Bilan 2002

Mondialisation ou disparition?


Depuis quelques années le cinéma de Hong Kong est dans une phase transitoire, à la recherche de nouvelles formules capables d’enrayer un déclin économique et artistique qui dure déjà depuis le milieu des années 90. L’année 2002 semble confirmer la mutation qui s’opère dans cette industrie, un cinéma à 2 vitesses.

Cinéma de quartier en chute libre

L’une des grandes forces du cinéma de Hong Kong est d’avoir bénéficier d’un public local très fidèle, facilitant la rentabilité de la production. Mais depuis le milieu des années 90, les hongkongais se sont peu à peu détournés de leur cinéma et plus généralement des salles obscures. Cette baisse de la fréquentation n’a pas empêché les maisons de production à proposer des films très ciblés pour la population locale et par la même très peu exportables.

La China Star est le studio qui représente mieux cette démarche. Si le calcul a pu être rentable par le passé, notamment grâce aux comédies romantiques réalisées par Johnny To et son équipe, la recette commence à sérieusement s’essouffler. Pour preuve en 2002, le meilleur score pour ce type de produit, Mary A Rich Man ne rapporte que 20 millions de dollars HK, là où l’année dernière le même type de produit en rapportait le double. Il faut dire que la formule est déjà exploitée depuis plus de 3 ans et que les réalisateurs n’ont fait aucun effort pour la renouveler. Même un film comme Chinese Oddyssey 2002, bien produits et disposant d’un casting de bonne tenue (Tony Leung Chiu Wei et Faye Wong) n’a pas réussi à attirer un public visiblement lassé. Les producteurs ont bien tenté de lancer une nouvelle mode autour des « idoles » hongkongaise, c’est à dire de jeunes chanteuses au look très visuel. Mais les Twins, avec les médiocres Summer Breeze Of Love ou Just One Look, et autres Cookies n’ont pas encore réussi à faire venir en masse le public.

Sclérosé ce cinéma de quartier ne semble plus mu que par l’inertie d’un système qui a besoin de s’alimenter pour survivre. Mais son échec économique conduit inexorablement le chômage à augmenter de manière inquiétante, la profession du cinéma perdant peu à peu ses forces vives. Le développement du cinéma en DV annonce d’ailleurs une nouvelle étape dans cet abandon progressif du grand écran. A terme ce cinéma risque, soit de trouver une nouvelle expression sous une forme vidéo ou télévisuelle, ou tout simplement de disparaître.

 Le défi de la mondialisation

So CloseDepuis plusieurs années, les professionnels savent que le salut du cinéma de Hong Kong ne peut venir qu’en gagnant des parts de marché en Asie et en occident. L’année 2002 offre un panel très varié de tentatives pour séduire le public mondial. On trouve ainsi la résurgence de produit d’exploitation clairement destiné au public anglo-saxon comme So Close, un « Babe With A Gun » (mélange d'action et d'érotisme) produit par la Columbia. Media Asia propose, quant à elle, Naked Weapon, une catégorie 3 léchée carrément tournée en anglais. Évidemment les deux produits sont d’une rare stupidité, mais il faut croire que c’est le genre qui veut ça. On regrettera surtout l’abandon de toute ambition de Columbia Asie qui avait sorti par le passé Road Home de Zhang Yimou et Time And Tide de Tsui Hark. En toute logique les deux films n’ont eu aucun succès au box-office local, mais peu importe puisqu’ils sont destinés à alimenter les vidéo-clubs occidentaux.

A l’opposé The Touch joue la carte de la grosse production internationale familiale. Doté d’un budget démesuré, au regard de ceux des productions locales, ce projet de 20 millions de dollars initié par l’actrice Michel Yeoh se veut un grand film d’aventure à  la Indiana Jones. L’idée est d’utiliser le savoir-faire des techniciens hongkongais comme le directeur photo Peter Pau, passé derrière la caméra pour l’occasion, ou le directeur des combats Philip Kwok. Un casting international est chargé de permettre la vente du film dans le monde entier. Malheureusement cette idée de métisser cinéma occidental et asiatique aboutit, comme souvent, à un résultat décevant. Car au lieu de réussir à conjuguer le meilleur de ces deux conceptions du cinéma, les producteurs, sans doute à cause des enjeux commerciaux, jouent la carte de la prudence. La dimension asiatique du film est alors limitée à un exotisme très convenu, tandis que tous les efforts du réalisateur visent à faire de la belle image, vision très réductrice de ce qu’est un film à vocation internationale. Bourré de clichés éculés, The Touch ne séduit ni l’Asie, ni l’occident. Le grand écart culturel reste un exercice des plus complexes.

