De l'intérêt du cinéma d'arts martiaux
Ennuyeux, répétitif, violent et simpliste ! c'est encore des préjugés courants à l'égard du cinéma d'arts martiaux.Mais aujourd'hui qu'il est possible de voir de plus en plus facilement des films issus de ce genre, il serait peut-être temps de réviser les jugements trop rapides et définitifs
1. Origine d'une mauvaise réputation
2. Kung fu et action
3. Kung fu et pédagogie
4. Arts martiaux et chorégraphie1. Origine d'une mauvaise réputation
Suite au succès d'un certain Bruce Lee, il est vrai que l'industrie cinématographique de Hong Kong (et plus généralement du Sud-Est asiatique) ne s'est pas privée pour produire de nombreux films de très médiocres qualités, destinés à alimenter les cinémas de quartier du monde entier. Mais ceci n'explique pas tout. Si le cinéma d'arts martiaux en provenance de Hong Kong a été à ce point déconsidéré et méprisé, c'est surtout parce qu'il a été victime d'un système de distribution peu scrupuleux qui l'a profondément dénaturé à des fins commerciales. En effet, pour rentabiliser au maximum leurs films, les distributeurs de l'époque n'ont pas hésité à les brader. Bien souvent ils les ont affublés de doublages bâclés, les lignes de dialogue pouvaient être improvisées par les doubleurs quand les traductions n'étaient pas disponibles, leur durée était ramenée à moins d'une heure trente pour faciliter leur exploitation dans les doubles programmes et, pour couronner le tout, le distributeur choisissait des titres aussi évocateur que La dialectique peut-elle casser des briques ?, Pour une poignée de Soja ou Au Karaté t'as Karataké Aucun film ne peut résister à un tel traitement. Et le pire c'est que tous les films y sont passés, des plus médiocres aux chefs-d'uvre.Il est d'ailleurs à noter que ces pratiques sont loin d'avoir disparu. Les récents succès aux Etats-Unis de Jackie Chan et Jet Li notamment ont poussé certains éditeurs américains à sortir quelques-uns uns de leurs films. Là encore, au nom d'une meilleure efficacité commerciale, ces éditeurs n'ont pas hésité à modifier les bandes sons, les titres, les génériques et à réduire la durée du métrage. Il paraît même qu'ils ont choisi des doublages en fonction du mouvement des lèvres des acteurs, si bien que le sens des dialogues n'a parfois plus grand chose à voir avec la version originale. Autant dire que même si ce reformatage peut être effectué avec soin, il transforme nécessairement l'uvre originale.
Le mépris que connaît le genre est donc d'un certain point de vue justifié, mais si la cinéphilie avait fait son travail, le discrédit n'aurait jamais dû condamner un genre tout entier, mais plutôt une pratique de distribution fallacieuse. Tombés dans l'oubli et le discrédit, des chefs d'uvre du cinéma d'arts martiaux n'ont ainsi jamais eu leur chance au près du public cinéphile qui s'est satisfait de ce que la puissante Hollywood a pu lui offrir dans le cadre du cinéma de genre. Et pourtant, à l'instar des incontestables réussites que nous ont offert le western, le polar ou la comédie musicale, les arts martiaux ont donné naissance à un genre dont les ressources ont permis à certains réalisateurs de construire des uvres aussi complexes et passionnantes que celles des cinéastes de genre occidentaux.
2. Kung fu et action
Comme l'arme à feu dans le western ou le polar, l'art martial est un moyen facile pour générer des péripéties et de l'action. C'est la dimension la plus visible de ce cinéma, et, malheureusement, celle à laquelle on le réduit généralement. Les histoires que relatent les films d'arts martiaux s'enracinent donc autour de sujets qui favorisent le recours à la violence, comme, en particulier, celui de la vengeance, le thème central du genre. La multiplication des films autour d'arguments qui visent à légitimer la pratique de la violence a engendré des situations stéréotypées, dont l'une des plus célèbre est sans nul doute celle où le héros, vaincu par son ennemi, apprend une nouvelle technique de combat qui lui permettra de venger l'affront qu'il a subi.La familiarité des réalisateurs et des spectateurs avec ce type de situation a tout logiquement conduit ce cinéma vers la parodie au milieu des années 70 en ouvrant une nouvelle voie, celle de la kung fu comédie (1). Dans Drunken Master, par exemple, Jackie Chan et Yuen Woo-ping utilisent le schéma cité plus haut pour faire d'un des héros du folklore cantonais, Wong Fei-hung, un jeune homme rusé mais fainéant, qui cherche par tous les moyens à se soustraire aux difficiles entraînements qu'imposent les arts martiaux. L'action devient acrobatique et ludique, le kung fu un moyen de gag en détournant les pratiques martiales. Ainsi, pour vaincre son ennemi, le docteur Wong Fei-hung apprend une technique de combat qui consiste à se saouler!
