Tigre et dragon

L’art du métissage

Une guerrière.

Si au début des années 90 Tsui Hark a réussi à moderniser le wu xia pian, Ang Lee aura réussi à l’internationaliser, quitte à en trahir quelque peu l’esprit…

 

Depuis une petite dizaine d’années, les rapprochements entre Hollywood et Hong Kong se sont multipliés. Les réalisateurs et les acteurs hongkongais, qui ont tenté leur chance en occident, ont vite compris qu’il était impossible de conserver leur façon de concevoir le cinéma. Implacable, Hollywood leur a imposé un cahier des charges très contraignant. Mais au lieu de changer radicalement de style, les expatriés se sont contentés d’un affadissement jusqu’à la caricature de ce qui faisait leur attrait. Ainsi Chow Yun Fat est devenu un Killer de pacotille dans un Tueur pour cible, Jackie Chan a abandonné les morceaux de bravoure pour la comédie, Jet Li s’enlise dans un film pour minorité dans lequel il n’est que l’ombre de lui-même. Quant à John Woo, il multiplie film après film les mêmes tics visuels, expurgés de tout ce qui pourrait choquer le public occidental, comme la présence du sang par exemple. S’il n’était pas question d’espérer voir des films hongkongais à Hollywood, on peut comprendre la frustration des fans face à l’entreprise de désincarnation de leur art à laquelle se sont livrés ces expatriés.

La révélation du film, Zhang ZiyiFace à ce tableau peu enthousiasmant, Ang Lee propose une nouvelle alternative. Plutôt que de faire venir Hong Kong à Hollywood, il a voulu faire venir Hollywood à Hong Kong. Utiliser les moyens et les méthodes de l’industrie cinématographique la plus puissante du monde pour faire un film chinois, pourquoi pas ? Contrairement aux coopérations précédantes, Ang Lee a ainsi pu imposer des choix pour le moins osés. Tout d’abord il a choisi de travailler sur un genre spécifiquement chinois, le wu xia pian. Ensuite, il a tourné son film en mandarin. Enfin son équipe était majoritairement chinoise, que ce soit le casting ou les techniciens, dont notamment Yuen Woo Ping et le directeur de la photo Peter Pau. Grâce à des moyens confortables, Ang Lee a pu mettre en scène un spectacle grandiose. Les paysages sont magnifiques, les reconstitutions saisissantes. Pour les combats, le réalisateur n’a pas hésité à s’inscrire dans la tradition des wu xia pian en faisant voler ses personnages. Même si parfois les cadrages sont quelque peu trop serrés lors des attaques au sol, il n’en reste pas moins audacieux de montrer des scènes que le public occidental n’est prêt qu’à accepter qu’à l’occasion de film de super héros ou de science fiction.

Le côté cliché sur la Chine du film.

Ang Lee a-t-il réussi le wu xia pian parfait, un chef d’œuvre comme on le lit souvent ? L’emportement médiatique, soutenu par une campagne publicitaire très importante, ne doit faire oublier que le film est aussi un produit destiné au marché international, conçu pour séduire tous les publics, et donc que tout wu xia pian qu’il est, il prend des libertés avec le genre. Car au fond Tigre et dragon est un vrai-faux wu xia pian. Si le récit commence par le vol d’une épée, tout ceci n’est qu’un prétexte pour mettre en scène une double histoire d’amour qui focalise très largement l’attention du réalisateur. L’amour est un ingrédient du wu xia pian, jamais son moteur. Le genre met plutôt en scène des luttes de pouvoir ou la chevalerie chinoise. Rien de tout cela ici, seuls des évocations subsistent. L’amour a l’avantage d’être un thème bien plus universel et donc d’attirer le spectateur occidental. L’inconvénient, c’est que les combats qui surviennent régulièrement ne s’inscrivent pas dans la logique du récit, mais ne sont souvent que des prétextes. La jeune fille vole l’épée par jeu, elle combat dans une auberge par bravade, le long combat entre Michelle Yeoh et la jeune fille repose sur des motivations pour le moins obscures dans le cadre strict du récit. La mise en scène aérienne de ces combats et le traitement lent et académique des histoires d’amour donne d’ailleurs le sentiment qu’il y a deux films dans le film, d’un côté les délires visuels d’un Yuen Woo Ping espiègle, de l’autre le cinéaste des passions humaines qu’est Ang Lee, qui assène parfois, il faut bien le dire, avec lourdeur, des propos pseudo-philosophique-zen dont on se passerait bien.

Les histoires d'amour comptent plus que les les histoires de sabres.Sur le plan de rythme, on est du coup loin des audaces du wu xia pian traditionnel et de ses furies visuels et narratives. Et comparer Tigre et dragon à du King Hu, sur le fait que les films de ce dernier repose sur des rythmes lents, me paraît relever du contresens. Tout l’art du cinéaste reposait sur un travail de composition qui constituait une unité. La lenteur ici est plutôt calculer pour ne pas décourager le spectateur et le laisser respirer. Le film fonctionne d’ailleurs comme un beau livre d’image sur la Chine traditionnelle. On nous présente les beaux paysage chinois, l’architecture, les intérieurs, les arts comme la calligraphie… Tout ceci est bien éloigné de l’essence même du wu xia pian où l'excès est de règle. Aseptisé, le genre n’est finalement vu qu’au travers une série de citations cinéphiliques. Parfois on y retrouve quand même un peu l’esprit, notamment lors d’une scène, celle du combat dans l’auberge. Véritable jeu de massacre contre des adversaires tout droit sortis du cinéma de Hong Kong, le décor est détruit, et même une pointe d’humour surgit, quand les perdants, affublés d’hématomes et de pansements, viennent se plaindre au seigneur Wu bai. C’est sans doute dans ce genre de moments, les plus légers, que Ang Lee parviendrait presque à faire de son film un authentique wu xia pian.

Faut-il dès lors condamner cette première expérience de métissage ? Tigre et dragon, en dépit des réserves évoquées plus haut reste un film assez plaisant, plus intéressant que ce qu’on fait jusqu’à présent les expatriés de Hong Kong à Hollywood. Comme les Rivières pourpres, le Pacte de loups ou Time And Tide, il ouvre la voie à un nouveau type de métissage, plus discret, plus dangereux de ce fait. Car s’il permet de faire découvrir une autre culture, le film aura réussi son pari. Si au contraire, il n’est qu’un phénomène de mode ou s’il crée un sous-genre, le pseudo wu xia pian, il n’aura servi à rien. Le problème reste toujours le même. Face à une culture étrangère, sommes-nous capable de nous confronter à l’altérité, à la différence ? Où est-ce que nous nous contentons d’y reconnaître ce que nous connaissons déjà ? Espérons que Tigre et dragon sera l’une de ces portes qui donne à voir autre chose, autrement.

 

Laurent HENRY octobre 2000