Histoires de fantômes tronqués

 

Bénéficiant du succès des précédents épisodes, Histoires de fantômes chinois 3 sort sur les écrans français en mars 1993. Mais à la différence des deux premiers films, son distributeur a cru bon opérer quelques coupes dans le montage original. Retour sur une pratique dont a été régulièrement victime le cinéma de Hong Kong lors de son exploitation en France.

 

Sans prestige ni reconnaissance, les films de Hong Kong ont toujours été soumis à l'implacable logique de distributeurs souvent tentés de les remanier avant de les livrer au public. Officiellement les modifications apportées à ces films ont pour objectif de les adapter à la sensibilité du spectateur occidental en éliminant certaines scènes dont l'humour ou les références à la culture asiatique seraient hermétiques pour lui. Et, s'il le juge nécessaire, le distributeur en profite au passage pour " alléger " le récit de ce qu'il a estimé être des longueurs, le montage étant alors censé gagner en efficacité. Dans les faits les améliorations théoriquement obtenues par ces accommodements sont bien évidemment très discutables. Comment en effet supprimer certaines parties d'un film sans toucher à son intégrité ? De ce point de vue le cas d'Histoires de fantômes chinois 3 est exemplaire.

Histoires de Fantômes chinois 3 - un plan qui n'existe pas dans la version française!

Produit éminemment commercial d'une série au succès international, ce film est néanmoins supervisé par l'habile Tsui Hark. Loin de se satisfaire de la bonne réputation des deux premiers opus, en producteur avisé, il met tout en œuvre pour assurer le succès de cette nouvelle suite. La réalisation revient une nouvelle fois à Ching Siu-tung qui dispose de moyens conséquents et d'un casting prestigieux pour donner forme à un projet visiblement calibré pour séduire un large public. Afin d'éviter le joyeux désordre auquel ressemblait l'épisode précédent, l'histoire reprend scrupuleusement la trame du premier opus, jouant sans complexe la carte de " l'exotisme chinois " dont avait été si friand le public international, et distillant même un soupçon d'érotisme alors très en vogue à Hong Kong. Et au final, si le film ne parvient pas à retrouver le charme et la poésie du premier épisode, il répond pleinement à ce que l'on était en droit d'attendre de lui en offrant un cocktail très réussi d'action, d'humour et de romance. Bien qu'Histoires de fantômes chinois 3 ait donc été conçu pour rassembler le plus large public possible, le distributeur français n'a pourtant pas hésité à opérer près de quinze minutes de coupes.

La version française commence comme la version internationale. Nous faisons la connaissance d'un jeune moine, Fong, et de son maître, chargés d'apporter un Bouddha d'or au palais impérial. Après avoir croisés le chemin d'un jeune épéiste, Yin, aussi cupide que prompt à découper le premier qui se met en travers de sa route, ils s'arrêtent dans un vieux temple en ruine pour y passer la nuit. Evidemment le lieu est hanté. Sentant la présence des démons, le vieux maître part à leur poursuite, laissant seul son disciple qui perd le Bouddha d'or dans les soubassements du temple avant de subir les charmants assauts de la belle Lotus, une jeune femme spectre vouée à séduire les hommes pour son maître Lau Lau. Dans la version française, le départ de Lotus est suivi par un plan qui voit Fong se réveiller brusquement. Or dans la version internationale, dès que Lotus est partie, le maître revient, tout étonné de voir son disciple torse nu. Le lendemain, pour pouvoir retrouver le bouddha, Fong fait croire qu'il a un malaise, et oblige son maître à retourner en ville afin de lui trouver un peu de nourriture. Il en profite alors pour visiter les soubassements du temple, mais des serpents l'empêchent de poursuivre ses recherches. Pendant ce temps, son maître rencontre Yin toujours très préoccupé par des questions financières. Ce n'est qu'à la scène suivante que nous retrouvons Fong qui s'éveille en sursaut.

