CHUNGKING EXPRESS...

ma première fois...


 

A la vue de tout ce qui a été écrit, dit, vu et lu sur Chungking Express (CKE), il ne reste pratiquement plus rien à ajouter. Mais, je me suis dis que je devrais profiter d'une liberté d'expression comme Internet et absolument pondre un article sur ce film. Alors, j'ai décidé d'aborder ce film très personnellement et avec franchise. Moi, je veux vous parler, à la première personne du singulier, de mon premier visionnage de CKE.

Mon Voisin Totoro J'étais à l'origine à fond dans le manga, depuis la première heure (vous voyez, pour l'instant, ça vole pas haut). Eh oui, je suis de la génération Goldorack, les Capitaine Flam, X-Or, Cobra, Albator, Cat's Eyes et autres Ken Le Survivant, sans parler des Chevaliers du Zodiaque, étaient vraiment ma tasse de thé. Mon meilleur manga reste à ce jour AKIRA (autant le film que le livre). Bien sur, j'aime beaucoup la grosse artillerie comme les Tezuka, Dezaki, Otomo, Myazaki ou encore Kawajiri... Je fus attirer par les mangas non parce qu'ils affichent parfois une certaine violence mais parce qu'ils véhiculent à mon sens quelque chose de positif. Ils nous viennent d'une autre culture millénaire qui peut nous sembler peut être exotique ou ils sont simplement beaux voire contemplatifs (et là je pense à Ghost In The Shell, Mon Voisin Totoro, Ninja Schroll ou Space Adventure Cobra). De là, j'avais déjà bien l'esprit ouvert et les Asiatiques ne me faisaient plus peur.

Alors un jour quand chez un copain on s'est maté à la suite deux chefs d'œuvre de John Woo, quand même très éprouvants, j'en suis resté abasourdi. A Toute Epreuve (Hard-Boiled) et Une Balle Dans La Tête (A Bullet In The Head) ont révélé chez moi le gène de la Hongkongmania. Fasciné par ces déluges de bastons et de cascades ultra réalistes et en même temps improbables, j'ai apprécié par ailleurs tout le côté chevaleresque et code de l'honneur, trahison et fraternité, rédemption et vengeance. Il y avait donc des similitudes thématiques entre les productions hongkongaises et le Manga japonais.

Par la suite, j'ai commencé à regarder beaucoup de films chinois sur Arte, qui m'ont, à vrai dire, assez déçu. En effet, c'étaient des films de festivals, comme ceux de Zhang Yi Mou (je n'ai rien contre lui, mais je lui préfère humblement Tsui Hark) ou des films contemplatifs très lents et pour certains, concurrençant fortement le Tranxen. Bref, je pensais m'être trompé, n'avoir vu que deux tops du top des films chinois et qu'ils n'en existaient pas du même acabit... Pour moi c'était donc John Woo ou rien ! (erreur de néophyte classique...). Jusqu'au jour où, invité au cinéma par un ami pour aller voir "un film où il y a des gunfights à la John Woo", j'eus une véritable révélation. Et là, je vois mon rédacteur en chef se gausser en m'imaginant aller voir les Anges Déchus (Fallen Angels) de Wong Kar Wai et avoir une révélation ! Remarquez ici que ma démarche vers le cinéma de HK est passive car je suis toujours invité par un ami pour regarder ce genre de films.

Ce film a complètement bouleversé ma vision, peut être restreinte, du cinéma. Il y avait donc quelque chose après Hollywood ou les pâles farces françaises. Quelque chose de lointain, cacher dans une pénombre de préjugés raciaux et de lieux communs. Non, la vie ne se résumait plus à une famille bien sous tous rapports, à une victoire finale de la sympathique armée U.S. contre une horde de vilains communistes, ou un happy end, en veux-tu en voilà, tout est bien qui finit bien, ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, comme veulent nous le faire croire les productions américaines.

