- Analyse -
THE BUTTERFLY LOVERS
Entre art et amour
" Percevoir lapparence nest quune étape, voir lintérieur en est une autre. Cette démarche est commune à toute la poésie chinoise classique. "
KING HUA relire ce qui a été écrit sur The Lovers dans HK magazine n°2, dans le Madmovies n°106 et dans les Cahiers du cinéma n°512, il est étonnant de constater quun film aussi riche nait donné lieu quà des analyses sommaires, les journalistes se contentant dune mise en contexte, de quelques descriptions et de jugements de valeurs globalement positifs. Cette situation est d'autant plus regrettable que l'absence d'une étude plus approfondie conduit aux pires contresens, comme l'a prouvé la notice proposée dans le Vidéo 7 du mois de septembre 97. En insistant sur la beauté du film, sur son caractère charmant ou sur la sobriété de sa mise en scène, ce qui est tout à fait exacte au demeurant, ses détracteurs ont alors beau jeu de rétorquer qu'il s'agit d'une uvre esthétisante, à l'histoire d'une banalité affligeante et traitée sur un mode naïf. Il est vrai que quelques remarques très intéressantes ont été formulées ici et là. M. Lalanne souligne le caractère irréel de la mise en scène. Pour Julien Carbon, le moine serait la figure du réalisateur. STL tente, lui, de justifier l'utilisation des filtres. Malheureusement labsence de perspective éclipse ces réflexions derrière les considérations dordre affectif, ce qui conduit à gommer les aspects les plus problématiques du film.
Au premier abord The Lovers ne semble pas compliqué à comprendre. Il se présente comme une histoire damour en deux parties, la première basée sur une comédie de travestissement, la seconde traitée sous un aspect mélodramatique. Un conflit dordre social articule ces deux parties, les parents refusant lunion de leur fille à son amant parce que ce dernier na pas un statut social suffisant à leurs yeux. Cette histoire appelle un certain nombre de passages obligés auxquels le film néchappe pas. Lexpérience amoureuse comporte des scènes telles que la première rencontre, les premiers émois ou le premier baiser. La comédie de travestissement joue sur le quiproquo quentraîne la situation et implique une série de scènes permettant de mettre en place la reconnaissance de la véritable nature de Ying-Toi. Quant à la question sociale, le film décrit et critique les pratiques rétrogrades de la société chinoise traditionnelle.
Tout ceci est suffisamment transparent pour quil ne soit pas nécessaire de sy arrêter outre mesure. Là où ces évidences posent problème, cest si elles constituent la seule piste de lecture du film, car une interprétation qui sy cantonne lui porte préjudice. Dune part parce que sur le plan formel, elles ne justifient pas les choix esthétiques du réalisateur qui semblent dès lors lobjet dune totale gratuité. Et dautre part parce que le sujet du film napparaît pas des plus intéressant. Lhistoire damour est convenue, la comédie de travestissement nengage pas le film dans une réflexion ambitieuse sur lhomosexualité. Quant à la critique sociale, ses enjeux sont dépassés dans la mesure où, de nos jours, la pression sociale nest plus lobjet de tensions aussi désastreuses pour les couples. Cette première approche, qui séduit par son évidence mais qui met à jour un certain nombre de failles, est-elle le seul moyen dappréhender le film ? Parions sur une réponse négative, parions sur le fait quil existerait une interprétation qui permettrait à la fois de justifier les choix esthétiques du metteur en scène et de sortir du cadre étriqué de la critique sociale.
Linterprétation qui vient dêtre proposée a linconvénient dignorer les références que le film fait à lunivers artistique. Or non seulement ces références sont nombreuses, mais en plus lart joue un rôle important au sein de lhistoire amoureuse. Ainsi le film souvre sur des statues qui représentent les amants. Les parents de Ying-Toi lui font passer un examen qui porte exclusivement sur des compétences artistiques. Pratiquement tous les cours de lécole, qui nous sont présentés, école dont la vocation est pourtant la préparation de concours administratifs, se rapportent à la musique et à la poésie. Même quand les élèves apprennent les paroles du sage Confucius, ils le font en chantant et en " dansant ". La première rencontre entre les amants se fait pendant un cours de musique. Shan-Pak joue régulièrement de la lyre. Quant à Ying-Toi, elle dessine des papillons et écrit les paroles dune chanson à son ami défunt. Lune des scènes de reconnaissance est basée sur une séance de maquillage où Shan-Pak dessine littéralement un visage à Ying-Toi. Lors des retrouvailles, lun des premiers réflexes des amants est de fredonner " leur musique ". Toutes ces scènes nont évidemment pas la même importance, mais leur nombre suffit à montrer quil ne sagit pas de choix que lon peut purement et simplement ignorer. Il faut déterminer leur place et leur valeur dans léconomie du récit.
