viet1.JPG (10663 octets)The Story of Woo Viet (1981)

Réal : Ann Hui. Avec Chow-Yun Fat (le réfugié vietnamien), Cora Miao (son amie à Hong Kong), Cherie Chung (la femme qu’il aime), Lo Lieh (le tueur philippin).

 

Attention, cette critique se base sur la version originale non sous-titrée. Elle restera donc générale et est à prendre comme telle.

D’Ann Hui, en France, il ne nous est parvenu, en dehors des festivals, que Boat People. De ce fait, on lui attribue facilement une image de cinéaste politique, austère, en marge de la production traditionnelle. On ne peut nier qu’elle a toujours essayé d’éviter les circuits commerciaux, s’attirant par là le mépris le plus total de quelques incontournables de l’entertainment local –n’est-ce pas Mr Wong Jing ! Pourtant il ne faudrait pas oublier que si certains récupèrent les acteurs quand ils sont rentables, d’autres, comme Ann Hui, véritables têtes chercheuses, n’hésitent pas à prendre des risques. Mais parfois le risque peut être payant. C’est elle, en effet, qui a révélé quelques unes des plus grandes stars de HK. La carrière d’Andy Lau (Boat People), celle de Chiu Man Chuk (Fong Sai Yuk), celle de Cherie Cheung (Peking Opera Blues) lui doivent un sérieux coup de pouce.

Mais celui qui deviendra l’acteur le plus célèbre de Hong-Kong, lui doit aussi beaucoup. Transfuge de la télé, Chow Yun-Fat apparaît au début des années 80 dans quelques films mineurs, notamment un Ronny Yu (Patrol Horse / The Postman Strikes Back) et un film ou il partage l’affiche avec Danny Lee (oui ! vous avez bien lu ! bien avant City on Fire et vous savez quoi), The Executionner. Rien d’inoubliable. Jusqu’alors, ce bellâtre gominé (dixit O.A. ! ), n’avait eu droit qu’à des rôles de jeunes premiers, les séducteurs dans quelques soaps locaux. C’est donc cette image de playboy que le spectateur allant voir The Story of Woo Viet en 1981 a dans l’œil. Ann Hui va alors travailler ce décalage en profondeur. Si lors de certains gros plans, de certains regards hors champ, le charme magnétique de CYF opère sans problème, il n’est mis en avant que pour renforcer la violence et le caractère cru de l’ensemble. Dès la première scène en effet, nous sommes confrontés à un groupe d’immigrés clandestins, tentant de rejoindre Hong Kong sur une embarcation de fortune. Arrivant directement du Vietnam, les passagers, à bout de force, agonisent. Une mère, s’apercevant que le bébé qu’elle était en train de bercer ne respire plus, jette le cadavre à la mer. C’est alors qu’apparaît CYF, comme spectateur de cette scène. Aucun doute : ici, il n’évolue plus dans son registre habituel. On peut d’ailleurs voir dans ce film CYF briser un miroir en mille morceaux pour se faire un couteau de fortune ; mais ce faisant ne casse-t-il pas son reflet, son image ? (cf. photo).

viet2.JPG (9887 octets)Le CYF de TVB est là pourtant. Grand, beau, élancé, il embrasse la femme qu’il aime dans une rue obscure, déserte, aux reflets de néons. Mais cette scène, qui dans d’autres contextes serait trop appuyée, trop " romantique " a ici une goût amer. Les deux amants sont en effets des immigrés clandestins : elle, a été jetée de force dans la prostitution ; lui, est obligé d’exécuter des " contrats " pour la récupérer. Mais attention, ici point de violence " graphique ", pas de héros. Les travaux sont sales : on exécute des gens dans le dos, comme des chiens, alors que ceux-ci s’enfuient ; on kidnappe dans la rue pour faire le ménage à l’abri des regards ; on ne fait pas de sentiment avec les enfants : un sac sur la tête, un balle dans le sac.

