- Compte rendu -

cannes2004_affiche.jpg (3758 octets)HONG KONG à Cannes
Festival International Cannes 2004

Cette année, le festival de Cannes aura laissé une place importante au cinéma venu d’Asie en général et d’Hong Kong en particulier. Détails sur trois films qui auront marqués la croisette : Breaking News, House Of The Flying Daggers et 2046.

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Faut-il y voir l’influence de son président Quentin Tarantino et de l’amour immodéré qu’il porte à ce cinéma ou bien une banalisation de celui-ci en Europe, peu importe. Avec au programme l’arlésienne de Wong Kar Wai 2046 en compétition officielle, Breaking News de Johnnie To et House Of Flying Daggers de Zhang Yimou présentés tous deux hors compétition, ainsi que la projection de la version restaurée de La Rage Du Tigre (qui sortira par chez nous en janvier 2005 en salle), le Festival de Cannes aura cette année allié intelligemment cinéma de genre et cinéma d’auteur.

Breaking News - House Of Flying Daggers - 2046

 

Breaking News de Johnnie To

Breaking NewsPrésenté hors compétition donc, Breaking News, dernier opus en date de Johnnie To prouve que malgré une sinistrose ambiante, une certaine vitalité peut encore animer le cinéma de Hong Kong, mais surtout que le format du polar ne nous a pas encore délivré toutes ses expérimentations formelles.

Critique amusée (et souvent amusante) de l’info spectacle, le film oscille sans arrêt entre un traitement de l’action complètement premier degré et une vision qui oscille entre le comique et le grotesque des médias. Breaking News raconte comment, quatre preneurs d’otages vont rivaliser avec la police pour tenter de manipuler l’information à leur avantage. Tous les médias modernes sont ainsi passés en revue. Du téléphone portable à l’Internet, chaque partie va tenter de faire basculer l’opinion de son côté. Le trait est parfois grossier, mais il fait souvent mouche, donnant lieu à des scènes qui frisent parfois l’absurde (les preneurs d’otages en train de faire la cuisine tout en se faisant filmer par une web cam, un moment absolument hilarant).

Breaking News Breaking News
Courses effrénéees : SDU à gauche, Nick Cheung à droite

Mais le film de Johnnie To n’est pas seulement une version de Help !!! [comédie Milkyway grinçante sur le monde hospitalier à HK, NDRL] sur les médias, il surprend aussi par le traitement qu’il donne aux scènes d’action. On peut même dire que Johnnie To renoue ici avec un mélange des genres que l’on n’avait plus vu depuis longtemps à Hong Kong. Car autant le traitement des médias laisse place à l’ironie et au second degré, autant les séquences d’actions sont à l’opposé. Oppressantes et étouffantes ou aériennes, elles montrent la maîtrise absolue de Johnnie To en ce qui concerne l’espace. D’ailleurs, le gunfight qui sert de scène d’ouverture au film (un incroyable plan séquence de plus de cinq minutes), donne une idée fausse de ce que sera le film même s’il est cohérent avec le reste. Se déroulant à l’extérieur, Johnnie To nous délivre une scène ample, qui semble se moquer des contraintes liées à la caméra. Tout l’inverse de ce qui va se produire une fois les protagonistes à l’intérieur des immeubles. To adopte alors une mise en scène sèche, nerveuse, absolument terrienne, accentuant le sentiment de claustrophobie de l’ensemble. Il s’agit donc ici de dilater, dans tous les sens du terme, la perception que l’on a de l’espace. Autant la sensation de liberté sera totale en extérieur, autant la sensation d’oppression sera de mise pour les intérieurs. Une approche à l’opposé de ce qu’avait tenté Tsui Hark avec Time And Tide, où Tsui Hark avait réussi à dynamiter les frontières physiques des habitations, leur donnant une sensation de liberté infinie.

Au final, JohnnieTo nous livre un film des plus réjouissants, qui ne s’apparente pas à une tentative opportuniste de viser le public international, à l’image d’un FullTime Killer. En tout cas, on devrait pouvoir profiter prochainement d’une sortie sur nos écrans. Il faut juste espérer que ce ne sera pas un direct to vidéo. Une sortie à guetter et à défendre donc.