présentés, école dont la vocation est pourtant la préparation de concours administratifs, se rapportent à la musique et à la poésie. Même quand les élèves apprennent les paroles du sage Confucius, ils le font en chantant et en " dansant ". La première rencontre entre les amants se fait pendant un cours de musique. Shan-Pak joue régulièrement de la lyre. Quant à Ying-Toi, elle dessine des papillons et écrit les paroles dune chanson à son ami défunt. Lune des scènes de reconnaissance est basée sur une séance de maquillage où Shan-Pak dessine littéralement un visage à Ying-Toi. Lors des retrouvailles, lun des premiers réflexes des amants est de fredonner " leur musique ". Toutes ces scènes nont évidemment pas la même importance, mais leur nombre suffit à montrer quil ne sagit pas de choix que lon peut purement et simplement ignorer. Il faut déterminer leur place et leur valeur dans léconomie du récit.
Il serait tentant de rapprocher cette présence de lunivers artistique à linterprétation qui vient dêtre proposée en estimant quil nexiste pas de discours sur lart dans le film, mais simplement une utilisation plurielle déléments artistiques en fonction des visées du réalisateur. Par exemple, sagissant de lécole, il est certainement plus valorisant et plus attrayant de montrer des cours de musique et de poésie que des cours de droit et de mathématique. A dautre moment le recours à lart peut se justifier comme procédé commode pour traduire les sentiments des personnages, comme dans la scène de la punition au cours de laquelle Shan-Pak joue de la lyre pour soutenir son amie. Oublier cet aspect du film nest alors pas étonnant puisquil ny aurait pas en tant que tel une portée réelle des références au monde de lart, il sagit dun truc, parmi dautre, de mise en scène.
Cette explication serait valable si le réalisateur systématisait le recours à lart selon quelques procédures de fonctionnement repérables par le spectateur. Or le film ne travaille pas dans ce sens. Le vieux professeur tient un discours cohérent sur lart comme moyen privilégier pour appréhender lamour et le monde quil est difficile de réduire à du décorum. Si ce discours navait pas de fonction précise, pourquoi Tsui Hark perdrait-il son temps à lexprimer, et en plus à le faire à deux reprises ! La scène où Ying-Toi ne parvient pas à jouer de la lyre, lorsque son ami vient à passer ne rentre pas à dans le cadre de lart comme moyen dexpression des sentiments. Quest-ce qui lempêche alors dexprimer ses sentiments à ce moment là ? Ces deux exemples suffisent à comprendre que le rapport du film à l'art ne peut être réduit à une simple astuce de mise en scène, ou alors il faut considérer que le réalisateur utilise lart de manière hétéroclite et maladroite.
Je vais tenter de montrer quune étude attentive des éléments artistiques présents dans The Lovers conduit à ne plus considérer lart comme un moyen, mais comme lun des propos essentiels du film. Ce propos repose sur le discours que tient le vieux professeur et dans lequel lart est présenté comme une manière de voir et de vivre. Ce discours est esquissé à deux reprises, lorsque le vénérable maître se lamente au sujet des élèves (et en particulier de Ying-Toi et Shan-Pak) qui nécoutent pas ses leçons. Il explique alors que ne pas apprécier lart, cest ne pas avoir dâme. Autrement dit léducation artistique est une éducation spirituelle, l'art est un moyen privilégié pour investir le réel, pour lui donner une dimension plus vaste et plus complète. Cette philosophie est parfaitement résumée par le vieux professeur quand il dit à Shan-Pak, au début du film, que les cinq tons de base étant fonction de lâme, une interprétation nest valable que si linterprète éprouve de véritables sentiments. La musique, en plus dun apprentissage technique nécessite donc un investissement personnel fondé sur une approche sensible de la réalité.
