Beast
Cops
- Triad is a joke -
Après leur série de polars nerveux, fortement américanisés, Final
Option, First Option et G4 Option Zero, on peut se dire que le film
suivant de Gordon Chan et Dante Lam n'échappera pas à la tendance du recyclage et des
histoires de forces spéciales d'interventions. Ils ont en effet osé récupérer le
bodybuildé Michael Wong. Bien qu'il ait l'air d'être sortit d'un Final Option, on
n'aura pas droit cette fois à un nouveau film militaire. Seulement un petit polar avec
des gens recommandables.
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INTRO: On prend
un petit inspecteur facho et sensible de la gâchette par-ci, on y adjoint un flic joueur
et peu scrupuleux, Anthony Wong, ex Monsieur Catégorie 3. Et on finit avec un autre flic
déjanté, hirsute, du style à mater les Teletubees tôt le matin en sirotant une bière,
et en attendant que ses deux conquêtes féminines de la veille retrouvent leur soutien
gorge! Le tout bien mélangé avec savoir-faire et servit très chaud...
| CREDIT HK, 04/1997 |
Cantonnais: Ye Sau Ying Gaing, Littéralement : Wild Beast Police.
Produit et dirigé par Gordon Chan Ka Seung, assistant : Dante Lam Chiu Yin, scénariste
: Chan Hing Kai, Gordon Chan, producteur exécutif : Ma Fung Kwok, John Chon, chef décorateur : Alfred Yau, directeur des combats :
Richard Hung, musique : T2.
Avec: Anthony Wong Chau Sun (Tung), Michael Wong Man Tak
(Mike Cheung), Kathy Chow Hoi Mei (Yoyo), Roy Cheung Yiu Yeung, Patrick Tam Yiu Man, Sam
Lee Chan Sam, Stephanie Che.
Recettes: $HK 8 millions (dont $HK 2,4 millions pendant le week end de
Pâques 97). |
Très intelligemment
et avec un sens de la réalisation pointue et du rythme, Beast Cops est toujours
sur le fil du rasoir entre sitcom et polar. Gordon Chan et Dante Lam, ne nous livrent pas
ici un film du même acabit que leurs précédents Final Option et autre.
Attention, il ne faut pas se fier à ce titre racoleur qui ne nous offre qu'une vision
très partielle et superficielle du film. BEAST COPS est un titre choisi une fois
de plus pour attirer le spectateur vers un film qui à priori serait une nouvelle
surenchère. Car, il faut bien le dire, s'il y a un mot qui définit le cinéma de
Hongkong, c'est bien surenchère. Surenchère de violence, de spectaculaire (on veut
toujours épater de plus en plus le spectateur pour qu'il revienne), de gags bien lourds
et aussi une surenchère d'invraisemblances scénaristiques. Avouons-le d'emblée,
actuellement, les productions ne tendent pas vers une logique de récits mais plutôt vers
une logique de calculs économiques.
Là où réside l'intelligence des
deux compères est dans le fait de prendre une trame scénaristique mainte et mainte fois
éprouvée et recyclée, permettant d'ancrer en sous texte un discours beaucoup plus
réaliste que d'habitude et des plus intéressants.
Un flic, Tung (Anthony Wong), en relation avec la triade dominant les rues
de Tsim Sha Tsui, et Mike Cheung (Michael Wong), membre intègre des S.D.U. (Special Unit
Duty, sorte de GIGN hongkongais), vont s'unir pour combattre le crime organisé. On peut
penser à l'association Noiret-Lhermitte en plus explosif dans Les Ripoux, et on ne
s'y tromperait pas. L'un des deux déteindra forcement sur l'autre. Mais attention, ça ne
va pas vraiment plus loin, car Chan et Lam désamorcent très vite cette idée de départ.
Ce film relèvera donc plus de la comédie sentimentale hongkongaise (avec tout ce que
cela implique), plutôt que du polar glauque voire trash. N'en déplaise à ceux qui
attendaient une nouvelle performance trash d'Anthony Wong. Les deux réalisateurs ne
cherchent volontairement pas l'originalité dans ces premiers rapports entre parties. De
plus, il faut voir ce film comme une métaphore de la situation à HK au moment de la
Rétrocession, non seulement sur le plan de l'industrie filmique, mais également sur le
plan culturel, social et humain face à une nouvelle donne chinoise et une politique
envers l'ex colonie des plus confuse. Rien que ça !

