Un héros en mauvaise posture...Histoires de cannibales

 

Après l'échec cuisant de Butterfly Murders, Tsui Hark revient à la charge avec un second film, Histoires de Cannibales, qui reste assez méconnu en regard du reste de sa filmographie.


Un policier, l'agent 999, à la recherche d'un voleur nommé Rolex, arrive dans un village isolé dont la population présente la singularité d'être cannibale. Et c'est dans la description de ce village et de son organisation sociale que le film est particulièrement brillant plus que dans les aventures du héros pris au piège des villageois. C'est avec un talent incontestable que Tsui Hark filme cette micro société et en réalise une critique acerbe.

Le chef de la police à gauche et le prêtre à droite.La structure sociale du village est représentée par trois éléments : le pouvoir (la police), la religion (le prêtre) et la population. Le village vit sous l'autorité du chef de la police qui décide de la répartition de la viande humaine en usant de la force si nécessaire pour justifier un partage particulièrement injuste et arbitraire. La police représente sans conteste le pouvoir politique dans sa forme totalitaire, accaparant les richesses (la viande humaine) pour son seul profit (les policiers et autres collaborateurs) ne distribuant à la population que le strict minimum pour maintenir le calme (la paix sociale).

De ce point de vue le film apparaît comme une critique violente des régimes totalitaires. Qu'ils soient communistes avec l'existence d'une cantine communautaire où la population prend ses repas ou fascistes avec un pouvoir policier et le goût du chef de la police pour l'uniforme, commun à nombre de dictateurs. La religion est uniquement représentée par un prêtre et son rôle est plus effacé. Mais son lien avec le pouvoir est clair, le commissariat et le temple ne formant qu'un seul et unique bâtiment. De plus, en maintenant certaines cérémonies (il officie à un service funèbre pour les victimes transformées en repas), le prêtre collabore à maintenir le calme dans la population affamée et superstitieuse (un des protagonistes échappera à ses poursuivants en jetant à terre les tablettes funéraires de leurs ancêtres). Il prouve par ailleurs son hypocrisie et celle de sa religion en se montrant au moins aussi avide de viande que n'importe lequel des villageois. La police possède le moyen d'asseoir aisément son pouvoir puisque c'est elle qui contrôle la production (chasse et découpe) et la distribution de la viande humaine. Pour ces tâches, les miliciens revêtissent un masque d'aspect effrayant afin de produire leur effet sur les victimes. Il semble que ce masque est également le rôle plus subtil de séparer les fonctions (entre policier et chasseur anthropophage) et de conférer un statut particulier aux chasseurs vis à vis du reste de la population. Le masque est une des caractéristiques d'une communauté tribale avec la figure du chef tout puissant, la caste de guerriers - chasseurs et le sorcier (le prêtre).

Le peuple!Bien sûr la tribu est présentée sous un aspect caricatural (une tribu isolée est forcément cannibale!) et dégénéré (les tares physiques affectant certains membres dont le prêtre prouvent une trop longue consanguinité). L'ensemble de la population ne peut donc survivre que grâce à la police. Si elle tente de s'organiser en élisant le prêtre comme représentant pour demander plus de viande, cela reste provisoire et sa tentative est vouée à l'échec (le prêtre terrorisé, menacé de servir de repas par le chef, n'insistera pas longtemps pour défendre les revendications de la population). C'est finalement la loi du plus fort qui règne et chacun, à sa manière, essaie d'obtenir sa part (le fort vole celle du faible, la femme vend son corps en échange de viande). Même l'intellectuel renonce à son rôle pour collaborer avec le chef pour un peu plus de viande. La population totalement soumise ne laissera éclater sa colère que tardivement, en se jetant sur le cadavre du chef déchu qui n'est pas sans rappeler le sort réservé à Mussolini ou les excès de la révolution culturelle chinoise.