Les sept minutes ainsi coupées l'ont sans doute été car elles devaient représenter aux yeux du distributeur une digression. Le choix de les supprimer n'est pourtant pas sans conséquence. Sur le plan du montage, passer du départ de lotus au réveil de Fong apparaît comme une transition quelque peu brutale, d'autant qu'on attendrait que le moine se mette immédiatement à la recherche du précieux Bouddha. Ce n'est pas le cas, et pour cause, cela n'a jamais été le choix des créateurs du film ! Plus grave, le fait de supprimer cette partie déséquilibre complètement le déroulement temporel du récit. Alors qu'à l'origine, celui-ci se déroulait sur cinq jours et quatre nuits, la version française supprime une journée et fait croire au spectateur que la première et la deuxième nuit n'en sont qu'une ! Ce petit tour de passe-passe allonge considérablement la durée de la nuit ainsi créée qui occupe désormais près d'un tiers du film (vingt cinq minutes dans la version française). Ceci est d'autant plus dommageable que les actions appartenant à la seconde nuit du montage international ne s'inscrivent pas dans la continuité logique avec celles de la nuit précédente. Nous assistons ainsi au retour de Lotus, désappointée de voir que le jeune moine n'est toujours pas parti. Si son attitude est compréhensible dans le montage international, elle n'a aucun sens dans le montage français.

Coupe 1 : le gag des pièces de monnaie

Pourquoi Fong serait-il parti en pleine nuit, alors qu'il était censé la passer dans le temple avec son maître ? Enfin, si la rencontre du vieux maître et de Yin ne fait que réaffirmer le caractère cupide de l'épéiste, son traitement en fait véritablement la scène la plus drôle du film. Pour prouver que des pièces de monnaie lui appartiennent, Yin utilise une formule magique. Les pièces en question se dressent sur la tranche, et lorsque le jeune homme leur demande si elles sont à lui, elles se mettent à acquiescer. Loin d'appartenir à un humour spécifiquement chinois, ce gag essentiellement visuel est très efficace. Il est vraiment curieux d'en avoir privé le public français.

Dans le cas de cette première coupe, le distributeur s'est contenté de supprimer une partie du film, pensant faire illusion en jouant sur la répétition des nuits, mais parfois la juxtaposition de scènes qui au départ n'étaient pas destinées à se succéder, provoque des incohérences trop voyantes pour laisser le film en l'état. Le distributeur doit alors réaménager l'histoire et le montage pour tenter de retrouver un semblant de cohérence. Dans la version internationale d'Histoires de fantômes chinois 3, Fong est amené à porter Lotus dont le corps s'est refroidi lorsqu'elle a été touchée par le bâton magique du maître. Traîné à l'aide d'une corde pour le tenir à distance de la jeune femme, le talisman se coince dans des racines et nos deux héros tombent à la renverse. C'est alors que Lotus demande le silence à Fong car elle semble avoir entendu quelque chose. Quelques instants plus tard survient Butterfly, sa rivale. Pour protéger le jeune moine, Lotus n'hésite pas à le cacher sous ses jupes. Mais au contact du corps glacé de la jeune femme, Fong ne tarde pas à grelotter au risque d'éternuer. Cette situation n'est pas s'en rappeler la fameuse scène du baquet dans le premier opus. Moment de tension et de suspens d'une durée de deux minutes, elle n'a rien d'une longueur. Même si elle n'apporte aucun élément nouveau sur le plan narratif (mais dans ce cas toute scène de suspens qui n'aboutit pas à une évolution narrative serait à proscrire), elle participe à construire le film non pas comme un simple remake du premier épisode, mais plutôt comme une variation sur un même thème, à l'image des recueils de nouvelles qui ont inspiré les histoires de la série.

Coupe 2 : le moine caché involontairement sous les jupes de la Belle!

Dans la version française, pour obtenir un enchaînement plausible entre les deux plans qui bordent cette scène, lorsque Fong et Lotus sont étendus sur le sol, le distributeur a été obligé de rajouter la voix du maître appelant son disciple afin de laisser penser que c'est cet événement qui met Lotus en alerte. Puis un insert, créé à partir d'une scène coupée, montre la main de Fong se saisissant du talisman et, enfin, on retrouve le plan du montage original où, après le départ de Butterfly, Fong et Lotus sont effectivement obligés de se quitter à cause des appels maître. Les changements opérés par rapport à l'histoire originelle sont destinés à effacer les traces de la scène disparue. Mais comme bien sûr le distributeur ne disposait pas de la matière adéquate, le résultat apparaît maladroit car heurté et précipité, les deux personnages passant de la position allongée à la position debout au cours d'une transition trop rapide.