A Better TomorrowIl y a la vie, il y a la mort. Puis, il y a The Big Heat. Puis, les Syndicat du Crime (A better Tomorrow 1 et 2), The Killer, Tsui Hark, Ringo Lam, John Woo, Kirk Wong. Il y a Wong Kar-wai, et Chungking Express. Après la projection, je me suis dit que faire un film tout en grand angle et caméra à l'épaule c'était possible. Que tourner un film presque sans scénario, avec de la bonne musique, et sans avoir l'air de mettre des vidéo clips bout à bout, c'était possible. Je me suis dis alors que dans le ciné de HK tout était possible, même l'inimaginable.

C'est dans ces moments là qu'on essaie de se souvenir du nom entr'aperçu du réalisateur qui nous a marqué. Alors, John Woo, c'est facile, mais imaginez Wong Kar-wai! Quelques mois plus tard, j'appris qu'un film d'un réalisateur du nom de " Wong Machin-truc " passait à Canal +. Je pris donc toutes les dispositions nécessaires pour qu'on me l'enregistre sur une K7 VHS. C'est quand même mieux que rien, hein. Et puis, je ne l'avais jamais vu à l'affiche ou alors n'y avais pas prêté attention. Après l'avoir regarder un bon nombre de fois, c'est un peu dure de se remémorer, aussi j'espère que les fans amateurs et peu avertis de Wong Kar-wai -WKW- sauront m'aider à décrire les impressions qui émanent d'un premier visionnage.

Déjà pour mettre dans l'ambiance, il y avait un commentaire de Christophe Gans puisque CKE était diffusé dans le cadre de " Mon Ciné Club " et qu'il en était l'invité. Mon gourou, grand créateur de HK, EXTREME ORIENT CINEMA et réalisateur du très beau Crying Freeman, Christophe Gans introduisit le cinéma de WKW en général et CKE en particulier comme "fondamentalement beau".

Bref, la première partie avec Takeshi Kaneshiro et Brigitte Lin (appelée, autrefois,à juste titre "Venus Lin") me paru un peu sordide, incompréhensible et j'ose le dire, limite ennuyeuse la première fois; ça n'avait donc rien à voir avec le côté "Glamour Pop" de Fallen Angels. Cependant, je fus étrangement intrigué et même envoûté par la musique tantôt étrange, tantôt exotique, mais toujours rythmée et en adéquation avec les images (repassez-vous donc en boucle la petite musique indienne entendue lors des préparatifs au trafic de drogue). D'autant plus que le concept de camera à l'épaule et de délais de production et de réalisation très court (deux mois) m'a beaucoup plu.

Il faut noter que le chef opérateur de la première partie n'est pas Christopher Doyle, comme on pourrait le croire, mais Andrew Lau Wai Keung (le réalisateur des Young And Dangerous).  Christopher Doyle n'eut qu'à se conformer au travail de Lau Wai Keung pour travailler sur la seconde partie.

Or donc, dans ce premier volet, Le chef est un blondinet employant la très belle, mais ici méconnaissable, Brigitte Lin Chin Hsia -B.L.- (Zu Warriors, Dragon Inn, The Bride With White Hair) cachée derrière sa perruque blonde, son trench coat et ses lunettes de soleil. Buveur de Sol et dragueur fétichiste affublant ses conquêtes d'une perruque blonde, il lui confie un trafique de drogue dont les passeurs sont des Indiens ou des Pakistanais.

La description et les détails des préparatifs à ce trafique sont tout à fait hallucinants. Sur une musique entraînante et typiquement indienne, avec une tonne de séquences tournées quasiment sur le vif, comme un reportage et montrant la dextérité avec laquelle leurs dix petits doigts cachent les sachets de drogues dans tous les recoins possibles et imaginables, WKW nous donne vraiment l'impression d'être un de ces contrebandiers tête en l'air et insouciants. Mais lorsque B.L. veut enregistrer les précieux bagages, les Pakistanais se font la malle avec la came.

Les images suivantes révèlent parfaitement l'angoisse et l'étonnement de l'ex-Bride. Un des détails qui m'a beaucoup plu était la scène où elle scrute l'aéroport en se tenant sous le tableau d'affichage dont les lettres bougent pour indiquer les arrivées ou les départs avec un petit cliquetis d'horloge. Le décompte a commencé et maintenant le temps est compté.

