Time And Tide   de Tsui Hark


Piège à Hong Kong : Jubilatoire mais impasse artistiqueA Deauville, le nouveau film du réalisateur de The Lovers et d’Il était une fois en Chine était attendu avec une certaine impatience et un peu de fébrilité. Lui qui avait l’habitude de réaliser ou produire au minimum cinq à six films par an, voilà trois ans qu’on était sans nouvelles. De quoi être inquiet car si Piège à Hong Kong était bien mieux réussi que Double Team (un de ses plus mauvais films, le syndrome Chasse à l’homme sans doute), il représentait quand même une impasse. En pointant du doigt les films d’action à l’américaine et en en déformant la représentation jusqu'à l’absurde, Tsui Hark réalisait un film certes jouissif, mais ne proposait aucune alternative. Voici donc Time And Tide, réponse cinglante à tous ceux qui l’avaient enterré trop vite.

Premier film produit par la division asiatique de la Columbia et échec du film au box-office à Hong-Kong (ce qui n’est pas très significatif), le film était précédé d’une réputation plutôt mitigée. Quand est-il exactement ? Ne tournons pas autour du pot et osons, Time and Tide, sans conteste, est un grand film et une des meilleures réalisations de Tsui Hark. Comme Zu ou bien The Blade à leur époque (deux film qui n’ont d’ailleurs pas marché à Hong Kong), Time And Tide contribue à redéfinir le film de genre et à en repousser les limites. Dans cette logique, ce n’est sans doute pas un hasard si le film débute par une voix off qui narre d’une façon bien personnelle la Genèse, manière pour Tsui Hark de nous signifier qu’à partir de maintenant, on part sur de nouvelles bases où tout est à créer.

Le film suit les aventures de deux couples. Le premier, formé par Jack (Wu Bai), ancien mercenaire décidé à raccrocher et Hui (Candy Lo), enceinte et fille d’un membre influent des triades qui ignore les anciennes activités de son mari. Le second, accidentel lui, formé par Tyler (Nicolas Tse) et Jo (Cathy Chui), une lesbienne qu’il a mise enceinte un soir de beuverie. Le refus de Jack d’abattre, pour le compte de ses anciens employeurs, le père de Hui, les entraînera tous dans une suite d’événements dramatiques.

A première vue, le casting peut laisser penser que Tsui Hark a cédé aux tentations du jeunisme (indépendamment du talent de chacun), mais on peut aussi comprendre le choix de Tsui. En prenant des pop-stars aussi populaires, il pouvait raisonnablement espérer ramener leur public dans les salles, et par la même, rassurer les producteurs. On l’a vu, cela n’a malheureusement pas été le cas. Pourtant, l’interprétation est plutôt convaincante (ce qui change vraiment de ses deux précédents films où le laisser aller était total). Les comédiens, tous issus du milieu de la chanson, s’en sortent bien. En plus, Tsui Hark exploite à fond leur apparence physique. Wu Bai (chanteur de rock très populaire en Asie) dont c’est ici le premier rôle, s’en tire avec les honneurs. Avec ses trait marqués et son allure , il n’a pas besoin de beaucoup de dialogues pour nous convaincre qu’il peut être un tueur redoutable. Nicolas Tsé, qu’on a déjà vu dans Gen-X-Cop et Metade Fumaca, est quant à lui impeccable. Il prouve qu’il peut avoir une palette de jeu plus large que tous les Ekin Cheng qui pullulent dans le cinéma actuel à Hong Kong. Candy Lo est tour à tour forte, émouvante ou drôle, partagée entre sa grossesse, son père et son mari. Finalement, ce qui pouvait sembler une erreur de casting ou une preuve supplémentaire du cynisme de Tsui s’avère au final judicieux et intéressant.

Le scénario, que certains trouveront inepte, est pourtant un moyen pour Tsui Hark et Koan Hui (déjà co-scénariste de The Blade) de plonger leurs personnages dans le chaos le plus total, tant physique que psychologique. Les deux femmes sont sur le point d’accoucher et c’est ce moment précis que choisis Tsui Hark pour entraîner tout le monde dans un tourbillon. Chacun en profitant au passage pour faire tomber le masque et révéler, à soi-même ou aux autres, sa nature. La femme de Jack comprendra que son mari n’est pas du tout ce qu’elle croyait, et Tyler, à travers l’accouchement de Hui, acceptera définitivement sa propre paternité. Et comme souvent chez lui, l’ensemble est teinté d’une ironie à peine voilée.

Ironie en effet, lorsque la réalité des uns correspond aux rêves des autres. Tyler voulant gagner de l’argent pour quitter Hong Kong et partir avec son enfant en Amérique du Sud, alors que Jack s’enfuit d’Amérique du Sud pour trouver la paix à Hong Kong. Tiraillement qui doit certainement secoué Tsui, vu les rapports amour /haine qu’il entretient avec sa ville.

