L’ illisibilité : une nouvelle esthétique du film d’action

 

Alors que le cinéma mondial découvre depuis quelque temps (en allant vite depuis Matrix) les plaisirs de l’action chorégraphiée, Certains films proposés à Deauville montrent que le cinéma asiatique a déjà dépassé cette façon de concevoir le film d’action.

 

1. Une esthétique de l’illisibilité.

The Odd One Dies, l'un des films de cette nouvelle tendance.Face aux polars qui s’appuient sur une histoire cohérente et des personnages bien typés, certains réalisateurs cherchent à ne plus fonder leur intrigue sur des liens logiques de cause à effet. Pour eux le monde n’est pas intelligible de manière immédiate. Nos sens et notre intelligence sont-ils forcément capable de toujours nous offrir une image exacte de la réalité ? La fugacité d’un moment violent, la quantité d’informations à traiter et à analyser, les erreurs que peuvent provoquer les sens sont quelques exemples du décalage qui peut se produire entre notre perception et la réalité.

Réservées surtout au cinéma d’auteur, ces questions commencent à sérieusement travailler le cinéma de genre asiatique. Refusant l’idée qu’une scène d’action se déroule comme un ballet, où les mouvements constituent une chorégraphie esthétique, et qu’elle repose donc sur une construction, certains cinéastes explorent le monde non plus comme un univers familier, mais plutôt comme un univers de l’étrangeté qu’il faut se réapproprier, sans être certains que cela soit possible…

Cette manière de représenter une intrigue policière est assez déstabilisante. Le spectateur est aussi perdu que les héros. Ceux-ci ne sont pas définis par leurs psychologies, ce qui revient à construire, mais par leurs perceptions et leurs actions. Pour ce faire les réalisateurs utilisent une esthétique heurtée, des effets de filtre, passent au noir et blanc, bref ils se servent de tous les effets qui peuvent aider à mettre en scène un univers mental… On aurait vite fait d’assimiler cette démarche à celle du clip ou de la publicité, puisque l’esthétique semble s’y rapprocher. C’est vrai quand le réalisateur n’est pas assez rigoureux ou qu’il veut plus jouer la carte de la mode que celle d’une démarche exigeante. Mais pour les films véritablement cohérents dans leur projet, un nouveau chapitre passionnant du cinéma de genre s’offre à nous.

 

2. Bang Rajan : visuel barbare

Bang Rajan: à gauche le réalisateur, au centre la belle Film Film et à droite l'un des acteurs.En mettant en scène la résistance héroïque de villageois face à un ennemi birman implacable, le réalisateur propose de nombreuses scènes d’action, au cours desquelles le spectateur se trouve plongé dans un chaos visuel et sonore où s’entrechoque la fureur des armes. Caméra épaule, plans entravés, images chocs de corps mutilés, ces scènes s’apparentent à l’esthétique de The Blade. Il s’agit de rendre compte de moments où les actions sont multiples et rapides. Le champ de bataille est en outre un lieu de désordre à partir du moment où les combattants ont commencé à charger. Cette esthétique qui refuse la lisibilité lors des scènes de combat a déjà été largement récupérée par le cinéma mondial. Du Soldat Ryan à Gladiator, les cinéastes anglo-saxons ont habitué les spectateurs à accepter cette façon de représenter l’action. Bang Rajan a d’ailleurs connu un joli succès en Thaïlande.

Malheureusement, contrairement à The Blade, Bang Rajan n’assume pas cette esthétique jusqu’au bout. Une fois le combat passé, la caméra redevient un œil tout puissant qui voit tout et qui sait tout. La mise en scène redevient classique. Si, en outre, on ajoute à cela, le regard simpliste et manichéen qui est porté sur ce morceau d’histoire, on n’est finalement assez déçu par le film. Reste qu’il témoigne du changement qui est en train de s’opérer dans le traitement de l’action.

 

3. Bangkok Dangerous : John Woo revisité

Beaucoup plus ambitieux, les frères Pang suivent le parcours de deux tueurs à gages dans le Bangkok actuel. Leur mise en scène repose sur les perceptions visuelles et auditives des protagonistes. Or ce que l’on voit ou ce que l’on entend ne permet pas forcement de se faire une idée juste de la réalité. Les frères Pang utilisent de nombreux effets pour créer cet univers déformé et déformant des perceptions. Tantôt le son est trop fort, tantôt il est inaudible, comme lorsque les héros fréquentent les discothèques assourdissantes de Bangkok. Le cadre devient instable dans les moments de crise ou de courses-poursuites, la photo change selon les événements qui surviennent. Douce, lors des moments tendres, granuleuse dans les moments sordides.

Oxide Pang, le coréalisateur, avec son frère de Bangkok Dangerous.Le héros est d’ailleurs sourd et muet. Plus qu’un simple choix dramatique, il incarne cette complexité à appréhender le monde par les sens. Handicap pour communiquer ou percevoir certaines situations, notre tueur à gages, coupé du monde, se désintéresse complètement des contrats qu’on lui demande d’exécuter, jusqu’au jour où il découvre qu’il a tué un homme juste. Mais à d’autres moments sa situation peut se retourner à son avantage. La difficulté à communiquer, avec celle qu’il aime, conduit la jeune femme à écrire sur son bras ce qu’elle ne parvient pas à dire. Moment comique et tendre, l’handicap devient un moyen pour se rapprocher.