Le film montre que le vieux professeur vit véritablement ce type de relation au monde. Lors de la punition de Ying-Toi, on le voit écouter la musique jouée par Shan-Pak. Son attitude contemplative démontre quen appréciant le morceau, il cultive sa sensibilité et quil est capable de déterminer quand une interprétation est bonne. Cest lui aussi qui récite le poème du Clair de lune à loccasion de la fête de la mi-automne. Et lorsquun invité lui dit quil sagit du même poème que lannée précédente, il répond que la fête revient également chaque année. Cette réflexion prouve que, pour le vieux professeur, la répétition nest pas une limite au plaisir que procure lexpérience artistique, au contraire, comme pour lexistence dont le monde de fonctionnement est en partie cyclique, il est capable de sémerveiller à chaque nouvelle fois. Lexistence de ce personnage est donc en pleine adéquation avec lunivers artistique, univers quil connaît, pratique, assume et quil place au-dessus de tout. Par rapport au père de Ying-Toi, qui se sert de léducation artistique de sa fille comme valeur marchande, ce vieux professeur est son double opposé, une sorte de figure paternelle idéale, comme lest la directrice vis-à-vis de la mère. Dans cette perspective, lécole peut être considérée comme un espace utopique où léducation artistique et lamour trouve les moyens de sépanouir.
Employer le terme de " discours " à propos de ce qui vient dêtre présenté peut paraître excessif tant ce qui se rapporte au personnage du vieux professeur est succinct et elliptique. Il faut dire que lune des caractéristiques du style de Tsui Hark est de multiplier les séquences courtes où les idées prolifèrent sur un mode le plus souvent allusif. Cette approche rend lanalyse particulièrement difficile puisque les possibilités de conjuguer et dinterpréter les différentes scènes sont nombreuses. Mais cest aussi ce qui confère à un film comme The Lovers tout son intérêt.
En tout état de cause, si on admet que lécole est un espace privilégié où se développe un art de vivre enseigné par les deux figures parentales que symbolisent la directrice et le vieux professeur, encore faut-il déterminer quelle est linfluence réelle de cette philosophie sur les amants. A plusieurs reprises, le vieux professeur est tourné en ridicule, par exemple, quand le serviteur triche au jeu de Go ou quand Ying-Toi coince sa barbe de telle manière quil prend un coup. Cependant il ne sagit pas tant de remettre en question la conception de lart quil incarne que lautorité quil représente. En effet, en raison de son statut, le professeur néchappe pas au risque dabuser de son autorité, si bien que la distance instaurée par lhumour, lui évite de tomber dans un rapport dautorité tyrannique, comme lest celui du père de Ying-Toi avec sa fille, en lui donnant limage dun faux méchant.
Préservé de toute attaque sur sa nature même, lenseignement artistique est bel et bien assimilé par les deux amants. Au début du film, Ying-Toi ne connaît rien, comme le prouve lexamen que lui font passer ses parents. A lécole, elle commence par tricher, mais avec laide de Shan-Pak, elle finit par être capable de recopier, de mémoire, le poème du Clair de lune. Devant ses parents, elle réussit facilement le nouvel examen quils lui font passer. Enfin pour honorer son amant défunt, elle écrit un poème. Quant à Shan-Pak, au début du film, il joue de la lyre sans émotion. Par la suite, pour aider Ying-Toi à supporter sa punition, il découvre comment interpréter la musique avec émotion. Les parcours des deux amants sont donc parallèles, Ying-Toi et Shan-Pak sapproprient le monde de lart par le biais de lécole et de lamour.
Cette appropriation nest pourtant pas sans poser quelques difficultés. La scène où Ying-Toi ne parvient pas à jouer le morceau de musique traduit bien le refus de subordonner le monde de lart à celui de lamour, qui pourrait être le facteur dune réussite assurée. Il ne suffit pas daimer pour savoir jouer. En labsence de compétences techniques suffisantes, Ying-Toi nest pas en mesure de se servir de la musique comme moyen dexpression. Cette résistance, qui se traduit par un échec douloureux, marque une indépendance certaine de lart vis-à-vis de lamour en réaffirmant la nécessité de son apprentissage.
