Une guerrière.Tigre et dragon

L'aventure au bout de l'épée

 


Enfin ! Cinq mois après sa présentation à Cannes, voici que le film nous est offert. " Exceptionnel ! chef d’œuvre ! le meilleur film de Cannes… ", les critiques n’ont pas été de main morte avec l’œuvre de Ang Lee. C’est donc avec une réputation élogieuse qu’il arrive sur nos écrans, le distributeur en a d’ailleurs tenu compte de cette presse : 350 salles, 6 millions de francs de budget en communication, c’est du jamais vu pour un film chinois, on peut même en être agacé : pourquoi lui et pas les autres (Once Upon A Time In China, qui a eu le droit à 2 copies, Juang Hu resté inédit au cinéma…). Enfin bref, sous la bannière de Warner tout est possible. Réel chef d’œuvre donc, ou faux enthousiasme de la part de journalistes blasés par tant de films ennuyeux et sans surprises présentés sur la croisette ? Le film tiendra-t-il toutes ses promesses pour un fan comme moi, déjà rodé par de nombreux vrais wu xia pian de Hong Kong ?

 

Réalisé par le taïwannais Ang Lee (deux joyaux à son actif : Garçon d’honneur et Salé sucré) avec deux stars de Hong-Kong exilées aux states (Chow Yun-Fat & Michelle Yeoh), deux révélations (la délicieuse Zhang Ziyi bientôt dans le Zu 2 de Tsui Hark et Chang Chen vu dans Happy Together), et une revenante Cheng Pei Pei, icône sixties des films de sabre dont son film le plus connu se nomme Les Griffes De Jade, le film est un compromis entre une histoire d’amour à l’occidentale (une femme doit se marier mais en aime un autre) et le pur film d’aventure chinois, le film de sabre aussi appelé wu xia pian. Pour la petite histoire, cela se passe dans la Chine ancienne, Li Mu Bai (CYF) est un virtuose des arts martiaux dont la fidèle épée Destinée passe pour avoir des vertus magiques qui excitent bien des convoitises. Li Mu Bai aime Shu Lien (M Yeoh), mais il n’ose avouer ses sentiments. Las des combats, Li Mu Bai confie à Shu Lien son épée pour qu’elle la remette au seigneur Té. Mais un voleur la dérobe. Shu Lien fait la connaissance de Jen (Zhang Ziyi), la fille du gouverneur Yu, promise à un homme qu’elle n’aime pas et qui rêve de mener une existence aussi libre que celle de Shu Lien. Mais Jen cache un secret. Elle s’est mise en tête d’égaler Li Mu Bai et de ravir son pouvoir.

 Le bandit au grand coeur.

Il est intéressant de montrer comment Ang Lee a réussi son pari de faire accepter au monde entier (enfin, il est peut-être un peu tôt pour le dire, on verra combien le film aura rapporter à Warner Bros au final) un film chinois avec codes et coutumes, langue et acteurs. Au niveau des acteurs ce sont deux grandes stars qui ont déjà un parcours long et reconnu, Chow Yun-Fat avec plus de 70 films à son actif est une des plus grandes stars d’Asie. Icône de John Woo, il a mis trois fois les pieds aux Etats Unis avec trois films mineurs malheureusement qui ont eu un impact moyen. Michelle Yeoh est connue du monde entier pour avoir été une des dernières James Bond girl. Le film a donc été vendu grâce à deux têtes d’affiche réconfortantes pour les financiers. Il est intéressant de signaler d’ailleurs que Jet Lee avait été pressenti pour tenir le rôle du personnage joué par CYF avant qu’il ne décline finalement l’offre pour être en tête d’affiche d’une production Joel Silver : Roméo Must Die. Autre atout de ce film : Yuen Woo Ping connu pour être le chorégraphe de Matrix. Ang Lee a voulu prendre sa petite revanche en rendant aux siens l’homme par qui le monde s’est extasié. Yuen Woo Ping est un homme à tout faire, réalisateur (Drunken Master), acteur occasionnel (Eastern Condors) et bien sûr chorégraphe (sur de nombreux Jet Lee), une partie de la réussite de Matrix revient à lui; l’homme a l’origine de millions de dollars ramassés grâce aux film des frères Wachowski ne pouvait que faire du bien à Tigres et Dragons. Autre atout dans la réussite du film, avoir réussi un compromis entre l’orient et l’occident. Tout en se faisant plaisir (un hommage au genre grâce à la présence de Cheng Pei Pei), le réalisateur talentueux a voulu que son film soit regardable et compréhensible par tous sans faire trop de concessions. Ainsi il a voulu que les personnages parlent dans leur langue d’origine (le film aurait pu être aussi tourné en cantonnais mais le mandarin a été choisi pour que le film soit exportable en Chine, énorme marché potentiel), que l’action se passe dans une Chine ancienne avec costumes d’époque, décors naturels, enjeux scénaristiques propre au genre… Tout ceci aurait pu rebuter le moindre plouc gavé de pop corn et d’américanisation, pensez y ils parlent chinois, ils sont tous bridés, y a même pas de poursuites en voitures… Ang Lee a donc réussi à faire accepter des éléments orientaux aux occidentaux en occidentalisant son œuvre : le scénario, c’est finalement une histoire d’amour qui ne se passe pas comme l’héroïne le voudrait. C’est Raisons et Sentiments en Chine. Les décors, les costumes, les beaux paysages (le désert, la montagne…) sont des éléments peu rebutant, proche du film d’aventure, du western américain (il y a même une scène de poursuite en cheval). Quant à la mise en scène de Ang Lee, on est loin des séries B de Hong Kong. Ici il filme sagement, lentement (le temps pour que tout le monde puisse emmagasiner l’enjeu, les différents noms des personnages). Il pose sa caméra, évite les plans de travers, les caméras baladeuses de Hong Kong… En bref on est finalement pas si dépaysé que cela et Ang Lee réussit donc son parie de présenter au plus grand nombre le film d’aventure typique qu’apprécie les Chinois (dans le même sens que les Américains ont leurs westerns, les Français Luc Besson, non je plaisante).