1- Ainsi donc, les réalisateurs Chan et Lam ne placent pas la
surenchère au niveau de l'antagonisme flics/triades ou des scènes de combat, bien que
certaines soient trépidantes et bien barrées. On retiendra par exemple, le moment où le
Big Brother débarque dans l'appartement de Mike et lui refait la déco à coup de hache.
Tant pis pour l'originalité du scénario, on n'aura pas à passer la première moitié du
film en expliquant une histoire ultra originale. Non, l'accent est mis sur les relations
humaines entre les divers protagonistes. Pas très original non apparemment... Mais ici,
l'innovation tient dans le fait de décrire des relations très proches de la réalité et
au-delà de ça, de sous-tendre un message cohérent adressé directement aux hongkongais.
La description de la société hongkongaise vue par deux insiders (ultra speedé,
égoïste et hypocrite) est très réaliste. On y re-dévoile, sans pincettes cette fois,
le vrai visage du vice impuni : jeu d'argent, corruption et le pire : prostitution et
enrôlement de la jeunesse dans les triades. Comme si c'était la meilleure solution ! Un
scène aussi troublante que le School On Fire de Ringo Lam montre des collégiens
ou lycéens tout excités et se racontant leurs impressions après avoir attaqué, à la
machette, Mike et un des vieux amis de Tung. La vue du sang leur est totalement jouissive.
Le manichéisme n'a plus cours, et ce film politiquement incorrect, est une antithèse des
films de John Woo, comme la vraie vie d'ailleurs.
Dans la vraie vie, beaucoup de gens
ne cracheraient pas sur quelques dollars ou des pilules distribuées gratuitement.
L'inspecteur Tung en fait partie. Pourtant, dés le début, il se pose la question de
l'utilité d'essayer de régler les maux de l'humanité, lui qui n'est qu'un simple flic :
seul, il serait vain de tenter quoique ce soit. Il joue donc, accepte des dessous de table
et prendre des ecstasys. Il n'aspire qu'à mener la belle vie. Ce constat d'échec et ce
fatalisme latent, va créer chez Tung un comportement qui l'entraînera dans une histoire
qui échappera totalement à son contrôle, où vie privée et professionnelle en
pâtiront. Evidemment, la passivité dont il fait preuve ne payera pas. Et dés qu'il
reprendra les choses en main, avec l'aide de Mike notamment, le combat deviendra
éprouvant et sanglant. Quant à Mike, il quitte les S.D.U. après avoir été obligé de
descendre un de ses collègues ayant perdu la raison et étant devenu preneur d'otage. Il
se retrouve dans la brigade de Tung. Celui ci le reçoit dans une boite de nuit, lui propose de s'envoyer des
filles du club sur le compte des frais alloués aux relations publiques de la brigade, et
l'invite même à partager son appartement. A son contact, Mike se rend compte que la
limite entre bien et mal est floue. Il découvre que rien n'est noir, ni blanc, il y a une
zone de gris, plus ou moins grande en fonction de la personne et pas une simple ligne
séparatrice. Cette zone n'est autre que la vraie vie. Il devient moins intransigeant avec
les autres, et tombe amoureux de Yoyo, la tenancière du club, qui tombe enceinte
rapidement. S'ensuit une scène hilarante où Yoyo vient au commissariat montrer à Mike
une photo d'échographie, et où tous sont morts de rire en entendant le nom du futur
bébé : Punk-Punk si c'est un garçon, Sea-Sea si c'est une fille !
2- Plus sérieusement, on aborde de front les problèmes de la
jeunesse dans une société capitaliste : préservatifs, grossesse, prostitution, jeunes
enrôlés dans les gangs, montées de la violence, drogue, flics corrompus... Ce qui est
assez rare dans une industrie filmique bannissant les films politiques et se voulant
divertissante avant tout. Pourtant ces problèmes sont agencés naturellement tout au long
du film avec beaucoup d'humour, et jalonnent en quelque sorte la vie de cette brigade
très spéciale. Tung demande un préservatif à son coéquipier car il veut passer à
l'acte avec sa copine. Ce dernier n'en utilisant jamais ne peut que lui proposer un
morceau de cellophane emballant la laitue !