A l'approche distanciée d'une pratique cinématographique clairement identifiée, d'autres cinéastes et en particulier Chang Cheh et plus récemment Tsui Hark dans The Blade, ont abordé le thème de la violence pour lui-même, et non plus comme un simple moyen de générer des péripéties. Dans les Disciples de Shaolin (2), Chang Cheh met en scène deux héros spécialistes en arts martiaux. L'aîné a renoncé à utiliser son art car il a découvert que son employeur se servait de sa force à des fins personnelles. Le plus jeune arrive en ville. Il est pauvre, mais parvient à effectuer une ascension sociale rapide à l'aide de son Kung Fu, en dépit de l'interdiction de l'aîné d'utiliser ses connaissances. Un jour, le jeune homme meurt dans une embuscade tendue par les rivaux du patron qui l'embauche. L'aîné ira le venger après avoir été se recueillir sur sa tombe.
Si l'intrigue suit globalement le schéma imposé par le genre, elle aura montré que l'artiste martial est un être fondamentalement tragique puisque son art, tout en lui ouvrant les portes de la réussite sociale, le conduit, en raison de la violence qui l'accompagne, à une mort prochaine. Loin des films d'action manichéens où la violence est utilisée à des fins spectaculaires, les Disciples de Shaolin, en mettant en scène un univers où la justice n'existe pas, si ce n'est des conflits d'intérêt, questionne l'acte violent. Est-il légitime ? Permet-il de régler les conflits entre les hommes ? En montrant les artistes martiaux comme des victimes d'un système corrompu, Chang Cheh remet en question l'utilisation des arts martiaux et sape les fondements guerriers sur lesquels le genre s'est développé.
Ainsi, en tant que cinéma d'action, le cinéma d'arts martiaux de Hong Kong ne s'est pas sclérosé dans la fade représentation d'une violence spectaculaire prétexte à péripéties. Bien au contraire, comme ont pu le faire des réalisateurs pour le western, Eastwood ou Ford par exemple, les cinéastes les plus talentueux ont pris leur distance avec les codes imposés par le genre et ont affronté ses aspects les plus problématiques et les plus contradictoires.
3. Kung fu et pédagogie
Si la violence est un thème commun à de nombreux genres, l'une des spécificités des arts martiaux, est d'avoir développé le thème de la pédagogie comme aucun autre genre ne l'a fait avant lui. Il faut dire que les arts martiaux s'enracinent dans une longue tradition qui mêle l'art du combat et philosophie. Ils exigent à la fois des compétences physiques et techniques, mais aussi la connaissance et le respect d'une éthique de vie.Les réalisateurs, souvent eux même adeptes des arts martiaux, n'ont pas manqué d'exploiter cet aspect de leur art. C'est ainsi qu'ils ont très souvent mis en scène des récits d'initiation. Une bonne partie du film est alors centré sur l'apprentissage du héros. Exercices physiques et réflexion y sont les principaux ingrédients, et le spectateur découvre l'évolution un entraînement rigoureux où se mêlent échecs et réussites.