Breaking News Breaking News
Attentisme : Nick Cheung (gauche), Kelly Chen (droite)

 

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House Of Flying Daggers de Zhang Yimou

House of Flying DaggersAvec Hero, Zhang Yimou s’est attaqué à un genre qu’il n’avait pas du tout fréquenté pendant sa carrière, le Wu Xia Pian. Malgré un casting incroyable (pour mémoire, Maggie Cheung, Tony Leung, Jet Li, Zhang Ziyi, Donnie Yen, Ching Siu-Tung aux chorégraphies, Chris Doyle comme directeur de la photo et Tan Dun pour la musique), Zhang Yimou convainc à moitié. Le résultat, bancal, n’en demeure pas moins intéressant. Le plus gros problème du film (si l’on excepte un message qui semble servir les cadres du parti communiste chinois), c’est l’impossibilité pour Zhang Yimou de faire exister ses personnages. Ecrasés, les protagonistes de Hero deviennent des pantins désincarnés. De plus, Hero tente une voie totalement inédite pour le genre : rendre statique les corps. Impensable pour le genre, Zhang Yimou réalise un Wu Xia Pian immobile où la posture est plus intéressante que le geste. Mais ces réserves n’empêchent pas le film d’être un carton international. Fort de ce succès public, Zhang Yimou renouvelle l’expérience aujourd’hui avec House Of Flying Daggers. Mais cette fois ci, la distribution se concentre autour de Zhang Ziyi (Tigre et Dragon), Takeshi Kaneshiro (Chungking Express et Les Anges déchus) et Andy Lau (Running Out Of Time). A l’image du casting qui se réduit, les enjeux deviennent eux aussi beaucoup plus simples, même si l’histoire ne l’est pas.

Soit donc Jin (Takeshi Kaneshiro), agent de l’empereur qui tente d’infiltrer un groupe de rebelles, rebelles qui se retrouvent sous la bannière des Poignards volants, les Flying Daggers du titre. Pour réussir sa mission, il va gagner la confiance d’une jeune aveugle, Mei (Zhang Ziyi), soupçonnée de faire partie des rebelles. Il va être aidé par Léo (Andy Lau), agent de l’empereur lui aussi. Les événements vont rapidement prendre une tournure que personne n’avait prévue.

Si Hero affichait une volonté de s’affranchir d’un certain héritage, House Of Flying Dagger surprend dans la manière dont il tente de rendre hommage aux maîtres du genre, en particulier au cinéma de King Hu. Zhang Yimou s’inspire clairement des recherches esthétiques amorcées par celui-ci. En effet, les scènes dans la forêt de bambous renvoient directement à A Touch Of Zen alors que celles dans les forets évoquent tour à tour Raining In The Mountain ou encore The Valiant Ones. Mais Zhang Yimou, plutôt que de marcher directement sur les traces de King Hu, préfère marcher à côté. La recherche picturale qui animait celui-ci n’a plus du tout le même sens chez Zhang. Si chez King Hu, cette recherche relevait souvent de l’expérimentation dans sa tentative de combiner plusieurs arts, chez Zhang Yimou, cette approche picturale ne semble avoir d’autre justification que l'esthétisme pure.

House of Flying Daggers House of Flying Daggers
La bambouseraie et la forêt, Andy Lau (droite)

Il faut avouer que plastiquement, le film est superbe. Pas un cadre (déjà extrêmement travaillé) que Zhang Yimou ne tente de magnifier par la photographie, et c’est sans doute le plus gros défaut du film. Car si à l’instar de Hero, Zhang Yimou réussit cette fois à faire exister ses personnages, ceux-ci sont parfois écrasés devant tant de beauté affichée. Pourtant, Zhang Yimou évite miraculeusement de cantonner son film à du simple papier glacé pour plusieurs raisons.

Tout d’abord , sans doute grâce au travail des acteurs et il faut souligner la prestation de Zhang Ziyi, qui semble avoir gagné ses galons d’actrice, loin de ses minauderies d’antan. Le travail effectué par Wong Kar Wai (sur lequel on reviendra) semble l’avoir transformé et Zhang Ziyi développe une palette d’émotions et un registre dramatique que l’on ne soupçonnait même pas.

Ensuite, grâce à la romance et au triangle amoureux qu’il met en place. Malgré une approche plutôt naïve des enjeux amoureux, Zhang Yimou n’est jamais mièvre et semble même croire à son histoire.

Et pour finir, grâce aux combats. Ching Siu-Tung s’est vraiment surpassé pour nous offrir des ballets originaux et pour tenter un travail sur les corps rarement vu. Récit épique rondement mené, Zhang Yimou tord définitivement le coup de ceux qui lui avait reproché de ne faire avec Hero qu’un film qui justifiait les exactions du parti communiste. Cette fois ci, la frontière est trouble pour déterminer qui sont les vrais méchants, les intérêts généraux s’effaçant progressivement pour ne laisser place qu’aux sentiments et aux dérives personnelles. Malgré ces quelques défauts (inhérents au cinéma de Zhang Yimou) et un glissement de la thématique habituelle du Wu Xia Pian vers une forme peut être plus acceptable pour le public occidental (en mettant en avant une histoire d’amour où les enjeux sont bien plus identifiables), House Of Flying Daggers n’en demeure pas moins un spectacle ambitieux.

