Sur les pas d'un tueur

 

Aujourd'hui, je vais vous parler d'une émotion. Une émotion toute simple mais identique à celle que l'on ressent en découvrant un disque, un film ou un livre extraordinaire. C'est une découverte, une première rencontre avec un cinéma alors inconnu pour moi.

 

Rencontre avec un tueur

Jusque là le cinéma ne m'intéressait pas vraiment, je préférais de loin m'éclater avec un Wipe Out et me régaler en lisant des B.D. comme L'épée de Cristal ou des mangas comme Ghost in the Shell. Le seul film qui m'avait vraiment passionné (mis à part certains grands dessins animés), et que j'avais attendu plus d'un an, était tiré d'un manga que j'adorais: c'était Crying freeman de Christophe gans. Même si ce n'est pas une réussite complète, c'est le premier film que j'ai vu plus d'une fois au cinéma et c'est la première cassette vidéo de film non animé que j'ai acheté.

Cependant il possède quelques défauts, comme la trop grande lenteur de ses scènes d'action (défaut gommé sur grand écran), et surtout les émotions des personnages ne sont pas assez développées. La relation amoureuse entre le tueur et la magnifique peintre, leurs attirance mutuelle, ne sont pas assez soulignés. On ressent moins l'attirance irraisonnée de la jeune femme pour le "freeman" qui doit la tuer par exemple. Le réalisateur en a fait un film plastiquement parfait, mais beaucoup trop froid par rapport au manga qui reste largement supérieur au film, comme souvent dans les adaptations. En tout cas, le lien entre la culture consoles de jeux / mangas et le cinémasiatique était fait .

Or pendant une après midi du mois de Juin 1997, alors que j'étais en pleine révision du BAC, un copain m'a apporté une cassette d'un film qu'il avait enregistré sur Canal+. Il s'appelait The Killer , il était asiatique, et son réalisateur était un certain John Woo... Au lieu de réviser ma bio ou mes maths, j'ai préféré voir mon premier film chinois en version originale, sous-titré heureusement. J'en avais entendu beaucoup parler dans les interviews de C.Gans lors des promos du "tueur à la larme facile" et de sa collection, HK Vidéo. J'ai donc découvert avec The Killer les polars made in Hong Kong, le cinémasiatique et le cinéma tout court ! ! ! Et j'ai reçu une immense baffe en pleine face. Je n'en suis toujours pas revenu.

Je ne peux toujours pas regarder les films d'action américains ou européens comme avant. J'ai désormais une référence absolue. Le premier film du genre que j'ai vu après la découverte de The Killer était Bad Boys. Ses scènes d'action m'ont bien fait rire ou m'ont fait pitié, mais elles ne m'ont vraiment pas impressionnés. Et c'est pareil à chaque soit disant chef d'œuvre. Même Léon que j'ai découvert très tard ne fait pas le poids pour les " gunfights " et l'émotion ressentie. Heureusement pour ce dernier, la relation Réno/Nathalie Portman est le principal intérêt du film et cette relation reste assez forte pour que certains le considère comme un grand film.

 

Chevaliers du XXème siècle

Si j'appréciais les scènes d'action, c'est surtout l'intensité de l'histoire tragique qui m'a le plus frappé et qui me marque toujours. Ce qui fait l'originalité, la puissance du film ce sont la force des personnages principaux et l'utilisation des scènes d'action (je traite ces dernières dans ma troisième partie). Le rôle de Chow Yun fat , son interprétation sont les éléments que l'on retient le plus. Dire que Chow Yun Fat est magnifique serait sous-estimer sa performance, car comme les plus grandes prestations d'acteurs, CYF ne joue pas, il est.