Les films d'arts martiaux comptent sans doute parmi les plus beaux hommages rendus à l'apprentissage. Ainsi dans le Combat des maîtres de Lau Kar Leung, le spectateur assiste aux difficiles séances d'entraînement instituées par les moines de Shaolin. Pour apprendre la maîtrise du bâton, le jeune Wong Fei-hung doit tourner le bout de celui-ci autour de la circonférence d'une petite assiette. L'assiette en question étant accrochée à un poteau, elle tombe et se brise, si le geste de l'élève manque de précision. Et Wong Fei-hung en cassera de la vaisselle ! Il lui faudra 9 mois pour maîtriser la technique, soit un mois de moins que son maître. Les films ne cherchent en effet jamais à cacher la difficulté de l'apprentissage. Si pour des raisons pratiques, les cinéastes ont recours à l'ellipse, ils soulignent systématiquement les échecs, les renoncements, les sursauts d'orgueil, des élèves. En outre l'enseignement ne se limite jamais à un savoir de techniques. L'élève apprend également la patience, à mieux se connaître en découvrant ses possibilités, mais aussi ses limites.
Dans ce contexte d'apprentissage, le maître joue un rôle capital et les films d'art martiaux n'ont pas manqué de mettre en scène la relation complexe et ambiguë qui lie le maître à l'élève. Parce qu'il est son père ou un proche parent, ou bien parce sa réputation est prestigieuse, le maître est fondamentalement respecté par l'élève. Mais dès que l'entraînement commence, la relation évolue très rapidement vers la haine. En effet, le maître impose à l'élève des exercices difficiles, voire inhumains, comme le dénonce Drunken Master.
Régulièrement humilié et brimé par un maître qui semble plus l'exploiter que lui enseigner les arts martiaux. Une situation régulièrement reprise par les réalisateurs consiste à montrer le maître se reposer, tandis que son élève exécute de douloureux exercices physiques. Et pourtant, cette attitude constitue une mise à l'épreuve qui permet en fait de faire des progrès à l'élève. Celui-ci devient bientôt en mesure de défier le maître. C'est alors une relation de rivalité qui s'instaure. Ainsi dans le Combat des maîtres, Lu Acai, autorise son élève, Wong Fei-hung, à partir venger un des ses amis tué par un brigand, le jour où il sera capable de lui faire lâcher sa pipe. D'abord maladroit, Fei-hung parviendra à devenir de plus en plus dangereux jusqu'au jour où il réussira à battre son maître. Désormais l'élève est l'égal du maître. La haine a complètement disparu puisqu'il a compris tout le bienfait qu'il a pu tirer d'un enseignement qui semblait au départ tyrannique et inhumain.
Cette mise en scène de l'enseignement des arts martiaux est également un moyen pour les artistes martiaux de présenter au spectateur leurs arts et leurs techniques. Bien souvent un l'entraînement est l'occasion de nommer et d'exécuter différentes postures. Dans Drunken Master par exemple, les 8 mouvements de la boxe de l'homme ivre, sont exécutés pour la montrer au spectateur. Bien évidemment, ces démonstrations n'ont pas valeur d'enseignement, elles ont avant tout pour but de garder vivant dans l'esprit du public la richesse d'un art traditionnel.
4. Arts martiaux et chorégraphie
Dans les films occidentaux, la violence à mains nues est brutale et rapide, le but étant d'assommer l'adversaire. Les techniques d'art martiaux se fondent essentiellement sur une capacité à esquiver les coups. Dans ce contexte, le combat dure jusqu'à ce que l'un des adversaires soit poussé à la faute. Il s'étire donc dans le temps, et c'est ce qui vaut souvent aux films d'arts martiaux d'être juger ennuyeux.Les combats offrent pourtant la possibilité de voir de véritables artistes martiaux qui font preuve d'une incroyable agilité. A ce titre ils sont un peu comme des numéros de cirque, à la fois dangereux, il y a régulièrement des blessés sur les tournages, et spectaculaire par les prouesses exécutées à l'écran. Chaque artiste martial a son style. Pour ne prendre que quelques exemples, Bruce Lee ressemble à un félin dont les gestes sont extrêmement rapides et violents. Spécialiste de Wushu, un mélange de différentes boxes chinoises, Jet Li offre l'occasion d'admirer, grâce à ses qualités athlétiques exceptionnelles, un kung fu particulièrement gracieux. Corpulent, Samo Hung propose des gestes tout en puissance, mais il ne manque pas de souplesse pour autant. Quant à Jackie Chan, c'est un véritable homme élastique ; et si son kung fu prend souvent ses distances avec la tradition, c'est pour mieux amuser les foules.
