asiatique. L’intérêt du Bifff pour le cinéma coréen, japonais, hongkongais voire thailandais, ne s’est jamais démenti au fil des ans, au point de décerner son Grand Prix à deux reprises à des œuvres asiatiques (Ring en 1999 et L’Ile en 2001). A noter que le festival de Pusan (Corée) est partenaire de la " European Federation of Fantastic film Festival ", initié par le Bifff. D’autre part, ce dernier offre la possibilité de voir, au travers du prisme du genre, les œuvres asiatiques " en situation ", et par là de dégager la spécificité de l’approche asiatique du fantastique.

Le HKCINEMAGIC y était présent et c'est notre nouveau rédacteur Yves qui s'est chargé de vous en faire une rapide présentation.


Japon

Pour cette 20e édition, la sélection était majoritairement japonaise, avec le très attendu et en première mondiale Dark Water de Hideo Nakata (il était président du jury l’an dernier, ceci expliquant cela), et Ichi the Killer de Takashi Miike.

La vague " Ring " semble bien tarie, au vu de l’ éclectisme de la sélection, mais les préoccupations liées au statut de la femme semble avoir motivé quasiment tous les films japonais visibles à Bruxelles: de Inugami à Pistol Opera, avec des moyens artistiques différents, perce un profond pessimisme quant à la situation sociale actuelle du Japon.

 

DARK WATER, Hideo Nakata

Une jeune mère, Yoshimi (Shigemitsu Ogi), et sa petite fille de 6 ans Ikuko emménagent dansdarkwater un immeuble de banlieue décrépi. Les difficultés de la procédure de divorce, la crainte de perdre la garde de sa fille et l’angoisse de la recherche d’un emploi concourent à la fragilité psychologique de la jeune femme ; mais qui est donc cette étrange fillette au visage masqué par son ciré jaune, ressemblant étrangement à une enfant disparue dans des circonstances mystérieuses quelques années plus tôt, et que seule Yoshimi semble voir ?

Adapté une nouvelle fois d’un roman de Suzuki Koji (Ring Virus), Dark Water est peut être l’un des films les plus angoissants de ces dernières années, toutes cinématographies confondues. Plus encore que Ring, où l’apparition de Sadako, en donnant forme à l’angoisse latente avait un goût de concession commerciale, Dark Water renouvelle profondément le " Kaidan eiga " en intégrant totalement l’ambiguïté réel-irréel plus propre au fantastique occidental ; les références discrètes à The Changeling (La Maison du diable, Peter Medak, 1974) signent ce renouvellement. La maitrise de Nakata de la composition, déjà remarquable dans ses précédents opus, atteint ici une sorte de perfection. Comme de juste, le final, inattendu, ouvre sur une séquelle possible.

 

INUGAMI, Harada Masato

La famille Bonomyia est considérée par les habitants du village d’Omine, sur l’ile de Schikoku, avec un mélange de respect et de peur ; la légende dit que les femmes de la famille sont les gardiennes de créatures malfaisantes, les Inugamis, qu’elles doivent compter chaque jour de peur que l’une d’entre elles s’échappe. Mais un jour, l’une des femmes, toujours selon la legende, les laissera s’échapper. La toujours vieille fille Miki (Yuki Amami), artiste-papetière, sera-t-elle celle qui déclenchera la malédiction de la famille Bonomyia ? D’autant plus que l’amour naissant entre elle et le jeune instituteur fraîchement arrivé va révéler les secrets les plus noirs de la famille Bonomyia. Inugami

Si Dark Water était le film le plus angoissant de cette sélection 2002, Inugami en était certainement le plus passionnant. Déjà présenté au festival de Berlin, Inugami y avait recueilli un grand succès d’estime, à défaut d’un prix. Le festival de Bruxelles ne rattrapa pas non plus cette injustice, puisque le film repartit bredouille. Harada Masato, réalistateur toujours méconnu en France malgré une filmographie déjà riche de 7 films, réalise avec Inugami son premier film fantastique. Cinéaste aux ambitions sociales (Kamikaze Taxi (1997) son film le plus célèbre, décrit ainsi la situation d'expatriés japonais, exilés en Amerique Latine après la 2nde guerre mondiale et revenus au pays par la suite), Harada aborde le genre indirectement ; Inugami est ainsi plus un conte mêlant folklore et tragédie antique qu’un film d’épouvante. Partant d’une situation cliché (l’arrivée en ville d’un étranger, ignare des us et coutumes de la région) qui renvoie aussi bien au cinéma fantastique qu’au jidai-geki (film de sabre classique) et au western, l’intention métaphorique du film est évidente, et c’est comme une tragédie que Harada pense le destin de son pays, condamné par le conservatisme stupide et la ségrégation maintenue dans une société japonaise misogyne. Heureusement, comme dans tout conte, il y a une princesse : Miki, interprétée par l’actrice de théâtre Yuki Amami, est ainsi le cœur de ce film littéralement amoureux de son personnage. Travaillant dans une optique délicate, à mi-chemin entre le réalisme et le symbolisme, Harada nous offre un film d’une splendeur visuelle et d’une richesse bouleversante.