Tout d'abord, c'est son charisme immense qui nous frappe. Il nous donne l'impression d'une dignité, d'une respectabilité, d'une grandeur. Tout comme on savait reconnaître un noble à sa façon de se mouvoir, on reconnaît en observant Jeff qu'il est au dessus des autres : c'est un demi dieu errant parmi les mortels, égaré avec le seul autre demi dieu du film : l'inspecteur Li (joué par Daniel Lee), la "version flic" du rôle de CYF. Un personnage moins développé, ayant moins de charisme mais étant tout aussi grandiose et éloigné du commun des mortels. Jeff et l'inspecteur Li sont comme deux chevaliers que l'on aurait arraché à leurs siècles d'origine, pour les faire vivre en cette fin de millénaire.

Les points communs entre les deux personnages sont nombreux : ils croient aux mêmes valeurs : "Je crois en la justice. Et je suis bien le seul" dit Li à Jeff. Ce dernier lui répondra "pareil pour moi." Puis il lui dira "Tu es un flic hors norme" . "Et toi un tueur hors norme" ajoutera Li. On peut résumer les deux personnages à cette courte conversation.

Ils vont perdre tout les deux un ami cher : l'inspecteur Chung pour le flic, Sidney Fung pour le tueur. Sidney Fung est très lié au tueur : il partage les mêmes idéaux que le tueur , mais contrairement à Li ne les représente pas à l'écran, sauf à la fin du film. Ce personnage est pendant la plupart du temps, un "chien" de Johny Weng. Il trahit son ami pour sauver sa peau, se met à genoux pour implorer Weng, bref tout l'opposé du comportement d'un véritable chevalier. Mais, il va réussir un grand acte de bravoure en apportant l'argent qu'il avait promis à Jeff dans l'église à la fin du film. Il va affronter Weng et réussir à lui prendre l'argent


L'inspecteur Li (Danny Lee)
malgré de nombreux coups pris. Il mourra dans les bras de son ami en lui demandant s'il n'est pas un chien, en fait s'il a réussit son "initiation de chevalier". Par cette preuve de son courage, il réussira à appliquer les codes auxquels il croyait. Il est devenu le troisième chevalier du film.

Mais, les deux chevaliers principaux sont bien Lee et Jeff. Durant leurs différents braquages, on ressent une sorte de respect mutuel et un immense sens de l'honneur. S'il ne bougeait pas, aucun d'entre eux n'oseraient tiré sur l'autre s'il doit commencer le premier. Ils ne perdent jamais leurs sang-froid. Dans leur face à face dans la maison de Jenny, Jeff s'arrange pour qu'elle tienne le bras de Li. A ce moment (Chung n'est pas encore là), Li pourrait faire valser Jenny et tirer sur Jeff qui s'échappe alors. Mais, il ne lui viendrait pas à l'idée de bousculer Jenny, qui a une tasse dans une main.

Le plus étonnant reste cette scène où Daniel Lee s'assoit sur le fauteuil de Jeff, écoutant une chanson de Jenny et prenant la même pose que CYF un peu avant dans le film. John Woo plaçant la caméra derrière la fenêtre de l'appartement du tueur et déplaçant la caméra horizontalement ; et là, à travers chaque carreau de la fenêtre, on voit l'un après l'autre un des "deux chevaliers des temps modernes", jambes croisées, main gauche levée et tenant une même cigarette entamée, main droite posée sur le bord du fauteuil. Et quand quelqu'un surgit à la porte de l'appartement : l'inspecteur Chung pour Li, des tueurs pour Jeff, ils repoussent d'un seul le coup le fauteuil et dégaine leur arme avec le même geste extraordinaire, digne des plus grands. A ceci près est que Jeff est obligé de tirer car il a en face de lui des ennemis et non un ami comme Li.

La grande différence entre les deux est que CYF joue un personnage tragique. C'est un tueur, il doit expier ses péchés pendant tout le film. Alors qu'il aurait pu partir de Hong Kong après l'assassinat de Tony Weng, il est obligé de rester à cause de la grave faute qu'il a commis et dont il doit supporté tout le poids. Pour jenny, il doit essayer d'échapper à la police et affronter le neveu de Tony Weng, Johny ainsi que les tueurs que ce dernier engage comme Yau.