C'est d'ailleurs l'une des grandes préoccupations de WKW, peut-être parce que, comme il l'affirme, il y a toujours ces fameux délais de production à respecter. Et on ne peut pas dire qu'il les ait respectés pour son précèdent film (Les Cendres Du Temps- Ashes Of Time) ayant largement dépasser le budget et les délais de production. Par ailleurs, une autre horloge nous indique à la minute prés, le passage du 30 avril 94 au 1er mai, date d'anniversaire du flic 223 joué par Takeshi Kaneshiro -T.K.- et date d'expiration du délai imparti à B.L. pour retrouver la marchandise avant qu'elle ne le paie de sa vie.

C'est vrai que lorsqu'on ne connaît pas le style de WKW, à la première vision de CKE, on se demande dans quel film on a atterrit. Par exemple, lorsque T.K. tape son délire avec ses trente boites d'ananas en conserve (symbole de son amour pour May) comme dans un dernier sursaut d'orgueil et pour donner une chance encore de revenir à son ex- qui l'a plaqué (purement et simplement). On se demande vraiment où tout cela va nous mener et où il va chercher des idées pareilles. 223 achète tous les jours depuis le 1er avril, une boite d'ananas périmée au 1er mai, date de son anniversaire et correspondant à un mois jour pour jour à sa rupture avec May. Cependant, déprimé, il se résout et finit par toutes les ingurgiter, en propose même à son chien qui "devrait partager ses malheurs en tant que meilleur ami de l'homme", les assaisonne avec tout et n'importe quoi...

Comme si une peine de cœur devait obligatoirement être conjurée par des troubles organiques, et ici de digestion, pour être évacuée, extirpée de son corps et littéralement vomie. Mais sa boulimie ne s'arrête pas là, il passe la nuit de son anniversaire à boire dans un bar et essaye de draguer la contrebandière. Il s'empiffre ensuite de "Chief Salad" et se gave de vieux films à la télé, il n'est donc toujours pas consolé de son amour déchu.

Une autre caractéristique plaisante et originale des films de WKW est le monologue en voix off. La voix off donne un ton particulier, détaché de l'histoire tout en y étant parfaitement incorporé. On entend clairement les personnages réfléchir, s'interroger sur eux même, prendre du recul, nous raconter leur passé, nous décrire leurs sentiments et s'adresser parfois directement à nous. Ce qui est (dé)plaisant de constater c'est que WKW (se) joue avec le (du) spectateur. Celui-ci pour suivre ne doit pas rester passif mais comprendre, emmagasiner et classer les informations ou les indices qu'il veut bien lui dévoiler petit à petit.

Par exemple, l'humour est en différé. Je m'explique: une chose insignifiante peut être dite ou montrée et on en comprendra toute sa signification plus tard, ce qui aura un effet comique à retardement. C'est comme si on donnait la chute d'une histoire, cinq minutes après avoir raconté le début. D'autre part, WKW s'est amusé au montage à insérer des éléments de la seconde partie dans la première. C'est logique chronologiquement puisque les deux histoires d'amour se passent en même temps, même si cela n'a rien à voir avec la partie en cours.

On le voit lorsque B.L. tente d'échapper à ses poursuivants et croise Faye Wang (de la deuxième partie) qui achète une peluche de Garfield pour l'agent 663 (Tony Leung Chiu-wai). Ou quand l'ex-amie de 663, hôtesse de l'air, attend un taxi pour quitter son appartement, dans la première partie où elle n'a rien à y faire... C'est ici que réside l'attrait de CKE: beaucoup de critiques sont au moins d'accord sur un point, la richesse des détails du films. La structure même, en apparence linéaire, et tous les petits détails presque insignifiants ne seront perçus qu'après plusieurs visionnages.

En conclusion, il y a des films dont on ne se lasse jamais et qu'on peut regarder sans cesse. CKE est de ceux-là. Car chaque fois on découvre de nouvelles interactions entre les personnages, entre les parties ou on découvre d'autres effets d'humour "à retardement" ou tout simplement on finit par l'aborder comme un film musical et contemplatif, comme une toile ou une peinture vivante, qu'on ne cesserait d'admirer.

Th. (1999, révisé en octobre 2002)

Voir aussi:

Chungking Express, l'envers du décors
CKE Article
CKE Gallerie de photos

 


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