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Des personnages féminins assez éloignés de la poupée Barbie

Ironie encore lorsqu’il aborde les rapports hommes/femmes. Pour Tsui, il est évident que les femmes (mêmes enceintes) sont loin d’être des potiches ou des faire valoir. Tyler, malgré l’aide qu’il veut apporter à Cathy, en fait les frais. Il est à la merci du bon vouloir de Cathy, qui refuse tout ce qui vient de sa part. La scène finale est encore plus mordante pour illustrer ce propos. Elle voit Tyler, alors qu’un bad guy rôde, obligé d’aider la femme de Jack à accoucher pendant que celle-ci tient le revolver qui leur permet de se protéger. Scène incroyable où Tsui profite du moment où la femme est théoriquement la plus faible (pendant qu’elle est en train de mettre au monde un enfant) pour retourner la situation et la mettre en position de force. Manière de nous dire sans doute que même affaiblie (par ses précédents échecs), Tsui Hark a encore des chose pertinentes à nous dire. Ironie toujours lorsque Tyler se retrouve obligé, pour survivre, de s’enfermer dans un frigidaire dans la position du fœtus. L’image est trop forte et Tsui trop malin pour qu’elle soit le fait du hasard. D’ailleurs, dans cette scène, lorsque la caméra se déplace (littéralement !) au cœur de l’explosion et qu’elle arrive face au frigidaire, on assiste alors à une véritable échographie de celui-ci. Tsui, non sans humour, profite du moment où Tyler va être père pour ramener celui-ci à l’état de nouveau-né complètement dépendant de sa poche protectrice, et de Jack, figure presque paternel.

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L’art de la perspective et de la ligne de fuite

Indépendamment de l’aspect ironique du film (même s’il ne peut être dissocié du reste, tout étant intimement lié), la plus grande force du film réside quand même dans sa représentation de l’action à l’écran. Cette fois, Tsui se surpasse littéralement. Il réussit de nouveau un exploit en donnant du sens à sa forme, s’éloignant de la tendance actuelle à Hong Kong qui s’enlise dans une escalade de l’épate visuel vide de fond. Pour la première fois sans doute, Tsui nous interroge d’une manière claire, que voulez-vous être : acteur ou spectateur ? Comment, avec l’outil cinématographique, transformer le spectateur en acteur ? Comment réussir à utiliser les sens comme la vue ou l’ouie pour que la perception de l’action soit plus qu’une image qui s’imprime sur la rétine, mais l’immersion dans une réalité ? On quitte alors le débat qui consiste à savoir si l’image représente le réel, puisqu’elle devient une idée, une sensation, un sentiment. La caméra (l’œil du spectateur) de Tsui Hark ne suit plus l’action car dorénavant, la caméra EST l’action et, en tant que telle, elle ne s’adresse plus seulement à l’œil mais à l’ensemble du corps. Le spectateur se retrouve alors transporté dans la même réalité physique que l’acteur. Bien sur, en expérimentant sans arrêt, Tsui ne réussit pas toujours mais lorsqu’il trouve l’adéquation parfaite entre le montage, les angles de prise de vue, la composition des cadres et le mixage sonore (particulièrement travaillé), on se retrouve véhiculé dans un monde qui nous effraie tant il nous semble réel. Comme dans la scène de l’appartement (une des meilleures scènes jamais tournées par Tsui), pivot du film, où Tsui semble nous présenter le présent et le futur du cinéma d’action. On y retrouve les anciens employeurs de Jack qui l’attendent dans son appartement pour l’assassiner. Tyler débarque à l’improviste, sous l’œil de Jack qui, lui, surveille tout le monde. S’ensuit vingt minutes d’une virtuosité magistrale, filmées de deux manière différentes suivant le personnage que l’on accompagne. Tyler est filmé à l’image de sa maladresse. Il subit plus qu’il n’anticipe. Jack, lui, va vite, trop vite, pour Tyler ou pour ses adversaires. Il est toujours en avance et le talent de Tsui est de nous faire ressentir cette sensation. On tombe avec Jack, on glisse avec Jack ou on court avec lui. On EST l’action que réalise Jack. On quitte le stade de spectateur pendant que Jack, lui, quitte le stade humain. Ce qu’il réalise n’est pas pensable (en cela, il rejoint les héros de wu xia pian) et l’on sort de cette scène hypnotisée, dans un état second tellement ce qu’on a vécu (et pas vu !) était intense. Le problème, et c’est sans doute ce qui fait la limite du film, c’est que pour que cela fonctionne, il faut accepter d’être transporté, sinon ce que l’on voit (et non plus ce que l’on vit !) n’a aucun sens.

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Un film placé sous le signe de la (re)naissance.

Dans la dernière scène, Tsui revient à la genèse du début mais pour y rajouter une note, l'espoir. Un nouveau cycle peut commencer. Pour ses personnages comme pour lui, il ne reste plus qu'à bâtir une nouvelle histoire. Au final, Tsui Hark réussit là où tous les autres réalisateurs hongkongais ont échoué ces dernières années, à savoir faire un film d’action qui ne doit (presque) rien aux américains. Surtout, il nous délivre un film personnel à mille lieux des produits calibrés qui cartonnent en ce moment à Hong Kong.

Une amie, qui était avec moi à Deauville et qui ne connaissait pas du tout le cinéma hongkongais et encore moins Tsui Hark (si si, y’en a !), est sortie de la salle en me disant : " ce réalisateur est un poète ". Ce qui m’a fait penser à la phrase suivante (dont je ne sais plus du tout qui en est l’auteur) : " je préfère les poètes aux philosophes car ils trouvent plus de vérités sur la nature humaine en cherchant le beau que les philosophes en cherchant le vrai ". Ca doit être ça finalement, Tsui Hark est un poète. Merci.

David Anéas - Avril 2001


 

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