 

ICHI THE KILLER, Miike Takashi, 2001

Akihara (Tadanobu Asano), tueur masochiste, traque le mystérieux Ichi, le tueur " 1OO% sadique ", car ce dernier a tué son oyabun, le seul qui parvenait à l’exciter sexuellement par ses coups. Pendant ce temps, Ichi (Omori Nao) se masturbe en assistant au tabassage d’une prostituée…Ichi est en réalité un pauvre garçon, tentant de lutter contre ses pulsions sadiques ; il est manipulé par un mystérieux vieil homme, plein de rancœur pour le clan de Akihara…

Mais pourquoi encore parler de ce film ? Peut-être pour dire que, grâce à ses excès, son ultra-violence bouffonne, ses sautes de rythmes incontrôlées, sa fascination intense et partageuse pour ses personnages de marginaux sublimes, Ichi est LE film à conseiller à tous les adolescents, parce qu’il n’a qu’un sujet : la nécessité vitale d’assumer ses désirs, le premier pas vers la liberté.

 

ELECTRIC DRAGON 80.000 V, Ishii Sogo

Tokyo. Dragon Eye Morrison (Asano Tadanobu) doit son nom au fait d’avoir, enfant, supporté une décharge électirque de 80000V. Après s’être essayer à la boxe, c’estElectric Dragon 80000 V finalement la guitare électrique qui lui permet de se délester de son trop-plein d’énergie. Le mystérieux Thuderbolt Buddha, 26.OOO.OOO de volts au compteur, réparateur d’antennes téléphoniques le jour et tueur la nuit, décide de le défier…

Le parcours de Ishii Sogo en fait un cinéaste rare, mais dont les films longuement préparés étonnent par leur qualité oniriques, et par l’important travail sur les ambiances sonores (l’un d’eux est sorti en France sous le titre Le Labyrinthe des Rêves, en 2000).

Electric Dragon apparaît comme un film-somme, empruntant au manga et au comics, ainsi qu’au cinéma " punk "et cyberpunk (Alex Cox, les premiers Jim Jarmusch, le Shynia Tsukamoto de Tetsuo 1 et 2 y sont des influences évidentes), dans une esthétique que l’on ne peut qualifier que de " lo-fi "  Proche du cinéma expérimental par son format (55 mn) et en ce qu’il est une expérience avant tout sensoriel, Electric Dragon est un film exigeant, et parfois poignant : en opérant une fusion entre une imagerie underground et la marginalité de ces personnages, Ishii décrit sur un mode mineur et symbolique le conflit entre influences occidentales et traditions. La musique, punk rock, est splendide.

 

RED SHADOW

Un groupe de ninjas, la "Shadow family", entrainés depuis l’enfance, accomplit une succession de missions d’espionnage ; mais ils se confrontent très vite à une école ennemie. Les combats se succèdent, tandis que Red Shadow pleure la mort de son aimée, victime de ces affrontements sectaires. Pendant ce temps, une jeune princesse tente de maintenir à distance les ennemis de sa contrée, en annonçant posséder une arme nouvelle : un tank…

Après Samurai fiction (1997), Hiroyuki Nakano poursuit ce qui peut apparaître comme une entreprise de démolition des genres classiques japonais. Passé à la moulinette techno, Red Shadow, visiblement destiné à un public très jeune, s’inspire ainsi du jeu vidéo (séquençage en " mission ", mouvement de caméra singeant les cinématiques de jeux et repris à chaque séquence, quasi anonymat des personnages…). Mais le montage, si rapide qu’il en devient incompréhensible dans les séquences d’action, broie les quelques idées de mise en scène. La musique techno installe un rythme artificiellement paroxystique qu’il est bien difficile de supporter sur tout ce long film. Les passages les plus réussis concerne le maître des " Shadow ", personnage burlesque tirant le film vers la kung-fu comedy par ses pitreries. Très décevant si vous avez plus de 7 ans.

 

KAKASHI, Tsuruta Norio

La jeune Kaoru part à la recherche de son frère disparu ; il aurait rejoint Izumi, une ancienne prétendante délaissée, dans son village du Japon profond. Kaoru s’y rend à son tour. Mais Izumi est morte, et aucune trace de son frère ; par contre, des rites étranges se pratiquent là : tous les ans, les épouvantails y prennent vie, et accueillent l’âme des esprits vengeurs. Izumi, qui apparaît à Kaoru dans ses rêves, pourrait ainsi ressusciter, et s’attaquer à celle qu’elle accuse d’avoir détournée de son grand amour...

