Tsui Hark
et le polar
Le nom de Tsui Hark est généralement associé aux films en costumes. Avec des uvres comme Histoires de fantômes chinois (1987), Swordsman (1990), la série des Il était une fois en Chine (1991-93) ou The Blade (1995), il a excellé dans ce domaine, offrant au cinéma hongkongais moderne quelques-unes unes de ces plus belles réussites. Cette prédominance du film en costumes dans sa carrière n'a pas empêché Tsui Hark de produire ou de réaliser régulièrement des polars. De l'Enfer des armes (1980) à Syndicat du crime 3 (1989) en tant que réalisateur, en passant par Gunmen (1988) à Shanghai Grand (1996) en tant que producteur, qu'est-ce qui pousse Tsui Hark à revenir au polar, un genre somme toute éloigné de son terrain de prédilection ?
Producteur recycleur
Comme pour les autres genres auxquels il s'est attaqué, Tsui Hark aborde le polar en tentant de réactiver et de moderniser un style ou un type de films appartenant à l'histoire du cinéma. Sa première tentative dans le domaine du polar en tant que producteur, Le syndicat du crime (1986), est un coup de maître. L'intrigue est tirée d'un film cantonais des années 60, Story Of A Discharged Prisonner. John Woo, le réalisateur du film, y traite ses personnages dans le même esprit que Chang Cheh dont il avait été l'assistant réalisateur. Ils ont conservé le même esprit chevaleresque mais ont troqué leurs sabres pour des armes à feu. En outre John Woo prolonge le travail qu'avait entamé Johnny Mak avec Long Arm Of The Law (1984), l'un des premiers films à mettre en scène des " gunfights " tels qu'on le verra dans le polar moderne. Le syndicat du crime jette ainsi les bases de ce qui deviendra le style de son réalisateur en matière d'action.L'immense succès de ce film va pousser l'industrie du cinéma hongkongaise à exploiter le filon. Cherchant toujours à se différentier de cette vague de polar qu'il a engendré, Tsui Hark produit The Big Heat (1988), un film que l'on peut considérer comme un anti-Syndicat du crime. Aux individualités chevaleresques de ce que l'on a appelé les Hero Movie, The Big Heat met en scène des groupes aux comportements brutaux. Et à la violence graphique chorégraphiée par John Woo, Tsui Hark impose une violence gore. Mais cette contre proposition ne séduit pas le public.
Contrairement à d'autres genres spécifiquement asiatiques comme le cinéma d'arts martiaux, le polar possède une longue tradition en occident. En tant que cinéphile, Tsui Hark connaît ses classiques et il cherchera à plusieurs reprises à transposer une partie la culture occidentale pour l'adapter à la culture chinoise. En 1988 il produit Gunmen, une version chinoise des Incorruptibles. Chicago laisse la place à Shanghai et la prohibition est remplacée par l'instabilité politique qui régnait à l'époque dans le pays. Avec Web Of Deception l'année suivante, Tsui Hark veut rendre hommage aux grands réalisateurs du film policier comme Hitchcock ou Clouzot. Enfin, avec Shanghai Grand en 1996, il met en chantier l'adaptation d'une série télévisée culte des années 70, elle-même inspirée du film français Borsalino.
Les résultats de cette audacieuse politique de " recyclage " ont été divers tant sur le plan commercial qu'artistique. Tsui Hark a lancé John Woo qui a donné du poids à un genre jusque là peu exploité par l'industrie locale. Il s'est également engagé dans des projets ambitieux comme Gunmen ou originaux comme The Big Heat, au risque parfois d'échouer. C'est la limite du système de production mis en place par Tsui Hark. En prenant des risques, en expérimentant, les résultats ne sont pas toujours convainquants. Néanmoins cette politique a le mérite d'offrir des films qui se démarquent du tout venant. Et de ce point de vue, même si certains sont critiquables, la plupart des polars qu'il a produit se sont faits remarquer.
Polar et comédie
Par nécessité commerciale, Tsui Hark a été obligé de réaliser une série de films calibrée pour séduire le plus large public possible. La plupart de ces films sont des comédies, l'une des valeurs sûres du box office hongkongais. Or les comédies de Tsui Hark ont pour particularité de se baser sur le mélange des genres dont l'un des ingrédients principaux est le polar.Celui-ci est intégré de manière très diverse selon les films. Il peut constituer son univers. All The Wong Clues For The Right Solution (1981) par exemple s'inspire des films de gangsters américains des années 40. Fasciné par James Bond, Tsui Hark utilisera le style à plusieurs reprise, réalisant en 1983 Aces Go Places III (Mad Mission III), un caper movie délirant et bourré de clin d'il aux références du genre. Et, lors de son escapade américaine, il reviendra à ce type de film, mettant en scène un Jean-Claude Van Damme en agent secret dans Double Team (1997) ou en voyou au service du F.B.I. dans Knock Off (1998).