Au-delà dune expérience amoureuse, les amants acquièrent donc progressivement les moyens dexprimer leur aventure en terme poétique. Et ils passent à lacte ! Durant leur relation, lart est un moyen dexpression des sentiments, comme le prouve la scène de la seconde punition. Cette utilisation de lart avait dailleurs été légitimée par les propos du vieux professeur qui, au début du film, met en relation le monde de lart et celui de lamour. Mais surtout, en choisissant de communiquer avec Shan-Pak par lintermédiaire dun poème, qui ne répète pour une bonne part ce que le jeune homme sait déjà, Ying-Toi sadresse en fait à lhumanité pour que son amour ne soit pas oublié. Le poème est une trace dont la fonction est de survivre à la mort des amants, comme le signifie la scène finale, lorsque le moine redonne vie aux papillons de papier. Il aura ainsi été pour les amants le moyen de contourner lintransigeance de la société dans laquelle ils vivaient.
Lomniprésence de lunivers artistique et son implication dans la relation des deux amants montre bien que ce dernier est, avec lamour, le sujet fondamental de The Lovers. Dans ces conditions, il nous faut déterminer les conséquences esthétiques du traitement dun tel sujet sur laspect formel du film. Le contresens le plus naïf consiste à lignorer en adoptant un point de vue naturaliste. Dans cette perspective luvre apparaît évidemment esthétisante puisque rien ne justifie les cadrages, les couleurs, le montage, si ce n'est pour faire joli. Et comme le renchérit le pitoyable article du Asian Trash Cinema : The Book (part 2), Tsui Hark aurait mieux fait de se concentrer sur ses amants plutôt que sur l'aspect formel de son film.
A cette analyse expéditive de laspect formel du film, il convient plus sérieusement de considérer le fait que son histoire sinspire dun opéra. Lesthétique de cet art a indéniablement influencé celle de The Lovers. En reprenant le thème principal de lopéra comme musique du film, en adoptant une mise en scène stylisée aux couleurs chatoyante, en donnant à la musique une place omniprésente et en recourant à des moments chantés, Tsui Hark confère à son film un air dopéra. Il réussit là où il avait échoué dans Green Snake en ne fondant pas les conditions de la représentation sur des bases réalistes, mais, par le biais de lopéra chinois, sur des bases artistiques.
Si on sarrêtait à la dimension " opératique " du film, ces choix esthétiques auraient pu être assimilés à une démarche maniériste, cest à dire à une relecture distanciée dun style cinématographique, attitude qui tend, en raison de son regard englobant, à monter lusure et les limites du champ auquel il se rapporte. Il est loccasion dune rêverie, dune critique, voire dune parodie dun discours qui a été clairement identifié. Or, en présentant Ying-Toi comme lauteur dun poème qui résume lexpérience amoureuse des amants, et qui doit, selon les instructions de Ying-Toi, être accompagné par la musique quinterprète Shan-Pak, musique qui est aussi le thème principal de lopéra dont est tiré le film, Tsui Hark fait des deux amants les auteurs de la tradition artistique qui sest emparée de leur histoire, cette chanson étant une synthèse de lopéra dont sinspire le film. Ce statut est dailleurs confirmé par la scène finale puisque le prêtre redonne vie à des papillons qui avaient été eux-mêmes dessinés par Ying-Toi.
De ce fait les amants participent à la construction artistique de leur propre mythe, ce qui implique quils développent un point de vue esthétique sur leur histoire. Dans la mesure où le film présente leur expérience dans les mêmes termes que ceux utilisés par les amants quand est exposée leur façon de concevoir ce quils ont vécu, notamment au cours des flash-back et de la chanson, il est possible de considérer que le point de vue esthétique adopté par Tsui Hark est aussi un point de vue contaminé par celui des amants. Leur expérience, perçue comme joyeuse, intense et merveilleuse, est retranscrite dans le film en terme esthétique par la beauté des plans, la fluidité du montage et sa poésie.
En adoptant un double point de vue esthétique, instauration dune part dune distanciation par un aspect stylisé, irréel et " opératique ", et prise en compte dautre part de la sensibilité des amants, Tsui Hark parvient à inscrire son film dans un cadre maniériste tout en désamorçant le caractère stérilisant de ce type dapproche. Il se ménage en effet un point de fuite par le biais du regard que les amants portent sur leur aventure. Il ouvre ainsi une perspective militante qui défend une façon de vivre libre, fondée sur lamour, la pratique et lexpression artistique, une sorte de manifeste pour lacte de création dont la caution est le poème, cest à dire aussi le film.
