COMME UN TIGRE ENRAGE

J'ai découvert le cinéma asiatique il y a maintenant une dizaine d'années grâce à un article paru dans le magazine Starfix qui présentait deux films de la Shaw Brothers (la Rage du Tigre de Chang Cheh et les Griffes de Jade de Ho Meng Hua) comme les monuments d'un cinéma glorieux à jamais disparu.

Je me souviens avoir acheté la cassette de la Rage du Tigre suite à l'enthousiasme communicatif de cet article, la curiosité prenant le pas sur le bon sens qui m'aurait certainement poussé à ne jamais acheter ce genre de film à l'époque, en bon fan du cinéma américain que j'étais.

Cela dit, je n'ai pas regretté mon achat puisqu'après l'avoir vu pour la première fois je n'en revenais pas (je crois d'ailleurs que je ne m'en suis pas encore tout à fait remis). Mais afin de mieux comprendre tout ça, commençons par un petit résumé de ce merveilleux Wu Xia Pian.


Starfix n°6

Suite à un duel perdu contre maître Lung, Lei Li (David Chiang), un jeune chevalier de renommée, se coupe le bras droit et jure de ne plus combattre. Tombé dans l'oubli, il devient serveur dans une auberge. La seule personne qui s'intéresse vraiment à lui est Pa Chao (Li Ching) la fille du forgeron qui ne supporte pas de voir Lei Li subir les brimades des clients sans se défendre. C'est d'ailleurs en essayant de la protéger contre deux soldats que Lei Li fait la connaissance de Feng (Ti Lung). Les deux hommes vont se lier d'amitié et décident de s'occuper d'une ferme avec Pa Chao. Avant cela, Feng doit se rendre à un ultime tournoi organisé par maître Lung, mais il tombe dans un piège et meurt de façon atroce. Lei Li décide alors de venger son ami et, revêtu de son costume blanc de chevalier, il part affronter maître Lung et ses soldats. Il sortira vainqueur grâce à une parade avec trois épées pour contrer la feinte mortelle de Lung.

Derrière son aspect classique, cette histoire s'avère très efficace et permet à Chang Cheh de développer tout ce qui fait l'esprit chevaleresque de ses films, et qui est poussé ici à son paroxysme.

Il y a bien sûr sa définition du héros chinois qui est un homme d'honneur, de justice, et de bravoure et qui, comme il est dit au début du film, a choisi de défendre ces idéaux non pas pour la gloire ou l'argent, mais avant tout " par pur respect de la tradition et de l'honneur ", à une époque ou les valeurs les plus élémentaires sont oubliées et ou le pays est en proie à l'insécurité. Ainsi Lei Li comme Feng plus tard, vont tous les deux avoir à faire à maître Lung (qui cache sous des allures de seigneur respectable sa véritable nature de bandit) dans le seul but de rétablir la justice et la vérité.

Au début du film, Lei Li est l'incarnation parfaite de l'archétype de ce héros valeureux et invincible, mais aussi orgueilleux. Cependant après son duel perdu contre maître Lung, il se tranche un bras et jure de ne plus combattre. On assiste alors à sa transformation. Il tombe dans l'oubli et la solitude et n'est plus que l'ombre de lui-même (au sens propre et figuré car il est alors vêtu de noir), seule son agilité avec un seul bras pouvant laisser deviner son passé de chevalier. Et même s'il est toujours nostalgique de son ancienne vie (cf la scène ou il se revoit tout en regardant la pluie tomber, comme si celle-ci effaçait peu à peu de sa mémoire toute trace de son passé) il se refuse à reprendre les armes, malgré toutes les brimades qu'il subit, et malgré l'insistance de Pa Chao à vouloir lui donner une épée pour qu'il puisse enfin se défendre, cela à cause de son serment fait à maître Lung, serment qu'il ne peut alors briser car comme il le dit, "un homme d'honneur n'a qu'une parole ". Cependant, cette période de doute va aussi lui permettre de tirer des conséquences de sa défaite, et comprendre la technique de combat de son adversaire afin de mettre au point une parade à cette dernière.

La rencontre entre Feng et Lei Li, puis l'amitié qui en découle permet à ce dernier de croire qu'il peut oublier son passé d'homme d'épée et vivre enfin normalement avec son nouvel ami et Pa Chao. Feng quant à lui admire Lei Li pour son courage, et il lui dit même qu'il l'envie, car il sait qu'il n'aurait certainement pas la même sagesse, ni autant de courage que lui s'il se retrouvait dans sa situation. Mais ce bonheur est illusoire, comme est illusoire le fait de penser que Lei Li puisse renoncer à son passé guerrier. Lui qui, devenu manchot, est forcé de fuir sa véritable nature et doit contenir sa rage pendant une grande partie du film (le meilleur exemple étant celui ou, plutôt que de se défendre contre les soldats qui l'agressent, il frappe l'escalier de l'auberge, laissant dans celui ci l'empreinte de son poing) ne pourra finalement pas échapper à son passé.

Une autre facette de l'esprit chevaleresque qui est développée est la notion de sacrifice qui participe à l'édification du mythe du héros valeureux. En effet, aussi bien Lei Li que Feng assument à chaque fois leurs actes jusqu'au bout, Lei Li au début du film en se sacrifiant un bras et donc sa vie d'homme d'épée, et Feng qui se rend quand même au Fort du Tigre persuadé de sa supériorité et n'écoutant pas le conseil de son ami de renoncer au tournoi, et qui sacrifie sa vie plutôt que de s'avouer vaincu face à un adversaire qui représente la négation même de l'esprit chevaleresque.

