- CRITIQUE -

HERO de Zhang Yimou
Zhang Ziyi (Lune/ Moon)Ce film raconte une légende à propos de celui qui deviendra le premier empereur de la Chine réunifiée, le roi de Quin. A cette époque, la Chine est découpée en sept royaumes, et le roi de Quin fait tout pour conquérir les six autres et asseoir ainsi sa suprématie.

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De nombreux assassins de ces royaumes tentent alors de l’assassiner. Trois d’entre eux : Sky/ Ciel (Donnie Yen), Broken Sword/ Lame Brisée (Tony Leung Chiu-Waï) et Flying Snow/ Neige (Maggie Cheung) sont particulièrement déterminés. A quiconque les éliminera le roi de Quin promet richesse, pouvoir et une entrevue personnel avec lui.

Et un jour, une personne apporte au roi les armes des trois fameux assassins : il s’appelle Nameless/ Sans Nom (Jet Li) et va raconter au roi comment il a pu vaincre ces puissants guerriers…

Un wu xia pian esthétique et  mental…

Zhang Yimou a déclaré dans plusieurs interviews qu’il réalisait avec Hero une sorte de rêve d’enfant. Il a toujours voulu faire film se déroulant dans l’univers des wu xia (littérature d’arts martiaux). Il considère son film, plus gros budget du cinéma chinois, comme un film certes commercial mais auquel il a ajouté sa vision de la culture chinoise. Divertir le public tout en faisant passer sa personnalité, ses pensées.

Hero est donc un film à gros budget, esthétiquement extraordinaire, bénéficiant d’un casting plus qu’alléchant, mais son scénario n’est pas basé sur des enjeux traditionnels comme la vengeance, une histoire d’amour, la relation maître/disciple... Il tourne uniquement autour d’une idée principale chère au réalisateur : une vision du véritable héroïsme liée à la construction de la Chine ancienne. Toutes les autres sous-histoires étant presque « accessoires » et ne servent qu’à illustrer le message principal.

Le film sera alors esthétique et très mental. Il faut accepter ce parti pris. Et de ce fait, il m’a fallu un réel effort pour rentrer dans le film, pour pouvoir essayer de saisir le message de Zhang Yimou. Au départ, je me contentais d’admirer les images presque de loin, sans comprendre les raisons d’être des personnages. Cet effort à fournir est important ! Il fera la différence entre une vision du film comme un simple poème graphique sans enjeux scénaristiques et celle d’un poème philosophique chinois esthétiquement hallucinant traitant de l’héroïsme.

Nécessitant un effort pour sa bonne compréhension

Jet Li (Nameless/ Sans Nom)Le film comporte plusieurs difficultés pour pouvoir saisir le message de Zhang Yimou. Premièrement, le film est en mandarin et en vers. Ce choix s’explique par le respect au genre littéraire dont le film est issu. Le film s’inspire d’une des nombreuses légendes autour du roi de Quin. Il ne faut donc voir dans ce film aucun réalisme historique. C’est la poésie qui prime. Notamment dans les dialogues. Mais la ressentir n’est pas forcément chose aisée, surtout avec la décevante traduction française présentée à Deauville. Par exemple le signe écrit par Broken Sword dans le sable pour Nameless a été traduit en anglais « All under heaven » (tout sous le ciel) et en français par le simple mot « pays ». Je ne parlerai pas de la traduction du grand coup de Jet Li : « la mort à dix pas »… La poésie des dialogues était donc absente de cette VOSTF, et c’est bien dommage.

Deuxièmement, le film m’a surpris car il diffère des wu xia pian hongkongais que j’ai déjà vu sur deux points principaux. D’abord si les combats sont magnifiques, regorgeant de très belles idées poétiques, ils ne possèdent pas la folie, ce sursaut et ce déferlement d’énergie qui caractérisent les plus belles scènes des wu xia pian que je connais. Il n’y a aucune scène dans Hero se rapprochant du moment de folie dans Les Cendres du Temps où Brigitte Lin combat son reflet dans un lac, faisant jaillir des geysers à chaque coup d’épée. Ou bien sur de l’incroyable scène finale du superbe Jiang Hu : The Bride with White Hair, autre wu xia pian esthétiquement impressionnant. Ensuite la plupart des combats n’ont aucune tension dramatique car on en connaît déjà l’issue. Mis à part son opposition contre le roi de Quin, on sait que Nameless ne perdra aucun combat, on sait pertinemment que Moon n’a aucune chance contre Flying Snow, et on connaît l’issue du combat entre le roi de Quin et Broken Sword avant de le voir à l’écran. C’est que le réalisateur préfère une approche esthétique et mentale pour traiter les scènes d’action. Zhang Yimou a alors naturellement choisi  une narration lente, poétique, nous laissant le temps de réfléchir et d’admirer chaque image comme un tableau. Les combats sont donc fluides, maîtrisés, par moment presque doux. On est bien loin des combats des films de la Workshop.

