La Dernière Chevalerie
Last Hurrah For Chivalry
First Woorrah pour
la naissance d'un styleAttention, le texte ci-dessous contient des spoilers.
Comptant parmi les uvres de jeunesse véritablement de John Woo, La Dernière Chevalerie a été tourné à la fin des années soixante-dix (1979) pour la Golden Harvest. C'est pourtant certainement le film qui laisse le plus présager les thèmes typiquement "wooiens" des plus grandes réussites de John Woo mais qui annonce également la violence désespérée et excessive qui deviendra une marque de fabrique, le style John Woo.Gao Peng, héritier du riche clan Gao voit sa famille massacrée par un certain Pai Chong Tang, ennemi juré du clan. Ne vivant plus que pour assouvir sa vengeance, Gao Peng, visiblement incapable de réaliser sa vengeance lui-même, va s'arranger pour obtenir l'aide de deux combattants hors pair Habit Vert et Chang San dit Sabre-Divin.
Dès la lecture de ce court résumé, on voit pointer l'univers exclusivement masculin des films de Woo et le thème de l'amitié, de la loyauté. Le film est en fait une histoire d'amitié et de trahison entre les trois personnages principaux : Peng, Habit Vert et Chang San. Peng va d'abord rechercher l'amitié de Chang San en soignant sa mère puis en aidant financièrement sa famille lors de l'enterrement de cette dernière. De son coté, Chang San va peu à peu se lier d'une profonde amitié avec Habit Vert, un tueur à gages amateur de vin. Mais, à la manière du personnage de Paul dans Une Balle dans la tête, Gao Peng est en fait un être uniquement assoiffé d'argent et de pouvoir, capable des pires extrémités pour parvenir à ses fins (il ira jusqu'à assassiner son maître et son plus fidèle suivant). Signifiant la mégalomanie et la folie du personnage, on le verra, à la fin, vêtu de noir, pâle et les yeux cernés de noir assis à l'extérieur de sa résidence sur un trône recouvert de fourrure blanche.
La véritable histoire d'amitié est donc entre Habit Vert et Chang San comme l'illustre une scène équivoque et d'un kitsch absolu lorsque les deux amis courent au ralenti dans un jardin, sautant au-dessus d'un ruisseau comme deux amoureux épanouis. Leur amitié indéfectible conduira même Habit Vert à l'exprimer dans son paroxysme, à savoir le sacrifice de sa vie pour sauver Chang San.
L'aspect équivoque (osons, homosexuel) du lien qui les unis est renforcé par l'attitude de Habit Vert envers la fille qui l'aime. Cette dernière, follement amoureuse, n'arrivera jamais à obtenir ne serait ce qu'un baiser de la part d'Habit Vert comme dans cette scène où, par deux fois, il évite de justesse le baiser. L'absence totale de sentiments d'amour hétérosexuels est exprimée dès le début puisque Peng est trahi pendant son mariage par la femme, une ancienne prostituée qu'il a rachetée, qu'il est sur le point d'épouser. Celle-ci corrompue par Pai, tentant de l'assassiner! Il en est de même lorsque Chang San oblige par la violence un homme à épouser sa sur et que cette dernière voulant intervenir pour calmer Chang San se voit répliquer "Cela ne te regarde pas".
Que valent l'amitié et la loyauté face au pouvoir corrupteur de l'argent et du pouvoir? Cette question qui reviendra sans cesse dans les films futurs de John Woo trouve ici sa première expression.
Outre de porter en lui le germe des thèmes de la loyauté, de l'amitié et de l'univers exclusivement masculin, Last Hurrah For Chivalry pose également les première pierres du style Woo. Certes, on a ici affaire à un film de sabres mais on reste stupéfait par certaines similitudes avec les gunfights de The Killer à Hard Boiled. Sur de nombreux points, The Killer apparaît presque comme un remake de La Dernière chevalerie. Ainsi lors de l'attaque du repère de Pai Chong Tang par Habit Vert et Chang San, ces derniers sont assaillis par deux vagues successives de combattants vêtus de blanc, scène qui renvoie à celle de The Killer et ses vagues de tueurs en jogging blanc. De plus, au cours du même combat, un moment de répit donne l'occasion aux deux amis de discuter sérieusement de leur amitié, leur avenir. Comment ne pas penser à la même scène dans l'église de The Killer ? Peu après, ils affrontent Pai Chong Tang dans une pièce remplie de bougies et, là encore, les scènes à l'intérieur l'église de The Killer apparaissent très proches de cette image. Sans vouloir trop forcer sur le parallèle entre les deux films, il est intéressant de noter que Habit Vert est un tueur à gages dont le mode de pensée est quasiment identique à celui joué par Chow Yun Fat (il tue de manière désabusée pour l'argent uniquement mais n'aime pas son métier et a de plus en plus de mal à le faire). Son partenaire, un policier qui se ralliera à la cause du tueur, est également proche de Chang San qui ne se décide à réutiliser son arme (Sabre-Divin) que poussé par les circonstances et son amitié. Autre détail, lorsque Chang San demande son nom au tueur, ce dernier lui montre ses vêtements et lui dit de l'appeler "Habit Vert" comme, plus tard, un des personnages de The Killer se fera appeler "Mickey", un peu de la même manière. Pour finir ce rapprochement, notons que la scène finale où Chang San couvert de sang rampe vers Habit Vert empalé rappelle fortement celle de The Killer où la fille aveugle cherche son ami décédé en rampant. Je m'arrête là pour les comparaisons mais bien d'autres points communs existent.
Pour ce qui est du style en général et pour s'éloigner du cas plus spécifique de The Killer, on est tout de même frappé par la violence inouïe (en quantité et en qualité , si on peut dire) et croissante des combats de La Dernière chevalerie. Les combattants finissent toujours couverts de multiples blessures sanglantes à l'image des futurs impacts de balles. Ils font parfois preuve d'une cruauté extrême comme Pai Chong Tang décimant ses propres hommes en guise d'entraînement. Cruauté et violence que l'on retrouvera à son apogée dans Hard Boiled par exemple avec le massacre des personnes hospitalisées ou dans la scène d'exécutions de Une Balle dans la tête.
En soit La Dernière chevalerie est un film passionnant souffrant malgré tout des quelques défauts, mineurs, inhérents aux films de l'époque mais qui très tôt plantait le décor des futurs films de John Woo et de tout une partie du cinéma de Hong Kong. La relecture de La Dernière chevalerie à la lumière de l'ensemble de l'uvre du plus populaire des cinéastes de Hong Kong, rajoute encore plus à son intérêt et vient prouver le talent multiforme de Woo, qui même sans flingues, est capable du meilleur.
Zeni - juillet 2000 (mise à jour octobre 2003)
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