House of Flying Daggers House of Flying Daggers
Ballets originaux, Zhang Ziyi à l'oeuvre

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2046 de Wong Kar Wai

2046Comme à son habitude, Wong Kar Wai n’a pas faillit à sa réputation. Projection annulée, on murmurait même que 2046 pouvait purement et simplement être annulé pour cause de sous titrage non présent sur les bobines. Encore une fois, Wong Kar Wai a attendu le dernier moment pour livrer son film, le remontant encore à cinq jours de sa projection officielle. De fait, le trouble est encore aujourd’hui entretenu : on ne sait pas si le festival de Cannes a eu droit au montage final. Le film est reparti bredouille de Cannes (il semblerait que Tarantino ait tout simplement détesté le film). Si une légère déception prévaut à la sortie de la séance (normal sans doute, vu l’attente exacerbée suscitée par le film auprès de tous ses admirateurs), l’impression d’avoir assisté à l’un de ses plus beaux films s’impose lentement avec le temps qui passe.

Il faut bien se rendre à l’évidence : Wong Kar Wai nous a délivré un objet qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. Car si Wong Kar Wai semble recycler ici ses propres figures, les tentatives pour en trouver de nouvelles sont nombreuses. En effet, rarement Wong Kar Wai n’aura tenté à ce point de matérialiser en image le spleen qui le caractérise depuis le début. L’histoire, proprement irracontable, oscille entre les années soixante et un futur situé en 2046, dans un train. Train qui, une fois parti, n’arrive jamais. A l’image de l’histoire de Tony Leung qui n’a ni début ni de fin, ou plutôt dont le début de l’histoire est aussi la fin.

2046
Carina Lau : Kar Lin

Wong Kar Wai joue constamment entre le présent des personnages et un futur qui semble être l’incarnation de leurs sentiments. Ainsi, l’aspect science-fiction n’est pas qu’un simple background ou un décorum, comme on a pu le lire. Sans cet aspect, le film ne serait qu’une relecture de Nos Années Sauvage passée à la moulinette In The Mood For Love (d’ailleurs, les corps féminins et leurs représentations en sortent directement).

Wong Kar Wai joue ici la collusion d’images et de sens pour aboutir à un résultat totalement inédit dans sa filmographie. Ce qu’on retient, c’est bien la volonté d’aboutir à de nouvelles formes de poésie en faisant résonner un futur, peut-être imaginaire, dans un passé qui l’est sans aucun doute tout autant. Wong Kar Wai tente et réussit à nous donner l’impression qu’un sentiment se propage à l’infini, dans l’espace et dans le temps. Mais tout ceci ne s’obtient pas sans mal et le premier quart d’heure déroute complètement. Il semble découler d’une expérimentation formelle et narrative plutôt inaboutie. Wong Kar Wai semble perdu, et il faut bien l’avouer, nous aussi d’ailleurs. En fait, le tournage s’est déroulé sur plusieurs années, aucun acteur n’a réellement eu de scénario et Wong Kar Wai, comme à son habitude, a mis du temps avant de donner une direction définitive à son film. Ceci expliquant sans doute les errements du début du film. Mais petit à petit Wong Kar Wai trouve son rythme, et les allers et retours entre le présent et le futur deviennent miraculeux. Chacun servant de caisse de résonance à l’autre.

2046
Zhang Ziyi

Pour finir, rappelons quelque chose que l’on oublie souvent d’évoquer à propos de Wong Kar Wai, c’est qu’il est un incroyable directeur d’acteur, et 2046 le prouve encore une fois. L’irruption de nouvelles actrices comme Gong Li ou Zhang Ziyi dans son univers lui a permis d’aller chercher en elles un registre inédit. Souvent à contre cœur d’ailleurs, comme avec Zhang Ziyi, un peu réfractaire à ses méthodes de travail mais qui finira quand même par s’exécuter, pour finalement nous offrir une magnifique performance. Bref, Wong Kar Wai, à défaut de nous offrir ici son meilleur film (on est en droit de lui préférer Nos Années Sauvage ou Happy Together), nous livre sans aucun doute un film magnifique, un des événements de ce festival.

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Maggie CheungEn conclusion, quelques mots pour souligner le prix d’interprétation féminine accordé à Maggie Cheung pour le film d’Olivier Assayas, Clean. Si Maggie Cheung est crédité au générique de 2046, elle à purement et simplement été balayée du montage. Heureusement pour nous qu’elle a irradié le film d’Assayas (qui en profite au passage pour nous délivrer ici une oeuvre magnifique). Sans aucun doute, Maggie Cheung nous aura offert la plus belle prestation du festival. Sa palme est mille fois justifiée.

 

David Aneas, fin mai 2004.

 

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