Et enfin, la troisième et principale difficulté vient du fait que le film est tout en symbolismes. Ainsi tous les personnages sont des symboles. Ils n’ont pas vraiment d’existence propre. Lorsque deux d’entre eux se rencontrent, se défient, c’est en réalité l’opposition/confrontation de deux pensées symbolisées par deux de ces personnages. Ce sentiment est renforcé par le choix du type de scénario.

Contenant de nombreux symbolismes…

La structure narrative du film est particulière. Elle va mettre en scène successivement plusieurs versions de la même histoire racontant comment Nameless a réussi à récupérer les armes du couple d’assassins formé par Flying Snow et Broken Sword. Ces deux derniers symbolisent chacun une certaine idée de la Chine, une idée diamétralement opposée de la position à adopter face au roi Quin.

Tony Leung (Broken Sword/ Lame Brisée)Si je n’ai pas réussi à rentrer dans l’histoire au début du film, durant la 1ère version de l’histoire, c’est parce que les personnages en tant que tels ne comptent pas. C’est leurs évolutions durant les différentes versions des évènements qui comptent. Il faut voir leurs changements d’attitudes, d’actions. Si on se limite à une histoire, et que l’on prend à part un personnage : il va nous paraître creux, un petit peu superficiel.  Au contraire, il faut « s’amuser » à comparer, opposer les personnages selon les versions, ou bien chercher à voir ce qui les relient.

Pour renforcer ce côté « ludique », Zhang Yimou nous aident avec un autre symbolisme : celui des couleurs. Chaque version de l’histoire de Nameless va être associée à une couleur différente : rouge, bleu, blanc. Il faut rajouter une quatrième histoire, associé au vert, un peu à part racontant des évènements se déroulant avant que Nameless cherche a récupéré les armes des assassins. Les tenues des personnages, les décors et la lumière vont prendre à chaque fois la couleur correspondante.

L’histoire verte, correspondant aux évènements antérieurs au propos du film, met en scène la rencontre entre Flying Snow et Broken Sword, ainsi que leur première tentative d’assassinat du roi de Quin. Il faut y voir la couleur de l’espoir, des rêves de la jeunesse. C’est ici une couleur très positive. Cette histoire se terminera par le combat opposant le  roi de Quin à  Broken Sword : très beau duel durant lequel Broken Sword comprendra la raison de vivre de son adversaire et l’erreur dans lequel il était. A partir de là, il sortira de la jeunesse et prendra une position réfléchie et mature sur les troubles opposant les sept royaumes de la Chine. Il sera en désaccord avec sa bien-aimée. Dans la tradition chinoise, cette couleur est à opposer au blanc… 

Le 1ère version de l’histoire de Nameless est rouge. Ici, les sentiments sont exacerbés. Le rouge est la couleur du cœur et du sang. . La tension sexuelle, l’agressivité sont très forts. Les personnages suivent leurs pulsions. Flying Snow et Broken Sword sont ici opposées, quasiment adversaires… Suivra une histoire bleue, calme et bien entendue opposée. Les deux amants ne s’opposent pas, ils sont liés par un amour immense que rien ne pourra remettre en cause. Flying Snow et Broken Sword sont prêt à sacrifier leur vie pour sauver celle de leur conjoint. Cette version très romantique est baignée dans un calme, une dignité, et une délicatesse admirables…

Et on finira sur une histoire tout en blanc, la véritable histoire. Sorte de synthèse des histoire rouge et bleue, on voit ici bien le symbolisme de la couleur blanche est utilisée comme  symbole de la vérité, de la pureté et de la mort. En Chine, les enterrements se font en blanc.

La dernière couleur du film est le noir : les costumes du Roi de Quin et de celui de Nameless (pendant la moitié du film) sont noirs. Le palais et les gardes du roi sont en noirs. Leurs flèches également. Le noir représente l’humilité, la patience aussi bien que le deuil et la mort. Le roi de Quin symbolise bien ces quatre notions.

