Merci Monsieur Van Damme

 

 Ouaip, bon, j'ai un peu honte de le dire... Je crois que, indirectement, ma passion pour le cinéma de Hong-Kong est venue grâce à Jean-Claude Van Damme. Dans ma prime jeunesse, j'étais fan (n'ayons pas peur des mots) de cet "acteur" et j'allais voir chacune de ses prestations en salles. Je vous rassure tout de suite, j'ai réglé ce problème avec mon psychiatre après moults séances de psychanalyse et d'hypnose.

Mais revenons plutôt au sujet qui nous intéresse. En 1993, si je ne m'abuse, est sorti Hard Target / Chasse à l'Homme. Pendant la projection, mes sentiments étaient partagés car, d'un côté, le script était vraiment mauvais mais d'un autre, il y avait un petit je-ne-sais-quoi qui rendait le film intéressant. Les 10 dernières minutes firent pour moi l'effet d'une bombe, j'étais complètement épaté par ce déferlement de violence superbement chorégraphié et sublimé par une mise en scène absolument nouvelle pour moi à base de ralentis et de brusques accélérations. Le lendemain, je suis allé dire à tous mes potes que j'étais allé voir ce film et ceux qui l'avaient déjà vu m'ont dit qu'ils avaient trouvé le film complètement nul car trop irréaliste.

" Attends un peu, c'est quand même un peu gros quand Van Damme shoote dans le baril et le fait exploser sur le méchant en tirant dessus !" me disaient-ils sur un ton

moqueur.

J'étais d'accord avec eux sur le fait que cette scène était complètement irréaliste et qu'elle ne se reproduirait effectivement pas dans des circonstances réelles mais je leur répondais que tout l'intérêt de cette dernière était dans le "geste" fait par Van Damme, dans l'aspect purement graphique et visuel de la chose et que ce n'était pas plus improbable que les scènes d'action des blockbusters américains, accumulant effets pyrotechniques explosifs et cascades de voitures débridées au mépris de la théorie de la gravité et du bon sens, dont on se gavait frénétiquement à l'époque. Malgré mon enthousiasme et des arguments pas plus idiots que d'autres, ma tentative de faire varier leur opinion fut un échec retentissant, mes potes restant sur une base de cinéma prémâché, fait pour plaire à tous les publics, où il faut laisser la plupart du temps son cerveau à l'entrée de la salle. Pareil reproche peut être émis à l'encontre du cinéma de Hong-Kong, mais il faut avouer qu'il possède un sens du spectacle bien à lui, pouvant transcender ce côté "populaire" que pas mal de personnes lui reprochent. Peut-être avaient-ils la fainéantise intellectuelle de découvrir un cinéma hors norme mais la seule chose que je pouvais capter dans leur regard était de l'incompréhension face à un film où la violence était tellement déconnectée de la réalité qu'elle en devenait ridicule. La fracture était alors consommée entre les partisans de L'Arme Fatale 3 et de ses scènes d'action pour grabataires, faites dans le seul but de faire exploser plus de voitures que ses concurrents, et ceux d'un cinéma différent, avides d'idées nouvelles et d'expériences inédites, à base de scènes d'action jouissives, mouvementées, originales et sans concessions. Bien entendu, je regarde encore des films américains ou français et heureusement, sinon ma vision du cinéma serait des plus limitées, mais je n'éprouve que très rarement dans les films hollywoodiens les mêmes sentiments que pour les classiques du cinéma de Hong-Kong. Le seul film américain m'ayant apporté un tant soit peu de plaisir ces derniers temps, a été le Dark City d'Alex Proyas.