Dans cette perspective, quelques conséquences s'imposent. Tout dabord, qualifier The Lovers de film fantastique me paraît relever du contresens. Avancer que la fin du film tourne au fantastique, cest présupposer que Shan-Pak nest pas véritablement mort puisquil agirait physiquement sur le monde des vivants. Or cette interprétation est en totale contradiction avec le discours quassène le film quant à la séparation des amants. Symbolisant le caractère éphémère de lexpérience amoureuse, limage du papillon nest alors plus pertinente, les paroles de la chanson apparaissent comme de vaines lamentations et limage finale perd son sens puisque les amants sont supposés avoir " survécu " à la mort. Plus grave le film cautionnerait lidéologie morbide du suicide. Ainsi lhypothèse dune fin fantastique ruine la cohérence thématique de luvre, et le bonheur de vivre que célèbre le début du film se change en un discours des plus douteux.
En considérant les scènes dites " fantastiques " comme un procédé parmi dautres (les couleurs, les filtres...) pour accroître la force et lirréalité de certains moments, il devient alors plus facile de les intégrer au reste du film. Ces scènes ne doivent pas être prises au premier degré, mais pour ce quelles symbolisent et signifient. Un exemple, l'itinéraire du cortège nuptial qui se trouve détournée et la tombe qui s'ouvre pour accueillir Ying-Toi manifeste de manière allégorique le parcours d'un refus de la vie (le mariage) pour le choix du suicide. Il n'y a pas de rupture avec le reste du film. Ou alors tout le film est "fantastique", dans le sens ou nous sommes toujours dans une optique irréaliste de la représentation. Si les scènes dites "fantastiques" apparaissent surtout vers la fin, c'est que le procédé confère une intensité dramatique et une force poétique supplémentaire aux situations.
Autre conséquence, l'opposition de la fille à son père ne doit pas être réduite à un simple conflit d'intérêt. En tant qu'artiste et amante, Ying-Toi défend la philosophie que j'ai décrit plus haut, philosophie qui s'oppose à la conception matérialiste du père. Alors quand le père dit que le poème du Clair de lune est trop tendre mais que c'est bien pour une femme, Tsui Hark répond à tous ceux qui trouvent le film naïf ou niais en les rangeant du côté du père. Nous sommes bien au cur d'une opposition entre la revendication d'un regard poétique sur le monde, et qui s'assume comme tel, face aux tenants de l'inanité de ce regard. Dans ce contexte le moine, figure de Tsui Hark, prend toute sa valeur. Dans ce débat, il est celui qui n'a pas été en mesure de vivre son art jusqu'au bout, quitte à en mourir (artistiquement bien sûr), mais qui est parvenu à refuser la logique cynique des parents. La banale histoire d'amour peut donc se lire, à un deuxième niveau de lecture, comme une passionnante réflexion sur la position problématique de l'artiste dans le monde.
The Lovers est comme une arme à double tranchant. Limpide dans son histoire et dans son déroulement, le film devient complexe à partir du moment où le spectateur tente den saisir les mécanismes. Il est tentant de se débarrasser dune uvre comme celle-ci parce quaprès tout sa simplicité semble lautoriser. Si au contraire le spectateur lui donne sa chance, il assiste médusé à une révolution tranquille qui redonne à la création cinématographique une vitalité perdue ou presque en occident. Comme le montre ce film, Tsui Hark a trouvé une voie différente de celle des auteurs occidentaux traumatisés par la conscience quils ont des limites du processus de représentation cinématographique telles quelles ont été définies par la nouvelle vague française. Tsui Hark parvient à mettre en place une dynamique nouvelle, assumant cette conscience sans pour autant renoncer à lémotion et à lémerveillement. Mise en abyme de la création artistique sur un mode grandiose où la puissance créative est célébrée à chaque plan, cest lalchimie que peu de cinéaste peuvent se targuer davoir réussie. Tsui Hark la fait.
HENRY Laurent
octobre - décembre 1997 / revu et corrigé en mars 1998
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