 

Au final on peut dire que je n’ai pas été déçu mais je n’ai pas sauté au plafond non plus. En ce qui concernent les points positifs, les scènes de baston sont nombreuses et variées, la mise en scène d’Ang Lee est très belle (tout comme il a pu le montrer avec ses précédents films, la direction d’acteurs est irréprochable). Deux scènes se détachent du film : celle de l’auberge (deux minutes de combat non-stop avec une Zhang Ziyi débutante mais déjà experte en arts martiaux) et celle dans la forêt de bambous (émouvante de poésie). A chaque fois se sont des scènes d’action mais j’aurais pu aussi citer aussi la scène du désert par exemple, car plus qu’un film d’action, Ang Lee a réalisé un beau film. Il faut insister sur le côté poétique de certaines scènes, la très belle musique ainsi que les paysages sublimes. Romance, action et aventure sont les trois éléments qui caractérisent le film. Chaque élément a son importance et ne doit être enlever au risque de dénaturer le film.

 

La rage de vaincre.Pour ce qui est des aspects négatifs du film (car il y en a) on peut tout de suite parler du scénario peu intéressant et assez confus. A vrai dire, même avec le rythme lent du récit je n’ai pas toujours suivi l’histoire. On ne sait pas vraiment pourquoi le personnage de Zhang Ziyi agit comme cela par exemple… En outre l’histoire n’est pas captivante au contraire de productions Hongkongaises moins fortunées (le thème de la vengeance dans The Blade, l’enjeu historique dans la série OUATIC…). De plus le tout est trop sage, il n’y a pas le grain de folie des films de Hong Kong où l’on se dit " putain " toutes les deux minutes, où l’on s’extasie de joie, où la première chose qu’on a envie de faire après avoir vu le film c’est tout de suite de le revoir. Ici on subit parfois un scénario décousu, des dialogues pas toujours intéressants (particulièrement l’ouverture du film qui commence par une conversation entre Chow Yun-Fat et Michelle Yeoh. La scène est longue - au moins dix minutes - et nous expose ce qui va être l’enjeu central du film, l’épée, un objet sans histoire pour nous mais qui s’avère l’objet de convoitise qui va être à l’origine de nombreux combats. On peut aussi signaler un Chow Yun-Fat qui m’a un peu déçu (malgré sa cool attitude légendaire, ici son personnage ne fait que passer, poser, les mains dans les poches.) Les combats sont efficaces (plutôt bien filmés et chorégraphiés, grâce au talent et à l’expérience de Yuen Woo-Ping), mais ils manquent de rage (ils sont sans excès, c’est à dire sans giclées de sang ou de décors détruits)… On dirait aussi que les combats sont parfois gratuits, ils arrivent là parce qu’il en faut. Enfin j’ai trouvé très peu " crédible " les personnages qui volent aussi facilement (j’ai trouvé cela faux, on voit qu’ils sont suspendus à des fils, parfois ils piétinent dans les airs). On sent trop la présence du numérique dans le film : fini les petites envolées des films de Hong-Kong, les bons grâce aux trampolines, ici ils traversent des forêts, se poursuivent sur les toits (en faisant des bons de kangourous), marchent sur l’eau… L’enjeu n’est donc pas le même, d’accord, mais cela n’est pas très bien fait. Vous me direz qu’il ne faut pas chercher le réalisme là dedans, on en prend tout de même plein les yeux, on en a pour son argent. Ce que j’espère maintenant c’est que d’autres films comme celui-ci arriveront sur nos écrans et qu’il aura réussi à susciter de la curiosité pour les œuvres asiatiques et aura permis à des novices de découvrir la magie du cinéma de Hong-Kong.

Grégory A Dormeuil - octobre 2000


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