RUNNING OUT OF TIME Andy Lau en femme, l'une des sensations du film.

 

A Hong-Kong, le chanteur-acteur Andy Lau est la victime d'une boutade selon laquelle il est incapable de choisir ses films, ces derniers étant pour la majorité considérés comme des nanars sans nom, il n'y a qu'à donner comme exemple le monument qu'est Future Cops pour se rendre compte de l'étendue des dégâts. Lau est pourtant un des chanteurs les plus populaires là-bas où il accumule les succès discographiques et il est l'égal, voire plus, en notoriété que Leslie Cheung (Shangai Grand; A Better Tomorrow) ou Jackie Cheung (To Live and Die in Tsim Sha Tsui; A Bullet in the Head), ses plus grands rivaux sur le marché. Il lui arrive pourtant de produire des films d'auteurs et même d'y participer (il a joué dans le premier Wong Kar-wai, inédit en France, As tears go by) mais pourtant, il est beaucoup plus considéré comme un chanteur qu'un comédien réputé. Pourtant, dans Running out of Time, où il partage l'affiche avec l'immense Lau Ching-wan, il crève littéralement l'écran et prouve là qu'il peut s'avérer très bon en dehors des standards de la canto-pop.

Réalisé par le très bon et prolifique Johnnie To, Running out of Time raconte l'histoire d'un as du cambriolage, atteint d'un cancer en phase terminale et interprété par Andy Lau, qui décide d'utiliser un flic négociateur (Lau Ching-wan) afin d'arriver à ses fins, c'est-à-dire réaliser un des plus gros coups de sa carrière, en volant des bijoux de grande valeur.

Le scénario, écrit par deux français, Laurent Courtiaud et Julien Carbon, peut paraître assez classique et peu original mais le film fonctionne parfaitement bien et regorge de qualités.

L'interprétation est de tout premier ordre: Andy Lau donne à son personnage un charisme énorme et l'interprète avec toute l'ambiguïté, la bonhomie et le côté charmeur qu'il fallait. En bref, il est absolument parfait tout comme l'est Lau Ching-wan, mais venant de lui, ce n'est pas une surprise, ce comédien étant l'un des plus populaires actuellement à Hong-Kong où il accumule films sur films, et aussi l'un des plus talentueux. Il est même devenu pour beaucoup l'égal d'un Chow Yun-fat ce qui n'est pas peu dire. Un revenant fait un come-back sur le devant de la scène dans le film, il s'agit de Waise Lee, présent dans les chef-d'oeuvre de John Woo, A Bullet in the Head et A Better Tomorrow, dans le rôle du bad guy. Il arbore un magnifique crâne chauve à la Barthez, ce qui le rend presque méconnaissable, mais donne une interprétation assez réjouissante quoique son personnage soir trop peu esquissé.

Impérial Lau Ching-wan.

Johnnie To, également producteur du film avec sa boite de production, Milkiway Image, a fait de l'excellent travail, sa mise en scène est sobre mais efficace et les scènes d'action très correctement réalisées bien qu'elles ne soient pas, loin s'en faut, l'intérêt majeur de Running out of Time. Les qualités du film proviennent surtout de la relation qui s'instaure entre les deux personnages principaux, un mélange d'admiration et de sympathie mutuelle malgré leur univers radicalement opposé, superbement interprétés par les deux comédiens qui rendent leurs personnages enthousiasmants, chaleureux et amusants. L'identification entre les spectateurs et les personnages est totale et dès lors le film se regarde avec un très grand plaisir.

Ruby Wong apporte une touche de féminité au film.

To ménage aussi quelques scènes romantiques, entre Andy Lau et une jeune femme, parfaitement maîtrisées par une réalisation inspirée et une bande-originale, composée par Raymond Wong, absolument superbe et qui colle parfaitement à l'action. Cette dernière participe également pour beaucoup au plaisir que l'on prend à la vision du film, chose relativement rare dans les films de Hong-Kong où la musique n'a guère d'importance si ce n'est de balancer quelques tubes de canto-pop à la mode au détriment d'un réel travail d'écriture musicale. Le réalisateur s'essaye aussi un peu à la comédie, cette fois avec moins de réussite et ces scènes amoindrissent l'impact du film, dommage.

Running out of Time est une très grande réussite du réalisateur de LifeLine et Loving You tous deux interprétés par son acteur fétiche Lau Ching-wan, présent dans presque tous ses films et qui ne trahit pas les ambitions de Milkiway Image, c'est à dire de fournir au public des films d'action certes, mais qui sortent des standards du genre par le biais de personnages beaucoup mieux écrits et par la volonté de ne pas laisser les scènes d'action prendre le pas sur ces derniers. Johnnie To met donc de la bonne volonté à détourner les règles classiques du polar hong-kongais mais il y est quand même poussé par le fait que les budgets qu'il alloue à ces projets sont très restreints et Running out of Time n'échappe pas à la règle. En tout cas, il semble que ce pari osé soit gagnant et To parvient à produire un nombre relativement importants de films chaque année, chose assez rare dans un pays atteint d'une sinistrose ambiante.

Johnnir To réalise donc un action-drama de très haute volée, considéré, à très juste titre, comme l'un des meilleurs films de l'année dernière et qui a obtenu un très bon score de 15000000 $ HK au box-office, résultat très rare à l'heure actuelle, mais complètement mérité. Certains ont attribué ce succès complètement inattendu au fait que Andy Lau s'essayait dans le film à l'art du déguisement, en se travestissant en femme ou en vieillard notamment mais soyons un peu utopiques et espérons que le public a juste voulu plébisciter un excellent polar, magnifiquement maîtrisé et qui prouve que le cinéma d'action peut trouver une nouvelle voie, celle de l'abandon de l'esbroufe pour un retour à plus de sentiments, ce qui fait vraiment du bien à l'heure actuelle où le cinéma de Hong-Kong produit des nanars de luxe comme A Man Called Hero ou des produits tellement américanisés qu'ils en deviennent profondément ennuyeux à l'instar du Gen-X Cops de Benny Chan, ce qui est véritablement un comble pour une cinématographie basée essentiellement sur son sens du rythme et du spectacle.

Bien que Running out of Time ne brille pas particulièrement de ce côté là, il n'en reste pas moins une preuve que le cinéma de Hong-Kong n'est pas mort, ce qui à l'heure actuelle semble être inexorablement le chemin qu'il emprunte.

 

 

 

Anthony Caudron (janvier 2000)

Le retour d'un revenant : Waise Lee