HeroL’erreur de The Touch est sans doute de vouloir concurrencer de manière trop frontale la machine de guerre américaine. Plus malin, Zhang Yimou préfère surfer sur l’engouement pour l’Asie en proposant un film ouvertement axé sur son identité culturelle : la Chine. Faussement « auteurisant », franchement esthétisant, Hero est un film d’une extrême roublardise, jouant sans complexe sur tous les tableaux pour tenter de ratisser large. Bénéficiant d’une campagne marketing très efficace, le film a réussi à gagner son pari financier en Asie, même si les spectateurs restent mitigés quant au résultat. Peu importe l’argent est rentré dans les caisses. Il reste maintenant à s’attaquer à l’occident. Si Zhang Yimou ne parviendra sans doute pas à réitérer le succès de Tigre et Dragon, il devrait réussir à trouver facilement sa place sur le marché mondial.

Le problème des films comme Hero, au-delà de leur réussite artistique ou commerciale, est qu’ils sont trop attachés à la personnalité de leurs créateurs. Impossible dans ces conditions d’en faire une recette exploitable par d’autres producteurs. Comme Tigre et Dragon, ce film est un coup qui n‘engendrera rien, si ce n’est dans les années à venir une autre production du même type, hors norme.

Sur un mode beaucoup plus modeste, le film d’auteur à destination des festivals occidentaux continue lui-aussi son chemin. Cette année fruit Chan a présenté à Venise son Hollywood-Hong Kong. En digne héritier du world cinéma tendance bidon ville, le réalisateur décrit sur le mode de l’humour noir, la vie d’un quartier pauvre de Hong Kong. Pas grand chose de nouveau donc sous le soleil triste des films misérabilistes. On notera simplement que le créneau est occupé année après année par les mêmes réalisateurs qui présentent leurs films dans les mêmes festivals pour le même public. Sclérose là aussi…

The EyeLa dernière option choisie par l’industrie cinématographique de Hong Kong est d’avoir redonné sa chance au cinéma de genre, mais en le dotant de budgets suffisamment confortables pour ne pas sombrer dans la série B bonne pour le direct to video. Avec The Eye, Infernal Affair et Three, les cinéastes locaux ont réussi à proposer des films efficaces et bien produits en conservant en partie l’originalité de la mise en scène made in Hong Kong. Ils ont pu ainsi séduire le public asiatique et peuvent espérer toucher le public occidental. Si ces trois films sont loin d’être des chefs-d’œuvre, ils prouvent que le savoir-faire hongkongais n’a pas tout à fait disparu.

Malheureusement l’industrie locale n’est pas capable de produire ce type de films en nombre suffisant pour alimenter le marché. Il faut dire que l’investissement financier est très risqué, car les budgets se doivent d’être plus important et le temps de fabrication plus long. Les hongkongais doivent apprendre la rigueur. Si le succès éclatant de Infernal Affair montre les bienfaits de la rationalisation, le cinéma de Hong Kong risque de perdre son caractère débridé, c’est à dire une bonne part de son originalité.

 Conclusion provisoire

Cette grande variété de stratégies face à l’enjeu de la mondialisation montre que le cinéma de Hong Kong a enfin compris que sa survie passe par l’exportation. Elle révèle aussi l’absence de politique véritable, chaque film n’étant qu’une expérience sans lendemain. Aucune stratégie sur le long terme n’est menée pour fidéliser le public. Le succès des films de genre montre que la solution passera sans doute par la capacité de produire des films qui mêleront le savoir-faire local avec une qualité technique s’approchant des standards internationaux. Mais pour l’instant l’industrie de Hong Kong peine à produire un Infernal Affair par an, là où il en faudrait une demi-douzaine. Toute la question est de savoir si elle est en mesure de relever ce défi.

 

Film à voir en 2002 (par ordre alphébétique)

Chinese Odyssey 2002

The Eye

Infernal Affair

 

Laurent HENRY – février 2003


© HKCinemagic

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