3- Une autre idée qui jaillit de ce film est que, maintenant, il
faut compter sur l'internationalisation de HK et de son cinéma pour les maintenir tous
deux en vie. Tout comme les Japonais après la seconde guerre mondiale, il faudra
apprendre à conserver sa culture tout en intégrant et assimilant la culture étrangère
pour ne pas être "out". Et ceci, même après le départ du gouvernement
anglais. HK ne peut vivre en autarcie. Elle aura donc besoin non seulement des autres pays
asiatiques (la Chine, le Japon et la Corée notamment), mais aussi des occidentaux et en
particuliers des anglo-saxons. Conserver ses vieilles coutumes sans y attacher autant
d'importance qu'avant (au mépris de sa survie) voici un nouveau défi à relever. C'est
évidemment une fois que la concession anglaise n'a plus court qu'il faudra faire le plus
de concessions aux autres pays et à la Chine ! Qu'est ce qui est le plus difficile ?
Avoir concédé à l'impérialisme anglais une partie de sa culture en échange de la
modernité et du capitalisme ou faire machine arrière et renouer avec les vieilles
valeurs d'un état communiste en retard de vingt ans. C'est quand même au sein de cette
culture sino-anglaise que naquit le cinéma de HK actuel.
4- Chan et Lam prennent leur temps pour dévoiler l'intrigue et
rendent un hommage au cinéma de HK de ces dernières années. On a un recyclage et un
déferlement des principaux styles d'Actioners ayant marqués le Box Office : le film
militaire avec brigade d'intervention spéciale, le polar, le gang movie, le polar mélo
(et même un peu de Wong Kar-Wai, au générique : la caméra tenue n'importe comment et
le gros grain de l'image rappellent tout de même étrangement son style). Evidemment,
l'habilité de Chan et Lam réside dans le fait de parodier tous ces genres pour mieux en
montrer les limites et in fine sonder celles du cinéma hongkongais en général. Il y a
cette superbe séquence finale, très trash, où l'increvable Anthony Wong, bourré de
pilules et de bière jusqu'à la gueule, encaisse quelques balles dans le corps. Puis il
se prend des coups de couteau et de barre de fer, une machette plantée dans l'épaule, un
tube de néon éclaté sur la tête et lui déchirant la joue, un tesson de bouteille en
verre dans le ventre, quelques coups de poings et de pied, et un poinçon dans le bide,
ouf!
Il poursuit ensuite son agresseur
lentement, une machette à la main en poussant la chansonnette "Pushy Pin, je suis
là pour toi...". Ce flic est devenu un vrai psychopathe. Ceci constitue
évidemment une très grosse référence à sa carrière dans les catégories 3 (films pas
toujours très sains de corps et d'esprit). Cette scène censée foutre les jetons, nous
fait plutôt éclater de rire vu l'incongruité de la situation. Un des gangsters apeuré
pense trouver refuge sous une ridicule hotte en osier. Tandis qu'un autre, à peine
touché par Tung, est pris d'une peur panique et se pisse dessus. Ce n'est pourtant pas un
regard accusateur ou négatif sur ce type de cinéma qui est porté, mais plutôt un
regard de connaisseur, amusé et passionné. D'ailleurs, Chan donne sa chance à Anthony
Wong de prouver qu'il est un vrai acteur. Et il le mérite. Sur plusieurs plans séquences
longs de deux à trois minutes (non stop), Wong arrive à donner de l'énergie à la
scène sans que l'on sente un quelconque flottement ou même une hésitation. C'est assez
hallucinant et très peu d'acteurs hongkongais en sont vraiment capables. De plus, les
scènes intenses et tragiques sont filmées vraisemblablement sur un mode parodique. Par
exemple, quand un des jeunes poursuivant Mike avec une machette veut absolument lui
amputer un bras, mais reste constamment à la traîne.