L’histoire d’amour, la quête du personnage principal sont surtout là au service de la peinture amère, au charbon de bois, d’un milieu étouffant. Même si Ann Hui ne perd pas de vue l’intrigue, livrant ainsi un film sans temps mort, ou l’on s’identifie fortement avec les personnages, la côté socio-poltique est mis en avant. Arrivé au milieu d’autres boat-people, CYF est témoin d’un meurtre dans le camp de " transition ". Menacé à son tour, il est contraint de s’enfuir, non sans avoir défendu chèrement sa peau, comme seules les personnes désespérées en sont capables – si je dis ça c’est que les combats ici n’ont rien de glamour. Se retrouvant dans l’illégalité la plus complète, il se réfugie chez une amie hongkongaise (Cora Miao). Peu de solution s’offre à lui : il va devoir quitter la Chine pour l’Amérique. Pour faciliter l’opération, il suit des cours de japonais. Ann Hui pointerait-elle ici un racisme anti-pauvres favorisant les japonais au détriment des autres peuples d’Asie ? C’est en tout cas à cette occasion qu’il va rencontrer une jeune fille (Cherie Chung – première collaboration avec CYF avant 8 Happiness, Wild Search ou encore Once a Thief) dans la même situation que lui. Il serait exagéré de dire qu’une idylle va naître. Car même si la situation semble s’apaiser, même si le film semble tenté quelques instants par le traditionnel triangle amoureux (CYF/Cora Miao/Cherie Chung), la réalité crue revient au galop. Dans The Story of Woo Viet en effet on ne pleure pas quand on a le cœur qui balance ou quand on s’invente des problème sentimentaux : on pleure pour sa vie, pour sa dignité, on supplie. Alors que les amoureux se promènent dans un marché typique, une troupe de flics surgit, au trousse d’un jeune homme qu’ils vont passer à tabac. La fuite en Amérique ne réserve rien de mieux : la passeur, après avoir touché l’argent pour les faux passeports va vendre Cherie Chung à un proxénète philippin. Fou de rage, CYF s’arrange pour retrouver sa trace, mais, la croyant morte, il renonce à tout espoir et rentre à la solde du chef de gang philippin. " Ici s’arrête tout espoir " aurait-on pu lire à la frontière. CYF n’en doute pas quand il brûle son précieux faux passeport et le regarde partir en fumée.

Dans ces bas-fonds, ceux qui n’ont pas choisi d’abandonner toute morale semblent être naufragés comme ce travelo qui s ‘effondre en pleurant dans la rue. Derrière leur carapace, les amants résistent, chacun dans leur coin. Ils ne s’effondrent pas : Cherie Chung refusera de pleurer au bordel, même si sa situation semble désespérée. Ils ne se laissent pas corrompre non plus: si CYF fait son travail, c’est sans zèle, comme un automate ; de plus, il n’exécutera jamais un contrat de ses propres mains. Face à eux, par contre, évolue tout une troupe d’êtres violents et dégénérés. Le repère du proxénète est en réalité un cabaret ou se produit une troupe de nains, image inversée et politiquement incorrect de Freaks ; on verra même un mère maquerelle obèse écraser CYF sous ses seins adipeux. Amis du kung fu et autres combats chevaleresques, passez votre chemin.

viet3.JPG (11522 octets)Comme vous l’aurez compris ce film est des plus noirs. Pas de happy end en perspective. Juste une fin rageante, absurde, dans le sens où c’est le hasard, l’incontrôlable qui gagne. Cette absence d’issue est peut-être ce qui justifie la structure cyclique du film : les derniers plans nous montrent CYF sur une barque jetant le corps de Cherie Chung à la mer, comme cette mère vietnamienne, son enfant mort. La seule différence est que CYF part vers un endroit ouvert, inconnu, alors qu’au début, il se lançait dans un enclos, un camp, une prison. Mais si espoir il y a, l’espérance d’un monde où l’innocence gagne est bel et bien réduite à néant.

NB : Même si le film n’existe qu’en version chinoise, il mérite tout de même le coup d’œil. D’abord parce que c’est un très grand film, mais aussi parce qu’il prouve bien que Chow Yun-Fat est un acteur d’exception. Si son cabotinage, parfois attachant, souvent énervant, vous rebute (il est notoire que dand de nombreux films Chow Yun-Fat fait du Chow Yun-fat), bien dirigé comme ici, il fait des merveilles. Quand à l’histoire, elle est compréhensible dans les grandes lignes, car l’intrigue est vraiment traitée cinématographiquement : le dialogue ne prend pas le pas sur les images.

Forent DELVAL - 08/2000