Ainsi après la mort de Feng, Lei Li ne pense plus qu'à venger son ami. Dès lors ce sentiment de vengeance est plus fort que tout et lui montre qu'il ne sert à rien de fuir sa véritable nature, et qu'il vaut mieux affronter ses démons pour faire triompher la justice. Et comme le dit Lei Li au début du film la seule vérité est celle des armes, il n'a donc pas d'autre choix que celui de redevenir le chevalier qu'il a été. Il peut alors laisser éclater toute sa rage dans un combat final sanglant et libérateur. D'ailleurs ce cultissime final sur le pont est à mon avis une des plus grande scène du cinéma de Hong Kong, celle qui fait basculer le film dans ce que ce cinéma peut nous montrer de plus fou. C'est bien sûr un aboutissement logique et prévisible de l'histoire, mais c'est aussi une scène inoubliable par ses qualités visuelles et par le plaisir qu'elle procure.

Les différents combats du film sont d'ailleurs véritablement fantastiques et d'une rare intensité. Ils ont été chorégraphiés par Tang Chia et le futur réalisateur Liu Chia Liang, à l'époque les deux directeurs des combats attitrés de Chang Cheh. Tournés comme des ballets mortels, ils se terminent invariablement dans le sang, comme souvent chez le réalisateur. Du premier duel ou David Chiang se coupe un bras au flash-back que raconte le forgeron, de la mort de Ti Lung jusqu'à l'affrontement final, il se dégage de ces combats une grâce et une sauvagerie inouïe.

La réussite du film doit aussi beaucoup au talent des deux acteurs principaux, à commencer par David Chiang (surnommé le James Dean chinois) qui est parfait dans ce rôle de chevalier torturé et solitaire. Le duo qu'il forme avec Ti Lung fonctionne parfaitement. Ils sont tous les deux complémentaires, David Chiang incarnant l'esprit chevaleresque dans toute sa splendeur, et Ti Lung le vaillant héros malheureux. Ce duo est d'ailleurs un classique des productions Shaw Brothers de cette époque puisqu'ils ont tournés ensembles très souvent (essayez de jeter un coup d'œil sur des films comme Les 13 fils du Dragon d'Or ou les 5 Maîtres de Shaolin, vous ne serez pas déçus).

Visuellement, on peut dire que la qualité est au rendez-vous (comme c'est souvent le cas en général avec les productions Shaw Brothers). Tournages en studios, emploi du cinémascope (renommé ici Shawscope, ce qui témoigne de la toute puissance des studios de la Shaw Brothers à cette époque qui n'hésitent pas à s'approprier un procédé connu), villes entières reconstruites, costumes magnifiques, figurants par centaines, rien n'est trop beau pour faire renaître les histoires des légendes chinoises.

Bref j'ai été littéralement bluffé par ce spectacle grandiose où un chevalier manchot jonglait aussi bien avec des œufs qu'avec des épées, où un fourbe seigneur se battait avec une arme curieuse, sorte de nunchaku mortel à plusieurs branches, où les combattants ne connaissent pas l'apesanteur et continuent à se battre avec une épée dans le ventre. J'étais loin de m'attendre à un tel spectacle et j'ai vraiment eu l'impression en voyant ce film de découvrir une nouvelle façon de faire du cinéma, un cinéma populaire extrêmement jouissif, sans concession et qui n'allait pas finir de me surprendre. Cela s'est accompagné d'une rencontre avec une nouvelle culture dont personnellement je ne soupçonnais pas l'existence, culture qui est à la base des Wu Xia Pian et autres films de Kung Fu et qui, même si aujourd'hui encore reste pour moi assez compliquée et codifiée, n'en est pas moins passionnante. Bien sur, je ne peux que conseiller vivement ce véritable chef d'œuvre à tous ceux qui ne l'ont pas encore vu, mais ça je crois que vous l'avez déjà compris.

Après cette première claque, j'ai continué à m'intéresser de plus en plus au cinéma asiatique d'abord en me procurant les quelques cassettes qui existaient à l'époque en France, puis en découvrant les films distribués au compte goutte en salle. En fait pendant quelque temps je n'ai pas eu grand chose à me mettre sous la dent et il est vrai qu'il y a eu une période ma foi très frustrante ou je connaissais plus le cinéma de Hong Kong par les articles que je lisais dans différents journaux plutôt que par le nombre de films que je voyais. Depuis heureusement la revue HK a vu le jour, avec sa merveilleuse collection de cassettes qui m'a permise de rattraper le temps perdu. Et puis en se débrouillant bien on peut aujourd'hui voir une bonne partie de la production actuelle par l'intermédiaire des nombreux VCD et DVD existants.

Aujourd'hui, je ne compte plus le nombre de fois ou j'ai vu La Rage du Tigre. C'est bien sûr un film qui représente beaucoup pour moi, et parfois il m'arriver de penser que si je n'avais pas acheté cette cassette je serais peut-être passé à côté de quelque chose de grand, de tout un cinéma ou se côtoie dans un joyeux délire les gunfights de john Woo menées par Chow Yun Fat, les fantômes volants et autres sabreurs sous acide de Ching Sui Tung, le génie de Tsui Hark, la grâce de Jet Lee, le comique d'un autre monde de Chow Sing Chi, le nunchaku de Bruce Lee, les acrobaties de Jackie Chan, la noirceur de Ringo Lam, la beauté de Lin Chin Hsia, la légèreté de Samo Hung, etc....(je pourrais continuer comme ça sur quinze pages), et c'est pourquoi je ne peux être qu'éternellement reconnaissant à Starfix de m'avoir permis à l'époque de découvrir et d'adorer un autre cinéma d'une richesse incroyable, ou tout semble possible, et qui je l'espère continuera longtemps à nous faire rêver.
Par Olivier - Novembre 1999