Le cannibalisme et la communauté isolée constituent des thèmes à fort potentiel horrifique et ont été souvent exploités. Par exemple par le précurseur du gore H. G. Lewis dans son 2000 Maniacs ! dans lequel un groupe de touristes se retrouvent les victimes d'une commémoration macabre dans un bled paumé du sud des Etats-Unis. Ou encore dans le dérangeant Cannibal Holocaust de Deodato. En prenant pour thème le cannibalisme Tsui Hark aurait donc pu faire un film d'horreur classique et bien que quelques scènes puissent être qualifiées de gore , il réalise bien autre chose qu'un film destiné à choquer le spectateur dans un but commercial. Il utilise l'aspect outrancier de l'anthropophagie pour l'adapter à un tout autre genre : la farce. Car c'est bien de cela dont il s'agit, une farce dans son acceptation théâtrale et médiévale. Si on énumère les caractéristiques d'une farce, on les retrouve toutes dans Histoires de Cannibales. Des personnages stéréotypés et facilement identifiables : Histoires de Cannibales en est rempli . Par exemple, aucun n'a un nom chinois (Rolex, agent 999, Eileen, ...). Ainsi le héros, un policier maître en arts martiaux, élégant et sempiternelle cigarette clouée au bec; le prêtre ou le chef, tous deux incarnation caricaturale de ce qu'ils représentent; la belle et jeune fille aux airs faussement innocents qui sauve le héros blessé ou encore, le voleur repenti jurant d'œuvrer pour la justice. Une action linéaire : c'est incontestablement le cas. La fausseté et la ruse : déguisement des protagonistes en chasseurs, le héros qui trompe Rolex en dépit de sa promesse ou le voleur chanceux qui profite de l'incapacité de l'agent 999 pour lui dérober son argent. Les coups de bâtons : les multiples combats délirants sont là pour le prouver. Jeux sur les mots : par deux fois un personnage parle de cœur au sens propre tandis que son interlocuteur le comprend au sens figuré; fausse érudition et locutions proverbiales de l'intellectuel et du héros notamment. Humour grivois : un personnage urine et s'écriant "Eh regarde!", voit son compagnon regarder ses parties génitales. Comique visuel : particulièrement la scène où un personnage est victime des facéties d'un aveugle qui lui verse du thé dessus, manque de peu d'uriner sur lui, le fait chuter d'un banc... On pourrait continuer ainsi longtemps.

La joie de la foule quand le héros se décide à aller à l'abattoir

Evidemment, Tsui Hark adapte la farce au public chinois en y ajoutant un humour typiquement cantonnais. Ainsi un combat se termine en valse, il utilise des anachronismes tel le fait que les personnages principaux chaussent des patins à roulettes pour fuir. Ou encore un humour lié à la nourriture très populaire à Hong Kong comme lorsque des personnages dévorent un plat et se rendent compte qu'il s'agit de viande humaine! Le plus important est que c'est de cette manière que l'aspect subversif et virulent du propos de Tsui Hark fait mouche et devient crédible. En utilisant une forme de critique parmi les plus anciennes il sert admirablement son discours sans avoir recours à d'autres ficelles (le faux documentaire, la parodie) et sans paraître didactique ou propagandiste (par l'utilisation de l'humour, du grotesque). Et c'est sans compter sur Tsui Hark qui ajoute à cette farce une dose de cruauté (il s'agit tout de même de cannibalisme), et de cynisme par l'image finale et désespérée de la fille dévorant le cœur d'un villageois tandis qu'elle s'échappe sur un radeau. Tsui Hark nous renvoie à notre propre image ou du moins à sa propre conception du monde : une société individualiste commandée par la loi de la jungle et, comme le dit un des personnages, "Le monde est plein de cannibales. Tout dépend de ce que l'on juge mangeable".

Vision totalement noire et désespérée de la société doublée d'une critique violente des régimes totalitaires, Histoires de cannibales l'est sans nul doute. Coup de colère d'un Tsui Hark aigri qui, bien plus tard, cédera aux chants de la sirène américaine, certainement. Reste un film largement sous estimé et qui pose les premières pierres de l'édifice cinématographique construit par Tsui Hark. 

Master Cyco qui joue son propre rôle...Zeni - juin 2000


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