Pour les comédies de nouvel an chinois comme Double Dragon (1992), Le festin chinois (1995) ou Tri-star (1996), les références au polar sont moins prégnantes. Elles apparaissent à certains moments du film à l'occasion d'une intrigue secondaire. Si Tri-star est essentiellement axé autour de la relation qu'entretient un prêtre (Leslie Cheung) et une prostituée (Anita Yuen), la jeune femme est par ailleurs au prise avec un chef de triade qui veut l'envoyer " travailler " aux Etats-Unis et avec deux flics qui veulent la faire témoigner contre le gangster. Parfois les films ne comporte que quelques allusions au polar. Par exemple, dans Le festin Chinois, Leslie Cheung est membre d'une triade, mais il ne s'agit pas là d'un élément capital de l'intrigue qui s'orientera d'ailleurs plutôt vers une version burlesque du film d'arts martiaux.
Ce recours au polar permet à Tsui Hark de créer des effets comiques en parodiant le genre, moyen à la fois de s'en moquer et de lui rendre hommage. Dans All The Wong Clues For The Right Solution il s'amuse du film de gangster. Dans Mad Mission 3, il a même recours à des acteurs ayant joués dans certains James Bond. Ainsi Richard Kiel, dit " le requin ", vient faire sa petite apparition. Mais le polar est aussi un bon moyen pour introduire un peu d'action et de suspens. Des combats dans Double Dragon au gunfight parodique dans le restaurant du festin Chinois, le polar devient le prétexte à des scènes qui sortent du cadre de la stricte comédie.
Ces films prouvent que, souvent, Tsui Hark n'envisage le polar qu'au sein d'une démarche plus globale. Ce n'est qu'un ingrédient parmi d'autres, mais en même temps c'est un ingrédient indispensable. La capacité du genre à se marier à la comédie, à renforcer la dimension comique du film ou à y ajouter un peu d'action en fait une des bases essentielles du divertissement tel que le conçoit Tsui Hark.
Réalisateur de polar
Plus porté par d'autres genres pour exprimer toute la mesure de son talent, Tsui Hark aura malgré tout réalisé deux polars très importants dans son uvre et qui sont aujourd'hui considérés comme des classiques : L'enfer des armes et Syndicat du crime 3.
Dans L'enfer des armes, Tsui Hark met en scène une jeunesse perturbée et violente en proie au terrorisme et au nihilisme. Genre en prise avec la réalité sociale le polar permet au réalisateur de porter un regard critique sur le monde contemporain en recourant à un cadre bien plus réaliste que dans ses deux premiers films. Genre de la violence le polar offre également la possibilité au réalisateur d'explorer sous cet angle les comportements de ses personnages. Si L'enfer des armes n'est pas un pur polar, la police et le monde criminel ne sont pas au centre de l'intrigue, son rapport à la violence au sein d'un univers réaliste et sordide le rattache à la tradition du polar noir.
Par obligation commerciale Tsui Hark a été obligée de monter Syndicat du crime 3. Mais en prenant lui-même les rênes de la réalisation, le projet va prendre une direction beaucoup plus personnelle. Racontant le passé d'un des héros, Mark, l'intrigue se déroule en grande partie au Vietnam, le pays où Tsui Hark a passé son enfance. Loin de s'inscrire dans la continuité de John Woo qui avait réalisé les deux premiers épisodes, Tsui Hark aborde le film sous un angle presque autobiographique, faisant revivre à ses personnages l'exode qu'il a connu quand il était plus jeune. Le film reste pourtant bien un polar. Organisations maffieuses et trafiques illégaux sont bien présents. Mais tout ceci est traité aux travers les bouleversements que connaît cette période perturbée de l'histoire. Retour sur le passé, mais aussi mise en perspective avec les événements de Tiananmen qui secouaient la Chine en juin 1989. Le polar se fait ici politique, un thème cher à Tsui Hark
Ces deux films ne sont donc pas des polars au sens stricte du terme. Tsui Hark s'est maintenu plutôt aux frontières du genre. Ce n'est pas tant qu'il voulait en dénoncer ses limites en refusant de s'y inscrire ouvertement que des concours de circonstances qui l'ont amené par deux fois à se servir du polar pour exprimer certaines de ses obsessions.
Au regard de ce petit panorama, il apparaît que le polar n'a pas fait l'objet d'un projet et d'une démarche volontariste de la part de Tsui Hark. Il ne s'agit pas comme John Woo et Ringo Lam d'explorer le genre en affinant au fil des films un style ou une thématique. Entre ses envies de cinéphile, la démarche commerciale et les projets personnels, Tsui Hark aura abordé le polar au gré des circonstances et des nécessités, ce qui n'aura pas empêché de voir son nom associés à quelques-unes unes des uvres majeures du genre.
Laurent HENRY, août 1999 (mise à jour novembre 2003 par Th.)
En savoir plus: Le dernier polar de Tsui Hark : Time & Tide
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