Anita Yuen
La jeune fille mutine


Dans leurs mises en scène ou dans leurs intrigues, les comédies dramatiques made in Hong Kong, ne se distinguent pas particulièrement de ce qui se fait ailleurs. Au-delà des poncifs et des facilités scénaristiques, la grand force des plus belles réussites du genre réside avant tout dans la formidable énergie que sont capables de dégager les acteurs et en particulier les actrices. En dépit de plannings démentiels (les acteurs de Hong Kong peuvent tourner des dizaines de films par an), ces charmantes jeunes filles parviennent à vous faire oublier les faiblesses du scénario ou de la mise en scène des productions dans lesquelles elles apparaissent. La grande actrice qui s'est imposée dans le genre ces dernières années et sans aucun doute Anita Yuen. Non contente d'enchaîner succès sur succès, elle incarne mieux qu'aucune autre de ses consœurs la jeune femme chinoise des années 90, telle que du moins le cinéma nous la montre.

C'est la vie mon chériAprès quelques apparitions peu mémorables dans des films aux styles très divers, c'est avec C'est la vie mon chéri (1993) qu'Anita va connaître son premier succès. Dans ce mélo pour le moins lacrymal, elle joue le rôle d'une jeune musicienne atteinte d'un cancer qui va redonner le goût de vivre à un Lau Ching-wan dépressif. Le couple peut sembler atypique, mais il fonctionne formidablement bien. La jeune femme impose un personnage tout en candeur, capable de passer du rire aux larmes en un instant. Pour elle rien ne semble impossible et elle affirme sa foi en l'existence avec une vigueur telle que son optimisme en devient communicatif.

Joyeuse et espiègle, ses personnages conservent souvent un comportement enfantin. Ainsi dans He's a Woman, she's Man (1994) elle fait parler des marionnettes pour mettre en scène les problèmes qui la préoccupent. Il faut bien avouer que dans certains films la puérilité l'emporte et ce genre de scènes est d'une mièvrerie difficilement supportable. Mais le personnage conserve également la capacité bien plus appréciable d'émerveillement et d'enthousiasme rattachée à l'enfance. Dans He's a Woman, she's Man, par exemple, Anita, déguisée en garçon pour approcher Rose sa chanteuse préférée, gardera pendant une bonne partie du film des yeux éberlués devant le monde des pop stars. Sa curiosité, son entrain ne tardera pas à faire craquer Leslie Cheung, le producteur et amant de Rose, très perturbé par ce " garçon " qui lui apporte un peu d'air frais dans une existence finalement monotone.

Et c'est là que l'actrice de comédie dramatique doit peser de tout son talent pour exprimer cette joie de vivre et cette capacité d'émerveillement jusqu'à en faire un spectacle qui ravira l'élu de son cœur. A l'écran Anita est donc fondamentalement remuante, délurée et bruyante. Evidemment le cabotinage n'est jamais très loin et devient même dans Chinese Feast (1995) l'enjeu d'une surenchère caricaturale. Ainsi la scène où son personnage essaie de couvrir de sa voix le bruit des avions décollant symbolise au mieux le caractère spectaculaire, voire envahissant du personnage. Dans ce contexte, les hommes apparaissent des plus passifs. Que ce soit Lau Ching-wan ou Leslie Cheung dans les films précités, ils n'ont pas à forcer leur talent puisque leur partenaire joue pour deux !

Cette nature joyeuse est l'unique ressort de la séduction de cette jeune fille idéalisée. Alors que leHe's a Woman, She's a Man Wu Xia Pian respire la sensualité, qu'il est peuplé de femmes fatales aux comportements particulièrement torrides, la comédie dramatique évite soigneusement d'aborder la question du sexe. Certes, Anita couchera bien avec Lau Ching-wan dans C'est la vie mon chéri, mais la séduction n'est en aucun cas sexuelle. On embrasse peu, on couche à peine. Les jeunes filles qu'incarnent Anita et ses consœurs apparaissent avant tout comme des êtres rassurants pour l'homme qui doute. Ni prostituée, ni mère, ce sont des petites sœurs pleines d'allant qui vivent des amours platoniques.

Il ne faudrait pourtant pas croire que ces jeunes filles n'ont aucun soucis dans l'existence. Toutes possèdent leur problème, dont l'enjeu fournira la trame de l'intrigue, voire les scènes de pathos souvent bien appuyées. Ainsi, atteinte d'un cancer dans C'est la vie mon chérie, Anita doit lutter contre la maladie. Dans Tri-star (1996), elle joue le rôle d'une prostituée, qui n'a pas de client rassurez-vous, endetté jusqu'au cou. Bref cette jeune fille cache derrière sa bonne humeur un côté vulnérable, ce qui la rend évidemment encore plus aimable, son partenaire se dévouant pour l'aider.

Nombreuses sont les actrices qui, à l'instar d'Anita Yuen, ont joué ce genre de jeunes filles. Citons Charlie Young dans The Lovers (1994) ou Love In The Time Of Twilight (1995), Faye Wong dans Chungking Express ou Hsu Chi dans When I Look Upon The Star (1998). Véritable stéréotype de la femme chinoise moderne, certains réalisateurs ont même fini par questionner ce modèle que le cinéma offre aux spectatrices. Sur un mode ludique, Tsui Hark dénonce le caractère occidental du modèle dans Chinese Feast. Car s'il apprécie l'émancipation, le réalisateur, en défigurant Anita sous des maquillages et des couleurs de cheveux extravagants, démontre qu'en empruntant le mode de vie des occidentaux cette jeune femme ne ressemble plus à rien puisqu'elle est écartelée entre deux cultures qu'elle n'a pas assimilées.

Plus radical, Daniel Lee confronte ce personnage de conte de fée à la dure réalité du divorce dans Till Death Do Us Part (1998). Cette fois-ci le personnage d'Anita ne peut que sombrer dans le gouffre, ses rêves d'amour éternel de petite fille ne pouvant se réaliser. Aussi plaisant soit-il ce type féminin n'est qu'un personnage de cinéma qui n'est en aucun cas prêt à affronter le monde réel nous prévient le réalisateur.

Nous voilà prévenu, le cliché de la jeune fille mutine n'est qu'un doux rêve, un fantasme de cinéma. Mais quand il prend les trait d'Anita Yuen ou Charlie Young, le spectateur est tout à fait enclin à rêver pendant une heure et demie avant de revenir à une réalité bien moins gaie. Après tout c'est aussi cela le cinéma.

 

Laurent HENRY (novembre 99)


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