En revanche, quand le récit le permet, il est possible de supprimer certaines scènes sans que leur absence ne provoque des incohérences voyantes, tant au niveau du montage qu'au niveau du déroulement narratif. A ce propos, il n'a pas échappé au distributeur français que dans la version internationale, lors de la nuit où Fong et Yin tentent de sauver le maître des griffes de Lau Lau, par deux fois l'épéiste utilise un sort pour fuir à une vitesse supersonique en emportant avec lui Fong et Lotus. En jouant sur la répétition des actions, il n'est pas difficile de confondre les deux courses en une seule. L'illusion est parfaite, aucun indice ne laissant supposer qu'il y ait pu avoir cinq minutes supplémentaires entre les deux plans raccordés. Notre distributeur a t-il enfin mis la main sur une longueur qui aurait échappé aux créateurs du film ? Pas sûr au regard de ce que contenaient les scènes supprimées.

Contrairement au premier film de la série, Lotus n'apparaît pas comme une victime de sa condition. Elle participe au meurtre des bandits sans manifester de remord, elle s'amuse du moine, lui ment avec aplomb et dégage une sensualité pleinement assumée dont elle joue sans vergogne. C'est sans aucun doute la spécificité la plus notable de ce troisième épisode. A l'instar de son modèle littéraire, l'univers des revenants est désormais celui du libertinage. Dans ce contexte, les scénaristes ont bien conscience qu'il fallait donner une raison valable qui pouvait pousser Lotus à suivre Fong et Yin. Certes la jeune femme éprouve de la sympathie pour le moine et sans doute sont-ils amoureux l'un de l'autre.

Coupe 3 : la soeur de Lotus, un personnage quasiment gommée de la version française

Néanmoins leur relation reste ambiguë, à l'inverse de celle que développait le premier film de la série. Fong semble attaché à respecter son vœu de chasteté, même s'il est soumis à rude épreuve. Mais surtout, les jeunes gens ont conscience qu'une relation entre un humain et un fantôme ne peut mener qu'à une impasse. L'épisode supprimé, qui vise à justifier le changement d'attitude de Lotus, commence d'ailleurs en montrant la jeune femme réaffirmer son attachement à la condition de fantôme. Elle explique à Yin et Fong qu'elle ne souhaite pas fuir avec eux car elle préfère vivre au jour le jour dans le confort que lui procure sa situation actuelle. Si elle finit par changer d'avis, c'est avant tout parce que Lau Lau a découvert qu'elle l'a trahi en sympathisant avec les deux hommes et qu'il veut l'obliger à épouser le démon de la montagne. Vouée à connaître une existence de souffrance, Lotus se trouve des lors dans une situation où elle n'a plus le choix. Et c'est pourquoi elle demande à Fong de l'aider à récupérer ses cendres, lors de la deuxième fuite en vitesse supersonique que l'on peut voir dans la version française.

En supprimant cette partie, le distributeur opère un véritable coup de force sur le déroulement de l'histoire. Il laisse supposer que ce sont les sentiments unissant Lotus et Fong qui conduisent la jeune femme à suivre le moine, alors que la version originale donne de cette relation une image bien plus ambivalente, notamment parce que le monde des fantômes apparaît à bien des égards plus séduisant que celui des hommes. De ce fait la version française tend à renforcer l'aspect " remake " de ce troisième volet et gomme en partie ce qui constitue son intérêt et sa spécificité.

On pourra toujours avancer que les coupes effectuées n'ont finalement pas tant d'importance que cela pour un film se présentant avant tout comme un divertissement, il n'en reste pas moins qu'aucune des justifications traditionnelles n'expliquent celles faites dans Histoires de fantômes chinois 3, si ce n'est la volonté de ramener sa durée au format calibré d'une heure et trente minutes. Sans provoquer d'aberration voyante, les modifications apportées au montage original travaillent néanmoins contre le film en affaiblissant sa cohérence et par-là même son efficacité. Ce genre de pratiques a contribué à offrir une image dégradée du cinéma de Hong Kong. La distribution aime à laisser penser qu'il s'agit là d'un moindre mal pour des films qui, sinon, ne sortiraient pas, car condamnés à connaître l'échec commercial. Encore faudrait-il avoir donner plus souvent leur chance aux versions originales pour le savoir.

 

Laurent HENRY mai - 1999