Enfin, il ne faut pas oublier l'importance du personnage de Jenny dans la définition des deux héros. La tragédie, la repentance de Jeff a pour plus grand repère la détérioration de la vue de Jenny pendant tout le film. Plus, le film avance, plus sa vue décline jusqu'à être complètement aveugle à la fin. Elle passe de la lumière à l'obscurité, c'est à dire de la vie à la mort symbolisant le lente descente aux enfers du tueur. La relation entre Jenny et Jeff est assez énigmatique finalement. Au début du film, Jeff est un grand fan de la chanteuse. Mais quand il va chez elle, après l'avoir sauvée des jeunes voyous, il s'arrête sur une photo de Jenny en joueuse de tennis lorsqu'elle était plus jeune. Jeff semble alors reconnaître une amie d'enfance. Mais c'est peut-être aussi parce qu'il voit sur la photo une jeune femme pleine de vie (sportive) et comme c'est à présent une infirme maladroite, cela renforce sa culpabilité… Jenny ne sait pas à ce moment que l'homme dont elle va tomber amoureux est le tueur qui lui a fait perdre la vue. Le tueur qui la hante encore. C'est l'inspecteur Li qui lui apprendra. Et pourtant durant, la scène de l'aéroport elle choisira entre l'amour pour Jeff et l'effroi provoqué par le tueur. Elle choisira l'amour pardonnant ainsi l'homme qui fait tout pour qu'elle recouvre la vue.

 

Action mais émotions

En plus de personnages forts, The Killer est original par l'utilisation de ses scènes d'actions. Dans le cinéma de Hongkong, les fusillades, les gunfights se ressemblent presque tous, et même si ils sont nécessaires à tout polar qui se respecte, ils n'apportent pas grand chose aux films en général qui puissent le démarquer des autres. Ceux du film ont pour particularité de le faire avancer: découverte des personnages, changements des rapports entre eux... Ils permettent de véritablement construire ces personnages, et de les rendre tragiques, grandioses et fascinants. Je vais essayer de vous montrer l'importance des quatre gunfights du film.

Après la première scène, on voit CYF avancer lentement et entrer dans un bar sous une chanson sublime chantée par Jenny. On se rend compte de sa grande classe, mais cette impression sera confirmé dans le premier gunfight du film. Sa façon de tenir un flingue, son comportement durant ces moments de grandes tensions : toujours calme et déterminé. La façon dont il s'empare d'un pistolet posé sur une table, en donnant à celle-ci un grand coup pied afin d'éjecter l'arme dans les airs et la récupérer, est tout à fait symbolique de la grandeur du héros. On découvre également l'héroïne et l'accident terrible, la balle que Jeff tire sur un ennemi et qui touche malencontreusement les yeux de Jenny. C'est la faute que Chow Yun Fat essaiera de réparer pendant tout le film, et dont le poids pèsera de plus en plus sur le héros.

Le second gunfight se déroule sur une plage, après l'assassinat de Tony Weng et la course poursuite en hors-bord qui a suivie. Chow Yun Fat rencontre une petite fille .Elle regarde derrière lui et est surpris par quelque chose. CYF enlève ses lunettes noires et remarque quelqu'un derrière lui. La scène commence. La petite fille sera blessée ; CYF ira à son secours et essaiera de semer les inspecteurs Li et Cheung pour emmener la blessée à l'hôpital le plus proche. Il prend énormément de risque pour sauver une inconnue montrant, comme dira plus tard Li, "qu'il n'a rien d'un tueur".

Le troisième "moment de bravoure" du héros se déroule dans une maison donnée à CYF et Jenny par Feng. Les tueurs engagés par Johny Weng arrivent pour tuer Jeff. Et, un peu avant leur arrivée, l'inspecteur Li vient arrêter CYF. Ces deux derniers sont dans un face à face : l'un veut mettre en prison l'autre, qui veut partir avec Jenny. Jenny essaiera de persuader Li de les laisser, elle ira même jusqu'à lui tirer dessus montrant ainsi tout son amour pour Jeff. Heureusement, parce qu 'elle est presque aveugle, elle évite Li et s'effondre en sanglots croyant l'avoir tué. L'inspecteur n'est plus déterminé, il a pitié pour ce couple et se battra avec CYF dans le combat contre les tueurs de Weng qui arrivent à ce moment là. L'amitié entre le flic et le tueur commence vraiment.