Les combats peuvent être de plusieurs ordres. Le simple face à face entre deux adversaires, des jeux avec le décor ou des objets. Certains artistes martiaux aiment à utiliser les objets les plus quotidiens en arme de combat. Ainsi, une simple chaise devient entre les mains d'un Samo Hung l'occasion de véritables prouesses physiques. Plus gracieux, Jet Li se sert d'un parapluie pour mettre à mal ses adversaires dans la série Once Upon A Time In China. Pour rendre plus spectaculaire encore les affrontements, ceux-ci se transforment parfois en véritable cascade. Jackie Chan est passé maître en la matière. Et bien souvent ses prouesses ressemblent davantage à ce que faisaient les burlesques américains que les maîtres Shaolin.
La durée des combats a également permis aux réalisateurs de réfléchir aux différentes manières de les mettre en scène. Art du mouvement, le combat martial s'est traduit sur le plan cinématographique par un travail sur la vitesse et la précision. Toute la difficulté consiste à cadrer au plus juste les gestes rapides des acteurs. Certains réalisateurs, comme Lau Kar-lau, dans Les Arts martiaux de Shaolin par exemple, préfèrent limiter leur découpage pour montrer les gestes dans leur intégralité. D'autres, au contraire, ont recours à des montages plus découpé pour renforcer l'impression de vitesse. Les bruitages ont également un rôle capital. Les coups sont renforcés par des effets sonores afin de les rendre encore plus impressionnants. Ce travail sur les sons est particulièrement sensible dans des films comme Druken Master où le niveau sonore des coups est véritablement décuplé.
La nécessité d'organiser les combats dans le champ de la caméra et de le monter de manière dynamique a donné naissance à une catégorie spécifique de professionnels du cinéma : les chorégraphes. Souvent spécialistes des arts martiaux, ils se sont formés aux techniques du cinéma pour aider le metteur en scène à régler les scènes de combat. Représentants d'une école ou d'un style, ils ont apporté leur marque aux films d'arts martiaux. Les plus célèbres sont Lau Kar-leung, Corey Yuen, Yuen Woo-ping, Ching Siu-tung. Tantôt ils ont mis leur talent au service d'un réalisateur, tantôt ils ont dirigé leur propre film. Ils ont en tout cas contribué à faire de ce moment de violence qu'est le combat, un moment de grâce que l'on peut comparer au morceau chanté d'une comédie musicale.
D'ailleurs certains réalisateurs n'ont pas manqué de faire le rapprochement. Dans une scène magnifique de Prodigal Son, le jeune héros provoque un maître en arts martiaux qui joue dans une troupe d'opéra chinois. Tout en chantant à la manière d'un opéra, référence à l'origine de la représentation des arts martiaux, le maître donnera une bonne leçon au jeune impudent qui lui chante, de manière moderne, son courroux. Belle métaphore pour célébrer le travail des artistes martiaux.
Conclusion
Depuis quelques années les chorégraphes des films d'arts martiaux ont envahi les plateaux du monde entier. Ils y ont offert une nouvelle manière de concevoir l'action. Mais en adaptant leur travail aux contraintes imposées par un cinéma largement mondialisé, celui-ci apparaît désincarné, ressemblant davantage à une forme vidée de son sens originel, simplement destinée à impressionner le spectateur. Plus que jamais il convient donc de retourner aux sources d'un cinéma plus déroutant, plus difficile à appréhender, mais plus poétique et exaltant.Laurent HENRY - juillet 2000 (mise à jour octobre 2003)
(1) cf Rire en cascades par David Martinez, HK extrême orient cinema n°10 : une étude historique et théorique sur la comédie kung fu. Retour
(2) cf Chang Cheh L'ogre de Hong Kong par Olivier Asayas, Hong Kong cinéma, Les Cahiers du cinéma spécial 1984 : une présentation du réalisateur et une étude d'une scène des Disciples de Shaolin. Retour
1. Origine d'une mauvaise réputation - 2. Kung fu et action - 3. Kung fu et pédagogie - 4. Arts martiaux et chorégraphie
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