N’ayant pas vu Ring 0, je ne peux juger des capacités de Tsuruta Norio ; en tout cas, Kakashi est un mauvais film d’exploitation, vaguement inspiré d’un classique anglais, Wicker Man de Robin Hardy (1972), dont il reprend l’idée des rites mystérieux, Cela démarrait pourtant plutôt bien. L’arrivée au village aux habitants inquiétants, la suggestion d’un rapport incestueux entre Kaoru et son frère, et les cauchemars que la jeune fille fait chaque nuit installe une atmosphère troublante. Mais dès l’instant où un épouvantail (kakashi) tueur est introduit, le film sombre dans l’ultra-Z, jusqu’à un final (la résurrection des épouvantails) dont le modèle semble avoir été le clip " Thriller " de Mickael Jackson. Le film alors se traîne, jusqu’à un final incohérent mais qui retrouve un peu de l’ambiguïté des rapports familiaux qui planent sur la première partie. Voyez plutôt Inugami, sur un thème assez proche.

 

LIVING HELL, Fujii Shogo, 2000

living hellUne famille recueille une vieille parente éloignée, Chiyo, et sa petite-fille anorexique, Yuki. Mais les deux invités mystérieux se révèlent être des tortionnaires cruels, dont Yasuto, le fils paraplégique, subit les sévices quand le reste de la famille est au travail .Adolescent perturbé depuis son accident, Yasuto n’est pas cru au retour de ses frère et sœur, et les tortures continuent, chaque jour plus atroces. Pendant ce temps, un journaliste enquête sur une série de meurtres sadiques, commis par une vieille femme…

D’une violence parfois insoutenable dans ces scènes de torture, Living Hell oscille constamment entre la fiction classique (l’enquête, débouchant sur un élément para-psychologique à la Ring) et une complaisance glauque qui place le spectateur dans une position ambiguë et inconfortable. Que le réalisateur interprète le personnage du journaliste informe l’ambition du projet, sorte de descente aux enfers de la vie de famille. Un film curieux donc, qui a cependant le mérite de donner à voir un couple de " monstres " assez fascinants, aux croisements du surnaturel et du banal.

 

TURN, Hideyuki Hirayama, 2000

Maki, artiste-graveuse sur cuivre, vit chez sa mère en attendant la reconnaissance de son œuvre, sans s’investir réellement. Un jour, après une collision avec un camion, elle se réveille chez elle, indemne…et absolument seule dans Tokyo. La ville est déserte, comme si tous avait fui une catastrophe terrible. De plus, chaque jour est identique au précédent : Maki est bloquée dans un présent invariable. Au bout de 6 mois, le téléphone sonne. Commence alors une idylle entre son interlocuteur, un jeune graphiste attiré par son œuvre dans le monde " réel ", et la jeune femme. Mais elle n’est pas seule dans la ville…

Ok, on pense à Groundhog Day. Mais Turn est avant tout une romance sentimentale par delà les dimensions (un thème classique de l’animation japonaise). Le film ne s’attarde donc pas, même si il ne l’évacue pas non plus, sur l’angoisse profonde de la situation de Maki. D’où malgré tout la description réussie d’une ville absolument vide d’êtres vivants, et les tentatives de Maki de préserver sa raison. C’est le meilleur du film, mais dans son absence d’enjeu (Maki réintègre au final le monde réel sans justification précise) et de mises en danger réel du personnage, son schématisme donc, Turn a quelque chose de profondément déplaisant : on réalise alors que Turn est une sorte de fable moralisatrice à destination des " jeunes filles ", dont l’argument fantastique est prétexte à un mysticisme habile.

 

PISTOL OPERA, Suzuki Seijun

Wild Cat (Masatochi Nagase) est la tueuse n°3 de la " Guilde " ; mais une course au titre de champion mené par ses subalternes la pousse à affronter n°2 et n°1.

Suzuki Seijun s’inspire ici de l’un de ses propres chefs d’œuvre, La Marque du Tueur (1966) ; à la différence que son " n°3 " de 2001 est une jeune femme. La satire baroque de la " jungle " arriviste qu’était la société japonaise des 60s prend dès lors dans Pistol Opera un tour beaucoup plus inquiétant. Ainsi, les adversaires que Wild Cat est contrainte d’abattre (un handicapé, un cow boy…des marginaux, comme elle) signalent que loin de se souder, les minorités japonaises ne pensent qu’à s’entre-tuer. Comme chez Harada, c’est une constat des plus pessimistes que livrent Suzuki sur un Japon condamné par sa violence intérieure et ses déviances sectaires. Heureusement, il reste l’art, qu’incarne la mystérieuse n°2 : son exécution oblige n°3 à traverser les images d’une culture fascinée par la mort, ce qui ne peut avoir qu’une conséquence, le suicide. L’inventivité plastique et la rigueur morale de la mise en scène de Suzuki n’a d’égal peut-être que son désespoir. Le film se clôt sur le départ de " l’ex-n°1 ", vieux tueur qui ne doit, pense-t-on, sa survie qu’à son statut de conteur dans le film. Pistol Opera est, précision-le, un film austère et exigeant pour son spectateur ; mais si vous prêtez attention à ce que vous montre ce film, vous comprendrez beaucoup mieux ce qu’est le cinéma comme art.

Yves - Avril 2002

 

Suite de la présentation du Festival de Bruxelles


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