Black
Mask 2
La cité des
masques
La
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Lorsque l’on compare la
filmographie de Tsui Hark avec celle de ses contemporains, ce qui frappe
de prime abord, c’est la variété des genres auxquels il a eu
l’occasion de se frotter. En effet, très rares sont les cinéastes
hongkongais qui ont eu la possibilité et surtout la volonté de toucher
à des genres aussi différents que ceux abordés par Tsui Hark, que ce
soit en sa qualité de réalisateur ou de producteur. Ainsi, une bref
regard sur sa filmographie permet de constater que la quasi-totalité des
genres importants du cinéma a, d’une manière ou d’une autre, été
traitée par le maître, le plus souvent avec bonheur. Fort du succès
artistique de ses dernières œuvres (Time and Tide et Legend
of Zu), Tsui Hark ne pouvait dès lors que continuer dans cette voie
en choisissant de s’attaquer, cette-fois-ci, à l’un des genres les
plus américains qui soit, le film de super-héros. A cet égard, il faut
bien avouer que la tâche était ardue, d’autant plus que, dans un passé
pas si lointain, Hollywood avait réussi à donner naissance à quelques
chefs d’œuvre (Batman Returns, Darkman) et autres excellents
films (Batman, Spiderman,
X-Men). Bref, bien
qu’il soit quelques fois légitime de critiquer la valeur du cinéma américain
d’actio n actuel, force est néanmoins constater que dans ce sous-genre
qu’est le film de super-héros, Hollywood demeure indiscutablement une référence.
Ainsi, même si Johnny To et
Ching Siu Tung s’y étaient déjà essayés avec Heroic Trio et
sa suite The Executionners, il faut bien avouer que le résultat,
d’ailleurs réjouissant à l’écran,
restait visuellement et thématiquement très asiatique. De même, Black
Mask premier du nom, avec son approche sado-masochiste,
se rapprochait finalement plus d’un film d’exploitation
japonais que d’un Superman ou d’un Batman. En
s’attelant à la confection de sa suite, toute l’ambition de Tsui Hark
n’est donc ni plus ni moins que de réaliser le premier film asiatique
de super-héros rendant directement hommage à la culture BD américaine.
Alors, succès ou échec ?

D’un point de vue strictement
formel, les premières images suffisent à rassurer pleinement le
spectateur inquiet que je suis, tant la continuité entre Legend of Zu
et Black Mask 2 paraît évidente. A cet égard, le plan d’introduction
est particulièrement éloquent, les montagnes brumeuses de Zu étant ici
remplacées par une structure surgie
de nulle part dans un océan déchaîné. Le style Tsui Hark à son apogée !!
Et la suite est visuellement tout aussi impressionnante, le maître
s’autorisant des folies visuelles toutes plus inimaginables les unes que
les autres, étendant toujours plus loin sa grammaire cinématographique,
passant aisément de plans inclinés à la Time and Tide à d’étonnants
splitscreens "depalmesques". En cela, force est d’admettre que
l’aspect comic book du film est parfaitement rendu et, même si l’on
peut formuler quelques critiques à l’égard de la qualité relative des
effets spéciaux, il faut bien avouer que, rares ont été les occasions,
d’avoir eu, comme c’est le cas ici, la sensation de plonger à l’intérieur
même des cases d’une bande-dessinée.
Scénaristiquement, Black Mask 2 comprend
tous les éléments propres au film de super-héros. Un justicier, solitaire
et masqué, désireux de trouver un remède à ses extraordinaires pouvoirs,
se voit contraint d’affronter une horde de catcheurs professionnels dont
les gênes ont été modifiés par injection de cellules animales. Histoire
simpliste ? Racontée comme cela, on pourrait le penser. Pourtant,
comme c’est souvent le cas chez Tsui Hark, un script à l’apparence
minimaliste se trouve renforcé par la présence de nombreux personnages,
qui, par les liens qu’ils entretiennent entre eux, contribuent à donner
au film une profondeur souvent absente de bien d’autres productions de ce
genre. A ce point de l’analyse, une petite précision s’impose néanmoins.
