- ANALYSE -

Long Arm Of The Law
De la nouvelle vague au polar moderne
En juillet 1984 Long Arm Of The Law sort sur les écrans hongkongais. Le film raconte l'équipé sanglante d'un groupe de chinois continentaux débarquant clandestinement à Hong Kong pour effectuer un cambriolage.

Menu

Attention, le texte ci-dessous contient des spoilers.

 

Rien ne se passant comme prévu, les malfrats acceptent un contrat, mais le gars qu'ils descendent s'avère être un flic. Pourchassé par la police, le groupe trouve la mort dans le quartier populaire de Kowloon où il avait trouvé refuge.

Dans son principe, Long Arm Of The Law se démarque peu des polars de la nouvelle vague hongkongaise, son réalisateur, Johnny Mak, adoptant une optique résolument réaliste. Comme Tsui Hark pour L'Enfer des armes, il prend comme point de départ un fait divers : un gang de Chine continentale, le " cercle rouge ", défrayait la chronique en braquant des bijouteries à Hong Kong. Comme Kirk Wong pour The Club, il a recours à des acteurs inconnus. Et comme pour la plupart des réalisateurs de la nouvelle vague, il ne dispose que de moyens modestes. Mais loin d'être un problème, Johnny Mak se sert de cette contrainte pour renforcer le côté documentaire du film. Il accentue même ses défauts techniques en utilisant une photo sale, une lumière blafarde quand la pellicule n'est pas sous-exposée et des musiques saturées pour installer une atmosphère glauque et sordide, présentant d'une manière froide et brute un quotidien à la fois familier et inquiétant.

Comme ses camarades de la nouvelle vague, le polar est un moyen pour Johnny Mak de critiquer la société en donnant une vision cynique et désespérée du monde. Intelligemment il a été capable d'éviter toute simplification et tout manichéisme. Son terrible constat repose sur la confrontation de deux univers : d'un côté celui des braqueurs, de l'autre celui de Hong Kong.

Les braqueurs sont d'anciens militaires. Pauvres et sans avenir, ils vivent dans un environnement misérable qui les conduit à avoir des rêves on ne peut plus matérialistes. Ainsi à l'approche de leur départ, la grand-mère d'un des malfrats prie Bouddha pour qu'ils ramènent avec succès de l'argent. Quant à la femme d'un autre, elle est surtout préoccupée par la liste de course qu'elle a remise à son mari et par la paire de lunettes de soleil qu'il doit lui ramener. Alors quand ils calculent qu'il faudrait cent années de labeur pour espérer toucher ce que peut leur rapporter le casse, ce sont des cris de joie qui accueillent l'espoir d'un tel résultat. Dans ce contexte ils ont perdu tout sens des valeurs comme le montre par exemple l'autel funéraire ironiquement composé de pizzas et de hamburgers qui leur sert pour rendre hommage à l'un des leurs tombé lors du passage de la frontière. Sans conscience morale et sans argent, ces individus n'ont rien à perdre explique l'un des personnages, si bien que lorsque la situation le nécessite, ils sont capables d'être sans pitié, attaquant la police à la grenade, tuant un homme à bout portant ou tirant dans le dos d'un policier qu'ils avaient pris en otage.

Cette dimension monstrueuse est néanmoins contrebalancée par la camaraderie dont ces anciens militaires savent faire preuve. Reprenant la devise " un pour tous, tous pour un ", ils la respectent quand il s'agit de se soutenir. En outre ils conservent un côté paysan et bon enfant, s'émerveillant des fastes de la ville. Ce côté naïf donne lieu à des situations comiques comme lorsque deux d'entre eux sont ébahis par le luxe des toilettes du night-club dans lequel ils sont descendus. Bien souvent risible, leur comportement les rend dans ces moments là presque attachants. Il en résulte un sentiment ambivalent. Si ces types sont condamnables, ils sont néanmoins foncièrement humains.

Face à eux se dresse Hong Kong. Etalant ses bijouteries, sa réussite financière et ses night-clubs tapent à l'œil, loin d'offrir un autre modèle aux malfrats, la ville conforte leur vision matérialiste du monde. L'anecdote la plus édifiante à ce propos concerne une ancienne petite amie que retrouve l'un des membres du groupe. Quand il lui propose de repartir avec lui en Chine, cette dernière refuse car elle lui explique qu'elle aime son existence à Hong Kong. Elle est son propre patron, c'est une call-girl. Evidemment les malfrats sont conquis par cette ville. Au fond ils ont les même valeurs.

Kowloon cerné par des policiers très bien armésQuant aux policiers, leur comportement peut devenir aussi brutal que celui des hors la loi. Ils ne témoignent pas davantage de pitié en tout cas, abattant la crapule qui leur servait de balance ou criblant de balle un pauvre type utilisé comme leurre par les malfrats. Ce caractère impitoyable des forces de l'ordre donne un visage inquiétant à une institution censée incarner le bien et la justice. Là encore la frontière qui sépare les mœurs du gang et celles en vigueur à Hong Kong est des plus floue.