Dans un univers où les sens ne permettent pas de construire une image satisfaisante de la réalité, aucun point de vue ne peut jamais être acquis. L’action doit être vue par plusieurs intervenants pour être enregistrés. Parfois trop rapide, il faut par exemple que le héros se remémore les faits pour comprendre comment son amie a été blessée à mort. Dans cette recherche toujours inaboutie d’un point de vue, certains effets ont peut-être déjà été utilisés dans d’autres films, la force de Bangkok Dangerous est d’avoir réussi à les réutiliser dans un projet cohérent aussi bien sur la forme que sur le fond. Lointain remake du Syndicat du crime, Bangkok Dangerous modernise avec brio une histoire d’amitié et de vengeance aussi vieille que le polar.

 

4. Time And Tide : Apocalypse Tsui.

Après une carrière déjà bien remplie et une expérience américaine décevante, on aurait pu croire que Tsui Hark était sur la pente du déclin. La vision de Time And Tide est des plus rassurante. C’est bien simple, le réalisateur redéfinit une fois de plus les règles de la représentation de l’action à l’écran.

Le charismatique Nicolas Tse.Si les frères Pang explorent la difficulté de s’en remettre à ses sens, Tsui Hark poursuit sa réflexion sur un monde où la vitesse de l’espace-temps dépasse l’entendement humain. Le début, grandiose, est une lecture ironique de la genèse, les grands éléments de la création étant rendus trivial dans le quotidien du héros. Début programmatique, le repos de Dieu au septième jour est perçu comme un échec et nécessite que l’homme recommence la construction d’un monde en proie au chaos. Dès lors toute critique sur un scénario qui manquerait de continuité et de consistance n’a aucun sens puisque le projet est de rendre compte d’un monde où justement le sens ne s’offre pas d’emblée. Si Tsui Hark construisait son histoire et ses personnages, il serait en contradiction avec son ouverture. Il faut donc accepter de se voir plonger dans un univers incohérent où il est avant tout question de survie. Ainsi les méchants peuvent paraître particulièrement caricaturaux. En fait, ils n’intéressent Tsui Hark qu’en tant que menace. Leurs motivations, leur psychologie restent finalement accessoires.

Une fois ce projet accepté le spectateur découvre un univers unique en son genre. La caméra n’est plus un œil pourvoyeur de sens, elle se retrouve comme les personnages en lutte avec un univers trop dense en événements pour qu’elle puisse tout enregistrer. Face à la saturation visuelle et sonore de cet univers où tout va trop vite, elle tente de suivre le mouvement par tous les moyens, tantôt portée, tantôt empotée par le flux des événements. Traveling nerveux, voyage au cœur d’une explosion, plongées entre les béances des immeubles insalubres de Hong Kong, Tsui Hark nous offre un festival visuel hors du commun.

Mais ce serait une erreur de croire que le réalisateur se contente d’accumuler les prouesses visuelles avec pour seule volonté d’en mettre plein la vue. L’esthétique si déroutante du film témoigne avant tout de cette volonté de tout remettre à plat, de tout recommencer. Cette bonne vieille ville de Hong Kong que le réalisateur aime, il ne peut la quitter, autant qu’il la déteste, c’est la ville aux cafards dans Time And Tide, redevient un monde à découvrir. La caméra cherche de nouveaux points de vue par le biais de cadrages biscornus, s’attache à des objets incongrus. Le rythme même du film n’est pas habituel, il est frénétique, à l’image de Hong Kong.

Il est clair que ces déchaînements d’images inédites et de sons provoquent inévitablement un décalage entre les événements et leurs compréhensions par le spectateur. Parfois des plans entiers se déroulent sans qu’on puisse comprendre quoique se soit, puis quand l’action se calme un peu, on peut enfin reprendre ses esprits en reconstruisant le fil des images. Seul le personnage interprété par Wu Bai est capable d’évoluer à la vitesse réelle des événements. Fugitif (au sens propre comme au figuré), il représente une nouvelle race de héros dont la force ne repose plus sur un système de valeurs, mais sur la maîtrise de l’espace et du temps.

Film novateur, Time And Tide partage nécessairement les spectateurs. Ceux qui attendent trop un film à l’ancienne sont frustrés, les autres restent médusés emportés par le train d’enfer imprimé par un montage virtuose, hypnotisé par un défilement surréaliste d’images rageuses. Une fois de plus Tsui Hark se positionne à l’avant-garde en n’hésitant pas à se remettre en cause, une fois de plus il en paie le prix, la Columbia n’ose pas sortir le film en France sous son propre label ! Il faudra sans doute attendre un peu de temps pour que le public, les distributeurs et les autres réalisateurs assimilent la nouvelle esthétique mise en place par Tsui Hark. C’est le lot de tous les visionnaires…

 

Le cinéma asiatique est à nouveau en train de révolutionner le cinéma de genre. Depuis The Blade, les polars malins de la Milky way de Johnny To ou même certains effets stylistiques de Wong Kar Wai, une nouvelle esthétique s’impose peu à peu. On assiste même déjà à des dérives dans un certain cinéma commercial qui a Andrew Lau ou autre Jingle Ma pour porte-drapeaux. Mais si la frime visuelle ou les montages inconséquents des Tokyo Raiders et autre Gen-X-Cop agacent jusqu’à l’écœurement, Bangkok Dangerous ou Time And Tide sont là pour nous prouver que cette esthétique est aussi capable de stimuler notre regard sur le monde et le cinéma.

 

Laurent HENRY – mars 2001

 

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