L’intérêt de toutes ces couleurs est de nous aider à suivre le scénario. A travers ses différents points de vue sur une même histoire, mettant en scène deux visions de la Chine  symbolisées par Flying Snow et Broken Sword, le personnage de Jet Li va petit à petit choisir la vision la plus juste et découvrir durant la période blanche le véritable sens du mot « Hero »… Les couleurs nous aident à comprendre le cheminement de la pensée de Nameless. Bien sûr, certaines de ses interprétations peuvent être discutables. Il est très difficile de se retrouver dans le symbolisme des couleurs car chacune d’entre elles possède de multiples interprétations, parfois opposées. Il y a une chose dont je suis certains : le vert est l’opposé du blanc, tout comme le rouge celui de bleu. Après, je pense que c’est à chacun de s’amuser à se faire sa propre opinion. L’interprétation d’un film dépendant bien entendu des sensibilités de chacun.

Etant avant tout un très grand film.

Maggie Cheung (Flying Snow/ Neige)Avec des personnages tout en symboles, une structure de scénario mettant l’accent sur l’évolution de ces symboles selon différents points de vue, Hero est donc un film qui peut demander un petit investissement personnel pour rentrer complètement dans son univers. Mais rassurez-vous. Le dispositif du film ne sert pas à dérouter le spectateur. Il sert avant tout à montrer l’opposition entre deux visions de la Chine, à la fois opposées idéologiquement et fortement liées. Elle est symbolisée par le couple Flying Snow / Broken Sword. L’histoire rouge montre ce qui les opposent, leurs convictions sur la Chine, la bleue ce qui les lient, leur immense amour réciproque, la blanche nous montrent les deux réunis.

Zhang Yimou (Nameless) a pris le parti des pensées d’un des deux amants. Ce n’est pas forcément celle que l’on trouve la plus juste. La sensibilité de chacun penchera pour telle ou telle vision d'un des deux magnifiques assassins. Mais quelque soit son point de vue, cette histoire de ce couple symbole est vraiment très belle.

Quant à la mise en scène bien différente de celle des wu xia pian hongkongais, elle n’est pas gênante. Une fois que l’on accepte cette différence, le plaisir à la vision de chaque combat est immense. Si on rajoute le grand travail effectué par Ching Siu-tung ou Christopher Doyle, Hero devient à mes yeux un grand film dont plusieurs moments resteront pendant longtemps graver dans ma mémoire :
Le 1er combat du film opposant Nameless à Sky est d’une fluidité remarquable, puissant et élégant. Donnie Yen y est très impressionnant. Cette scène est vraiment bien filmé. Ching Siu-Tung a fait mieux que Yuen Woo-Ping dans l’utilisation des effets numériques. La fluidité des mouvements, de caméra et des acteurs, est un régal.
Le déjà célèbre combat Moon / Flying Snow est bien entendu hallucinant avec ses innombrables feuilles passant à la fin d’une couleur dorée à l’orange, puis à une couleur rouge sang !
Le combat sur le lac est d’une subtilité et d’une surprenante délicatesse. Tony Leung  et Jet Li volent au dessus des eaux, reprenant leurs envols en faisant de beaux sillons dans l’eau avec leurs épées. Et d’un seul coup Tony Leung arrête son combat car une goutte d’eau est venue se poser sur le beau visage de Maggie Cheung… Ce geste est à l’image de la scène : magnifique !

Au final, Bien entendu, Zhang Yimou espère divertir le public tout en faisant passer certaines de ses pensées sur la culture chinoise. Mais tout comme Avalon de Mamoru Oshii, on peut apprécier le film sans saisir ou être touché par le message du réalisateur. On peut le voir avant tout pour se faire plaisir devant la beauté du spectacle qu’il propose. Ce dernier étant vraiment aussi beau que sa réputation laisse présager. Et ceux qui rentreront dans le scénario de Zhang Yimou, s’amuseront peut-être comme moi à relier les histoires, les différents symboles  pour se faire leur propre opinion sur celle de Zhang Yimou à propos d’un épisode important de l’histoire chinoise.

Ecrit par Nicolas Fursat, avril 2003.

 

Credits
HERO de Zhang Yimou
Chine/ 2002
Avec :
Jet Li Lian-jie (Nameless/ Sans Nom)
Tony Leung Chiu-wai (Broken Sword/ Lame Brisée)
Maggy Cheung Man-yuk (Flying Snow/ Neige)
Zhang Ziyi (Moon/ Lune)
Chen Daoming (Empereur)
Donnie Yen Jidan (Sky/ Ciel)

 

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