Comédie et drame
les genres oubliés de Hong Kong

 


Center Stage

Pour le spectateur français qui souhaite s'intéresser à une cinématographie étrangère, seul le cinéma américain, parce qu'il est dominant sur le marché international, offre un éventail très large et très varié de ses productions. Facilement disponibles, il est possible de les découvrir sur grand écran, à la télévision ou en vidéo sans avoir beaucoup d'effort à fournir. Si le cinéma européen reste encore relativement accessible, il en est tout autrement pour le reste du monde. Quant est-il des cinémas d'Amérique du sud, des cinémas africains ou asiatiques ? Quelques films nous parviennent, au compte goutte, sans qu'on puisse savoir quelle place ils occupent au sein de l'espace cinématographique auquel ils appartiennent.

Si l'on prend le cas du cinéma de Hong Kong, depuis le milieu des années 90, une poignée de films est sortie sur les écrans et quelques

dizaines de titres ont été éditées en vidéo. Si ce nombre peut paraître appréciable, il est ridicule au regard des milliers de films qu'a produit l'ex-colonie britannique ces vingt dernières années. Quels critères ont présidé au choix des quelques élus ?

Certains films ont connu les honneurs d'une distribution française parce qu'ils avaient été retenus dans les sélections des grands festivals internationaux. Quelques réalisateurs de Hong Kong comme Ann Hui, Stanley Kwan, Wong Kar-wai ou Fruit Chan ont ainsi pu se faire connaître avec plus ou moins de bonheur auprès du public français.

On pourrait croire que le festival de cinéma est un endroit propice pour découvrir des films étrangers car ils sont censés jouer le rôle de passerelle entre les différents espaces cinématographiques. Malheureusement la politique des festivals les plus importants (Berlin, Cannes et Venise notamment) consiste à privilégier systématiquement le film dit " d'auteur ", à promouvoir des œuvres résolument originales et sophistiquées. Dans ces conditions, si les films retenus ont souvent d'indéniables qualités artistiques, leurs réalisateurs sont presque toujours en marge dans l'économie du cinéma dont ils sont issus. C'est le cas dans le cinéma de Hong Kong, le public hongkongais ne s'intéressant que très modérément au travail des auteurs déjà cités. Au mieux parviennent-ils à obtenir un succès d'estime.

Il se produit alors inévitablement un décalage entre des œuvres quasiment ignorées dans leur propre pays et l'écho que leur donne les festivals. Plus pervers, ces films ayant plus de succès auprès du public des festivals que dans leur propre pays, les cinéastes repérés dans les festivals finissent par trouver le financement de leurs projets à l'étranger, ce qui les coupe encore davantage de leurs origines. Conscient de faire des films pour les cinéphiles du monde entier, le réalisateur intègre cette donnée et cultive parfois à outrance son " style " pour répondre à l'attente des festivals et de leurs publics.

Il ne s'agit pas de condamner ce genre de pratique, mais de bien insister sur le risque de croire qu'en regardant un film d'un pays étranger dans les festivals on voit la quintessence d'une cinématographie, alors qu'en réalité c'est en général l'exception qui nous est donné à voir. Dans le cas de Hong Kong dont le cinéma est entièrement tourné vers le cinéma de genre et le cinéma d'exploitation, c'est même fausser son image.

La richesse et la qualité du cinéma de genre hongkongais ont conduit certains à distribuer ce type de film. Malheureusement leur exploitation a été pour le moins chaotique. Le succès inattendu de Bruce Lee dans les années 70 a aiguisé les appétits de gens qui recherchaient avant tout la rentabilité. Peu préoccupé par la qualité artistique des films. Postsynchronisation miteuse, coupes, titres débiles ont fini par détourner le public potentiel de ce type de film et ont définitivement condamné le cinéma de Hong Kong dans l'esprit du cinéphile.

Depuis quelques années les choses ont quelque peu changé. Les initiatives de quelques passionnés ont réussi à redonner une certaine respectabilité au cinéma de Hong Kong en sortant essentiellement en vidéo des films de genre des plus grands auteurs comme John Woo et Tsui Hark. Ils sont parvenus à susciter un certain intérêt autour des films d'action relayer en cela par les succès des Hongkongais expatriés aux Etats-Unis, notamment John Woo qui fit sensation avec son Volte Face (1997) et Jet Lee dont les quelques apparitions dans le médiocre Arme Fatale 4 (1998) ont été très remarquées.

D'un côté le cinéma d'auteur, de l'autre des films de genre décoiffants, c'est la vision que donne la distribution française du cinéma de Hong Kong. Mais c'est oublier les centaines de comédies, de mélodrames ou de comédies dramatiques qui alimentent les salles hongkongaises. Entre 1985 et 1997 les comédies représentent à elles seules 17 % de la production locale. Elles constituent à ce titre le genre le plus exploitée. A quelques rares exceptions près comme le Festin Chinois de Tsui Hark par exemple, ces types de films n'ont jamais fait l'objet d'une exploitation en France. Pourquoi ? Seraient-ils spécialement mauvais ?

Il est vrai que la popularité de ces genres attise les appétits bassement mercantiles. Mais sans entrer dans de longs débats et dans les jugements de valeur nécessairement discutables, on peut avancer qu'il existe une tradition de ce genre de films à Hong Kong. Certains réalisateurs comme Peter Chan ou Derek Yee s'y sont même spécialisés. On peut admettre que si des films comme C'est la vie mon Chéri, He's a Women, She's a Man, He ain't Heavy, He Is my Father, Lost And Found, Till Death Do


Till Death Do Us Part
Us Part… et quelques autres ne sont pas des chefs-d'œuvre, ils ne déméritent certainement pas face à leurs homologues américains ou européens. Pourquoi dès lors ne pas avoir la possibilité de les voir ne serait ce qu'en vidéo ? Parce qu'ils n'entrent pas dans la logique commerciale qui s'est instaurée. Trop conventionnels pour les " cinéphiles " qui ne trouveraient pas l'emprunte d'un " auteur " tel qu'on leur sert toute l'année dans les festivals, ils ne peuvent espérer une diffusion dans le réseau art et essai. Quant aux amateurs du cinéma de genre, ils ne trouveraient pas leur compte d'action et risqueraient de bouder ce genre de film. C'est en tout cas ce que pense visiblement pour l'instant les distributeurs qui sont sur le créneau du film asiatique. Sans public façonné ces films n'ont aucune chance d'être distribuer en France.

Nous ne verrons donc pas avant longtemps les équivalents des Tootsie, 4 mariages et un enterrement ou autre Coup de foudre à Nothing Hill. Ce n'est pas une grosse perte me direz vous. Peut-être, mais comme Godard, je pense que, quitte à avoir nos écrans de cinéma et de télévision saturés par de mauvais films, il serait plus enrichissant de voir celle du monde entier que celles exclusivement en provenance des pays anglo-saxons. A Hong Kong, il existe quelques petits films, bien conçus, pas renversant, mais qui apporteraient un peu de fraîcheur à l'uniformité du choix que les distributeurs font pour nous.

 

Laurent HENRY - octobre 99