5- D'autre part, Chan et Lam semblent proposer des solutions pour
sortir le ciné de HK de l'impasse. Il est certain qu'il faille conserver sa culture et
son identité chinoise. Et même si Tung qualifie lui-même la déco de son appartement de
"déconstructivisme post moderne", quand il se réunit avec ses amis, il boit
toujours du thé, et il ne renonce pas à ses petits déjeuners chinois traditionnels, à
base de Dim Sum, avant de partir en "After", et il ne veut que des vraies
nouilles chinoises. Il faut aménager à coté de ce conservatisme des veilles traditions
une place pour la modernité et l'ouverture à l'étranger (Michael Wong d'origine
Sino-Américaine est systématiquement présent dans les dernières productions de Gordon
Chan). La modernité dans ce film est d'abord mise en évidence par un
esthétisme attractif. Mise en scène, couleurs et lumières sont somptueuses. Quant à la
musique, fantastique, c'est un petit mélange d'Ambiant et de Pop à base de samplers et
de basse, et de Techno soft signé du group T2. Ensuite, les réalisateurs vont au-delà de la technique du monologue en
voix off, chère à Wong Kar-Wai. Les acteurs interpellent directement le spectateur comme
s'il était lui-même dans le film. C'est un vrai cinéma interactif ! On invite presque
le spectateur à participer au film. Tung tente par exemple de se justifier auprès des
spectateurs : "La seule différence est que les voleurs n'ont pas de paie à la
fin du mois. S'ils s'arrêtent de bosser, ils arrêtent de manger. Pour les flics... Les
flics eux ont un permis en plus."
6- A un autre niveau de lecture, on devine que Chan et Lam comptent
sur les Etats Unis (Columbia Tristar Asia par exemple) pour aider HK à redresser son
économie et son cinéma. Re-dynamiser son cinéma par les biais de ces capitaux
étrangers injectés, dont il ne faut pas avoir honte. C'est grâce à eux par exemple que
Tsui Hark pourrait redresser la Film Workshop en déclin. Redémarrer l'économie avec une
sortie de la crise économique par le jeu des fluctuations boursières. Ainsi, contre les
machettes des "Youngster Gangsters" -jeunes gangsters- déchaînés, le Smith et
Wesson ou le Colt viennent à la rescousse. Le délice d'un des parrains de Tsim Sha Tsui,
Custard Tai, est la tarte "custard eggs" (sorte de tarte à la crème anglaise),
et non plus des friandises chinoises. Michael Wong, le Gweilo, ne boit plus son thé dans
le bol traditionnel, mais dans une mug, avec du lait ou pire encore, dans un gobelet en
carton type Mac Do. Enfin, l'énorme Jeep noire de l'armée américaine vient aider Mike
à secourir Tung en arrachant littéralement la grille qui le retenait prisonnier d'une
étroite arrière cours. Il faut arracher le cinéma de HK de sa
"claustrophilie" et de son autarcie en cherchant d'autres marchés (la Chine,
les USA et le Japon entre autre, pourquoi pas l'Europe ?) et en n'ayant pas peur
d'utiliser les capitaux étrangers, seule sortie de secours, apparemment, d'une industrie
étouffée et anoxique. De plus en plus de cinéastes ont compris qu'il fallait s'associer
avec des investisseurs étrangers (Tsui Hark, Ann Hui) et qu'il était également
nécessaire d'exporter le formidable savoir-faire et la touche hongkongaise (Samo Hung,
qui cartonne en ce moment avec sa série américaine Martial Law, mais aussi Jackie
Chan, John Woo, Yuen Woo Ping...). Jusuq'à présent, ce fut avec succès pour certains
cinéastes mais infructueux pour d'autres retournés au pays depuis.
Chan et Lam parviennent en 1H40 à
redonner l'espoir ou tout du moins des idées de sorties de secours à une société en
déliquescence et à un cinéma en déclin. C'est beau et on en redemande. Au-delà de
cette volonté de réveiller leurs concitoyens, ils montrent qu'à cette époque plus que
jamais le cinéma de Hongkong transpire les craintes et inquiétudes de ses habitants face
à ces nouveaux enjeux politiques, sociaux et culturels de cette fin de siècle.
Th. (écrit en 1999, mis à jour, septembre 2002)
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