Comme dans L'Enfer des armes, le film finira dans un lieu symbolique par la mort des protagonistes. Ici Johnny Mak a choisi le dédale labyrinthique du quartier de Kowloon. Prisonnier dans cet univers de misère, les malfrats sont faits comme des rats, la métaphore est dans le film. Leurs derniers espoirs s'envoleront de manière très ironique devant la porte d'un placard ! Coincé dans un grenier, la police n'a plus qu'à les abattre. Le long bras de la justice a bel et bien frappé, mais, ne sachant plus qui sont les victimes et qui sont les bourreaux, le spectateur se demande de quelle justice il s'agit.

Il ne faudrait pourtant pas croire qu'avec Long Arm Of The Law, Johnny Mak se contente de reprendre le traitement que la nouvelle vague a appliqué au polar. Tourné en 1984, l'année de la signature des accords sur la rétrocession, le film est l'un de premiers à répercuter l'angoisse qui étreint la population de la colonie quant à son avenir. En choisissant des braqueurs de Chine continentale, ancien militaire qui plus est, l'intrigue peut être lue comme une allégorie politique. Pauvres et violents, les communistes arrivent pour faire main basse sur Hong Kong et pour s'en approprier les richesses. Le thème de la rétrocession deviendra très rapidement un leitmotiv du cinéma hongkongais moderne et du polar en particulier.

Guérilla urbaineMais c'est au niveau du traitement de la violence que Long Arm Of The Law se démarque des films de la nouvelle vague. Les affrontements entre les criminels et la police sont mis en scène comme une guérilla urbaine, notamment lors d'une scène stupéfiante où les braqueurs sont pris en chasse par la police alors qu'ils tentaient de repérer les lieux de leur futur casse. Poursuite à pieds dans les rues, coups de feu, poursuite en voitures et même attaque à la grenade, le tout montré au rythme d'un montage nerveux, la scène n'a rien à envier à celles que proposeront bien plus tard un O.C.T.B. ou un Full Allert. L'Américain Michael Mann reprendra d'ailleurs l'idée dans son film Heat. Le braquage du fourgon blindé a été inspiré par la fusillade urbaine du film de Kirk Wong.

Cette surenchère guerrière s'accompagne d'une montée de la violence dont le " gunfight " en est la manifestation la plus marquante. Et de ce point de vue Johnny Mak a inventé l'essentiel de ce qui se fera par la suite. Un des malfrats est vêtu d'un gilet bardé d'armes et de grenade. John Woo s'en souviendra pour son Syndicat du crime 2. Un autre se bat avec un flingue dans chaque main ! Une figure de style qui deviendra tellement célèbre que même les cinéastes américains se sont emparés du concept. Enfin une scène montre nos braqueurs se tenir en joue à bout portant (le "Mexican Stand Off"). Un procédé que John Woo exploitera également jusqu'à en faire l'une de ses marques de fabrique. Ajouté à cela le sang qui gicle, les coups de feu à répétition et les corps mitraillés à bout portant, l'incroyable scène finale dans le quartier de Kowloon met en scène l'action tel que le développeront par la suite les réalisateurs hongkongais. Mais, très habilement, Johnny Mak ne cède jamais à la tentation d'un spectaculaire complaisant comme cela sera le cas trop souvent par la suite dans le polar hongkongais moderne. A chaque fois les exactions des deux camps sont choisies de telle manière à montrer des agissements condamnables sur le plan moral. Les malfrats abattent un flic dans le dos, la police blesse ou tue des innocents. Au-delà de sa dimension spectaculaire, le " gunfight " final permet ainsi d'illustrer le malaise moral que veut dénoncer le réalisateur.

Le "Mexican Stand Off", l'une des figures de style du polar moderneEn mettant en scène un groupe d'hommes liés par une amitié indéfectible, Long Arm Of The Law développe également un nouvel angle d'approche pour analyser le comportement des criminels. Si le film ne va pas aussi loin que John Woo qui, lui, donnera une dimension chevaleresque à ses personnages, en revanche on est déjà très proche de ce que proposera Ringo Lam dans sa trilogie On Fire (School On Fire, City On Fire et Prison On Fire) par exemple. Amitié virile, camaraderie, tension entre les différentes personnalités lors des moments difficiles, convivialité autour d'un repas…, bon nombre des situations proposées par Long Arm Of The Law serviront de modèle aux réalisateurs de polar pour mettre en scènes les milieux criminels. Et si dans certains cas cette approche a pu engendrer des descriptions complaisantes, il s'agit avant tout ici d'éviter que les personnages ne soient réduits à l'état de simples brutes.

Avec Long Arm Of The Law, Johnny Mak a réussi un coup de maître. Non content de ressaisir ce que la nouvelle vague avait fait du polar, il ouvre la voie du polar hongkongais moderne en inventant l'univers qu'exploiteront ses successeurs pendant plus d'une décennie. Mais en plus il réussit un film brillant et intelligent, une œuvre forte et fascinante. L'un des plus beau polar que le cinéma hongkongais nous ait offert.

 

Laurent HENRY, juillet 1999 (mise à jour Novembre 2003 par Th.)

En Savoir plus sur le polar : dossier polar

Menu - Haut


© 1999-2003 HKCinemagic

Les articles n'engagent que leurs auteurs. Toute reproduction d'un article du site en vue d'une édition doit faire l'objet d'une demande. Les photos utilisées pour illustrer ce site sont tirées de magazines, d'autres sites ou de VCD. Si les personnes possédant les copyrights sur ces photos ne souhaitent pas les voir figurer dans ce site, qu'elles nous préviennent, nous les retirerons.