Le dernier gunfight, celui se déroulant dans l'église, est le point culminant du film si on y ajoute tout les derniers événements qui adviendront. Tout le film converge vers ce moment. La baisse de la vue de jenny; on apprend qu'elle est aveugle dans l'église (elle ne remarque pas les bougies que Jeff met devant


La charge héroïque

ses yeux). "L'éveil" atteint par Feng, la nouvelle amitié entre Jeff et Li. Jamais la culpabilité de CYF ne sera aussi grande. On sent presque qu'il est condamné. Les trois héros attendent Feng qui doit rapporter l'argent promis à Jeff. Il remplit sa promesse dans les bras de CYF, mais il a été suivi par Weng et ses tueurs. Le combat de deux contre cent peut commencer. La rage de Jeff succède à la preuve de la grande amitié Jeff/Li lorsque ce dernier rejoint l'autre dans le combat. Ils sont tous les deux blessés, s'envoient des armes, mitraillent ensemble des dizaines d'ennemis… Après ce
gunfight ahurissant, toutes les conditions sont remplies par John Woo pour mettre en place la terrible fin du film, mon meilleur moment de cinéma jusqu'à maintenant. On voit le héros, les deux yeux crevés, essaye de trouver Jenny alors complètement aveugle elle aussi. Rampant dans la terre, se cherchant l'un l'autre sans jamais réussir à se trouver ; voilà la scène vers laquelle tout le film converge! Les gunfights, la dégradation de la vue de jenny, les problèmes de Jeff, tout le film ne sert qu'à ce que le spectateur puisse ressentir le plus fortement possible, la terrible histoire de The Killer.

Pourtant, cette scène fait éclater de rire de nombreuse personnes?!!? Pourquoi? Même si j'ai du mal à le concevoir, c'est peut-être simplement que beaucoup de gens n'ont vu ce film que pour ses gunfights, et qu'ils n'ont retenu que ça. Pour eux, l'émotion n'a pas sa place. Un film d'action ne doit contenir que des scènes de bourrins. Les moments tenant plus au mélodrame n'ont rien à faire ici. C'est pour ceux qui recherchent un bon divertissement, plein de sang, et ses fameuses chorégraphies. John Woo désirant faire une surenchère dans l'émotion provoque une grande incompréhension chez certains. D'autres, ne doivent pas comprendre pourquoi Chow Yun Fat ne meurt pas quand il se bat contre des dizaines d'adversaires, pour eux la scène finale doivent leur paraître ridicule. Car seul contre un adversaire, le héros ne s'en sort pas alors que opposé aux larbins de Weng, il survit. C'est dommage, ils passent à côté du meilleur côté, de ce qui fait vraiment le mythe du film. Pour en savoir plus, je vous conseil d'aller voir l'article "Hong Kong, le malentendu" qui vous expliquera clairement ce point .

 

Voilà, à chacun de se faire son avis sur The Killer, mais surtout, ne regardez pas ce film comme un simple film d'action. C'est avant tout un film noir, aux valeurs simples, aux émotions fortes et naïves. C'est le destin tragique d'un tueur qui ne peut échapper à son destin, d'une femme pour laquelle il va tout faire pour l'aider sans pouvoir réussir. C'est l'histoire d'une grande amitié entre deux hommes de milieux opposés : le flic et le tueur. C'est aussi une mélancolie soulignée par la magnifique musique de Lowell Lo. C'est une émotion, forte et simple à la fois ; pour la première fois un film d'action m'a fait pleurer. Je ne l'oublierais jamais.

 

Nico - Mai 1999