Si, Tsui Hark est crédité, en compagnie des deux frenchies Julien Carbon
et Laurent Courtiaud, comme concepteur de l’histoire, le générique final
nous apprend que l’adaptation scénaristique est l’œuvre de deux américains,
Jeff Black et Charles Cain. A
cet égard, il est indéniable que cette présence anglophone et francophone
a certainement
eu des effets déterminants sur le contenu de l’objet, créant en cela une
sorte de métissage totalement barré avec d’un côté des délires
imaginatifs « made in HK » et de l’autre des émanations d’une conception
occidentale du
cinéma de divertissement. Bref, le film est constamment tiraillé entre ces
deux extrémités, ce qui loin de créer un réel déséquilibre, en fait
justement tout l’intérêt. Ainsi, le personnage de Marco Leung, joué par
Maria Teresa Herrera, semble réunir en elle-même ces deux aspects :
Traumatisée par une expérience douloureuse (la mort d’un de ses
patients), elle ne peut plus supporter le moindre contact physique, se figeant littéralement dès que quelqu’un la
touche. On retrouve ici l’obsession américaine pour le héros traumatisé
en quête de rédemption (Cliffhanger, Copycat, Peur Bleue pour ne citer que quelques
exemples) alliée à une idée totalement loufoque, hautement jouissive mais parfaitement inutile, qu’est la représentation
visuelle du mal (Marco devient raide comme une planche de bois au moindre
contact). En ce qui concerne, le groupe de catcheurs (encore une idée bien
américaine), le personnage de Chaméléon, jouée par Tracy Lords, avec ses
prises de kung-fu irréels, semble en décalage avec ses partenaires
bodybuildés. D’ailleurs, très vite, elle s’émancipe du clan et
devient une sorte de fantôme, ne participant que de très loin à
l’intrigue générale du film, se laissant transporter par une main
invisible (celle de Tsui Hark ?) vers une fin inéluctable, digne des
plus belles tragédies. En cela, elle n’est pas sans rappeler, dans une
moindre mesure, la Charlie Young de The Lovers, toutes deux
partageant le même rêve illusoire de bonheur, rêve qui sera brisé par
leur propre entourage.
Quant au personnage principal du
film, le bien nommé Black Mask, difficile de ne pas voir en lui la représentation
personnifiée du cinéma d’action HK
actuel. Dissimulé derrière son masque, à la recherche de son
identité, le héros semble perdu, ne luttant que pour sa propre survie.
Le film étant en partie bâti sur une opposition (amicale ?) entre
cinéma HK et cinéma US, il n’est, de ce point de vue-là, pas étonnant
que l’affrontement final mette
en scène l’asiatique Andy On à son équivalent US, l’américain
Scott Adkins, le tout dans un combat homérique où l’intelligence finit
par triompher de la force brute.

Bref, si Double Team était un
produit typiquement américain, Legend of Zu et Time and Tide
un retour au source du cinéma de Hong Kong, Black Mask 2 est peut-être
le premier exemple de film totalement hybride. Certes, loin de moi l’idée
d’affirmer que l’on est en présence d’un véritable chef-d’œuvre,
surtout lorsque l’on compare sa qualité à celle de ses précédents
films (The Lovers, Green Snake, Il était une fois en Chine, Legend of
Zu et The Blade pour ne citer que ceux-là). A cet égard, il
faut bien admettre que l’ambition de Tsui Hark était dès l’origine
largement limitée par un manque de moyen patent qui trouve sa résonance
dans l’utilisation quelques fois hasardeuses des effets spéciaux.
Paradoxalement, Black Mask 2, aussi mineur qu’il soit, a le mérite
d’imposer définitivement Tsui Hark au panthéon des réalisateurs
asiatiques. En effet, on a coutume de dire que c’est dans les plus
mauvais scénarios que les grands auteurs se révèlent et réussissent à
imposer leur marque. Cet adage est largement utilisable dans le cas de cet
ovni qu’est Black Mask 2. Désormais, Tsui Hark a atteint un tel
niveau de maîtrise que plus rien ne semble pouvoir avoir raison de son
talent…
(décembre 2002)
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