Quelques temps plus tard, je me suis renseigné sur le nom du réalisateur du film, un certain John Woo qui m'était complètement inconnu à l'époque comme pour la plupart des autres cinéphiles. Me rendant au vidéo-club près de chez moi où j'avais plus l'habitude de louer des films de kickboxing que des films de Bergman, je suis tombé nez-à-nez avec la jaquette vidéo, au teint bleuté, d'un film où un asiatique tient d'une main un fusil à pompe et de l'autre un bébé au regard amusé. Je lis attentivement les crédits et notamment le nom du réalisateur et m'aperçoit que ce dernier est celui du type qui avait fait le dernier film de mon (ex) idole et là je me rappelle de l'incroyable final de Hard Target qui m'avait tant impressionné. Je loue donc la VHS d'A Toute Epreuve et m'empresse donc de la mettre dans mon magnétoscope qui n'en demandait pas tant, échaudé par le nombre de daubes que je regardais alors. Et là, ce fut le choc atomique : j'étais complètement subjugué, passionné, abasourdi par ce que je voyais et ma vie de cinéphile ne fut plus jamais la même : la scène où Tony Leung Chiu-wai déambule, avec une rare élégance, dans la bibliothèque à la recherche d'un livre dans lequel est dissimulé un flingue et dont il se sert afin d'exécuter un contrat, reste pour moi ma première scène choc du cinéma de Hong-Kong. Je découvrais alors qu'il ne se résumait pas à une succession de combats de ninjas et autres rois des arts martiaux comme je le pensais jusqu'alors mais qu'il pouvait provoquer des véritables instants purement magiques en réunissant, en l'espace d'une scène tout ce que je n'espérais plus voir au cinéma soit un mélange d'esthétisme envoûtant, de sentiments exacerbés et de violence purement graphique, proche en cela des meilleurs comics américains. La longue scène d'action finale de 37 minutes dans l'hôpital est un morceau de bravoure absolument incroyable, accumulant les gunfights les plus dévastateurs jamais vu au cinéma. En ce sens, sa vision sur grand écran s'impose, plus que pour tous les autres films de John Woo je pense, afin d'apprécier au mieux le travail titanesque abattu par le maître. A la première vision, ce sont les scènes d'action qui étonnent et émerveillent le plus le spectateur mais il s'avère que les films regorgent d'idées intéressantes et des thématiques chères à Woo notamment le dédoublement de personnalité des personnages principaux, idée exploitée à son paroxysme dans Face-Off et que le réalisateur montre une grande anxiété face à la rétrocession prochaine de 1997 (le film a été tourné quatre ans avant la date fatidique). En plus de connaître une perfection formelle évidente, Woo montre aussi qu'il est un véritable auteur.

J'ai rapidement enchaîné avec Une Balle dans la Tête et j'ai là encore subi un traumatisme en m'apercevant qu'en plus d'être un "action director" de très haute volée, il était capable de diriger des acteurs dans des scènes dramatiques véritablement poignantes, aidé en cela par un casting d'une justesse exemplaire que ce soit Tony Leung, Waise Lee et surtout l'incroyable Jackie Cheung. Chaque scène de ce film est un pur émerveillement. Ici, ce ne sont pas les scènes d'action qui restent dans la mémoire du spectateur mais ce sont les scènes dramatiques qui prennent vraiment "aux tripes". Voir ce groupe d'amis d'enfance se disloquer progressivement au fil de l'histoire à cause de la cupidité de l'un d'entre eux utilise certes toutes les ficelles du mélo pour provoquer l'émotion du spectateur mais le résultat est tellement étourdissant que tout cinéphile normalement constitué ne peut que constater qu'il est en face d'un véritable monument du 7ème art, ni plus ni moins. Son aspect très noir, voire crépusculaire entraîna l'échec commercial du film à Hong-Kong mais le box-office n'a jamais été l'indicateur de la qualité d'un film et ne le sera très certainement jamais et tout fan de ce cinéma se doit de visionner au plus vite ce qui peut être raisonnablement considéré comme LE meilleur film de John Woo, bien loin devant le surestimé The Killer.

Je suis devenu fan de John Woo comme on pourrait l'être d'une rock-star et cette passion ne s'est toujours pas démentie depuis lors, même si aucun autre film ne m'a depuis procuré les mêmes sensations que Hard Boiled ou A Bullet in the Head.

Je pensais que je n'aurai jamais à dire cela mais merci pour tout Monsieur Van Damme.

Anthony Caudron