- Critique -

Running on Karma
HORS D’OEUVRES
De Johnnie To, Wai Ka-Fai

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Oeuvre parfaitement hybride, Running on Karma pousse le mélange des genres à l’intérieur d’un seul film à son paroxysme. Comédie d’action inénarrable, les auteurs parachèvent le tout dans une finale se posant en véritable réflexion sur la violence graphique. Un véritable " hors d’œuvres ".

A l’annonce de la nouvelle comédie en commun de Johnnie To et Wai Ka-Fai et sur le simple teaser illustrant Andy Lau en Monsieur Balèze (Big dans la film) à faire pâlir tous les M. Univers, on pouvait craindre l’exploitation d’un filon amorcé par le simpliste Love on a Diet. C’est mal connaître les fers de lance de la décidément ultra créatrice maison de production MilkyWay Image.

Andy Lau aka BigSi les premières minutes du film enchaînent effectivement bon nombre de gags basés sur la forte musculation de son interprète principal, la suite réserve foultitude d’autres gags, qui n’ont plus rien à voir avec l’idée première. Une fois l’idée de la proéminence des biceps d’Andy Lau acceptée, To et Wai vont s’amuser à surenchérir dans l’énormité de nos connaissances acquises au quotidien. Andy Lau sait se tenir en équilibre sur un seul doigt. Lau sait escalader les lisses façades de gratte-ciels, Lau sait percevoir les auras de tout être vivant. Pour appuyer les incessants rajouts de pouvoirs d’un désormais super héros hors normes, les auteurs rajoutent une pléiade de personnages tous aussi extraordinaires, tels l’homme-serpent (ou l’homme-araignée huilé, il faut le voir pour le croire). Afin de brouiller toujours d’avantage nos repères habituels, les réalisateurs ancrent toute l’histoire dans un HK terriblement contemporain, renforcé par une mise en images réaliste directement reprise de leurs meilleurs polars urbains (The Mission, PTU ou leur production The Longest Nite). Les deux premières parties du film seraient donc à apparenter à un tour en montagne russe dans un noir complet, où le spectateur perdrait tout sens de la perception et ne pourrait qu’appréhender la direction même du circuit à venir. Un tour de force absolument hallucinant.

Il en est de même pour les notions spatio-temporelles : la coupure entre les deux premières parties est brutale et aucune indication ne sera donnée quant au temps écoulé. Le gag de Cecilia Cheung attendant le retour d’Andy Lau pourrait d’ailleurs s’apparenter à cette perte de notion temporelle.

Arrive alors la troisième partie, synonyme d’un wagon de la montagne russe fonçant droit dans un mur et s’arrêtant net. Si l'histoire et la mise en scène n’auront laissé que peu de temps au spectateur de reprendre son souffle, il sera une nouvelle fois déconcerté par ce changement de rythme aussi brusque qu’imprévisible. La caméra se pose, les plans durent. Flash-backs et discussions entre personnages expliquent faits passés et actions présentes. Pour la première fois depuis le début du film, une histoire se met en place et crée un véritable enjeu. Partie difficilement admissible, puisque cet enjeu provoque l’implication du spectateur jusqu’alors…simple spectateur.

Si l’histoire paraît toujours farfelue, une trame scénaristique familière se profile et redonne au spectateur une partie de ses repères habituels : Big se doit de retrouver le meurtrier, coupable du passé (de Lau) et du présent (de Cheung), et de le punir / tuer. Intervient alors ce à quoi est dû le titre : Running on Karma et la relation même de tout karma : la " cause à effet ". Si le personnage est arrivé au moment présent, c’est que chaque acte passé aura influé sur le présent. Lau ne posséderait pas sa musculation et ses pouvoirs, s’il n’avait pas subi l’entraînement intensif au Temple de Shaolin, ce qui l’a amené à chercher le meurtrier, ce qui l’a poussé à abdiquer, ce qui l’a poussé à devenir strip-teaseur, ce qui l’a amené à rencontrer Cecilia Cheung, etc., etc.

La grande finale sera à cette image de cause à effet : seront montrés deux fois les mêmes séquences, mais avec deux résolutions différentes en conséquence de l’acte commis. Si le traitement pêche quelque peu par sa longueur, cette redondance est absolument nécessaire pour rendre pleinement compte de cette relation causale. Et de délivrer un message osé, mais tellement magnifique, que celui de la condamnation de la violence (gratuite). Et d’avoir une nouvelle fois réussi à embrouiller notre perception de voir les choses, qui aurait voulu que le coupable soit du moins pris, si ce n’est exécuté. Et d’introduire un nouvel élément à l’opposé même de l’archétype du film d’action.

Andy Lau en moine bouddisteMalheureusement, le scénario et son adaptation ne seront pas tout à fait à la hauteur des ambitions. Sans doute bâclé par un souci de temps – comme de coutume à HK – le traitement aurait mérité d’être plus cadré et rigoureux pour atteindre la perfection ; ceci s’appliquant plus particulièrement à une fin trop longue et éparse, mais également aux deux premières parties trop inégales.

Reste que par cet œuvre, Johnnie To et Wai Ka-Fai auront fait une nouvelle fois preuve d’un talent indéniable, que le succès surprenant au box-office ne rend que trop justice (26 millions de $ HK, le film est sorti en même temps qu’Infernal Affairs II). Ils ouvrent des perspectives jusqu’alors inédites quant aux comédies d’action à venir.

 

Bastian Meiresonne 22/03/04, 7/10
Remerciements à l'équipe du Asian Film Festival Deauville 2004 et au Public Système Cinéma.
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